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IV.— ENFANTS SOURDS-MUETS AVEUGLES

Ces enfants sont heureusement peu nombreux. La Grande-Bretagne, en 1911, n'en comptait qu'une cinquantaine en âge de scolarité. Leur infirmité est toutefois à ce point pitoyable qu'il importe de venir en aide à ces malheureux qui ne peuvent bénéficier de l'éducation donnée dans les écoles spéciales, soit de sourds-muets, soit d'aveugles.

La surdi-mu ti-cécité résulte surtout delà consanguinité des ascendants. Les mariages entre cousins germains et entre proches, fréquents dans les pays Scandinaves, expliquent le nombre relativement élevé de sourds-muets-aveugles qu'on y rencontre. De même ceux-ci ne sont pas rares chez les Israélites qui pratiquent fréquemment des mariages consanguins.

La difficulté est très grande, pendant la première enfance, de savoir si l'enfant aveugle est en même temps sourd-muet ou idiot. Cependant ce diagnostic est de la plus haute importance, car le sourd-muet aveugle est capable de développement intellectuel, sentimental et moral.

La Suède est le seul pays qui possède une école pour sourds-muets aveugles ; mais des tentatives des plus intéressantes pour les édu-

1. Lemoine, Etude sur les sourds-muets aveugles. Thèse de Paris, 191?.

quer ont été réalisées en France avec Marthe Obreclit et Marie Hourtin à Larnay, près de Poitiers ; aux Etals-Unis avec Ellen Keller, femme de lettres, sourde, muette, aveugle, connue dans le monde entier par son livre : Histoire de ma vie.

Les enfants idiots présentent à des degrés variables un développement psychique inférieur à la normale. Dans un précédent chapitre (p. 32i) nous avons étudié en détail l'hygiène et l'éducation des anormaux psychiques qui peuvent bénéficier d'un enseignement médico -pédagogique spécial et qu'on peut, avec Binet et Simon, désigner sous le nom d'anormaux d'école, par opposition avec les anormaux d'hospice où d'asile (p. 3a5). Ces derniers, idiots complets ou profonds, sont ceux que nous avons en vue à présent.

D'une enquête poursuivie en 1905 parle ministère de l'instruction publique et en 1906 par Mirman, directeur de l'Assistance publique au ministère de l'intérieur, il ressort qu'il existait en France, à cette date, au moins 4o.ooo enfants au-dessous de i3 ans présentant de graves anomalies intellectuelles ou morales ; sur ce nombre 4.453 étaient hospitalisés dans des établissements d'aliénés à titre d'infirmes psychiques plus ou moins incurables.

i° Causes de l'idiotie. — L'idiotie, étudiée particulièrement on France par Bourneville, J. Voisin, Sollier, etc., n'est pas une maladie mais un symptôme lié à des altérations diverses de l'encéphale : hypertrophie du cerveau, microcéphalie, arrêts de développement, scléroses cérébrales tubéreuses ou alrophiques, kystes, porencéphalie, hydrocéphalie, méningite chronique.

De nombreuses causes peuvent engendrer ces altérations anatomiques. Suivant qu'elles interviennent avant la conception, au moment de la conception, pendant la grossesse, au moment de la naissance ou après la naissance elles déterminent dos idioties congénitales ou des idioties acquises.

Ces causes sont d'ailleurs celles que nous avons exposées en apportant les résultats fournis par l'enquête étiologique au sujet des écoliers anormaux psychiques (p. 331).

La forme de l'anomalie est surtout fonction du degré des Lésions ; lorsque celles-ci sont très accentuées et revotent l'une des modalités signalées plushaut, l'enfant peut devenir un idiot réel.

20 Degrés de l'idiotie. — L'idiotie se traduit par des troubles psychiques et par des troubles somatiqu.es. Nous n'étudierons que les premiers, ayant déjà insisté précédemment sur les seconds (p. 329).

Les troubles psychiques sont caractéristiques de l'idiotie. Us se manifestent dès les premiers temps de la vie, au cas d'idiotie congénitale; plus ou moins tardivement, quand elle résulte de lésions acquises. L'enfant tette mal, pousse des cris persistants sans cause appréciable, ne s'intéresse pas au monde extérieur, semble ne pas voir et ne pas entendre, reste ineite. Le diagnostic avec la surdi-mutité peut présenter quelque difficulté (p. 365).

Avec l'âge, les troubles psychiques s'accusent et l'arrêt de développement de l'intelligence devient de plus en plus manifeste. Suivant leur intensité on distingue cliniquement trois types principaux, présentant d'ailleurs entre eux des transitions insensibles : a. l'idiotie proprement dite, b. Y imbécillité, c. la débilité ou arriération mentale.

Les imbéciles et les débiles mentaux sont des anormaux psychiques d'école que nous avons déjà étudiés (p. 325).

Seule l'idiotie proprement dite est en général justiciable de l'asile.

L'idiotie présente des degrés clan s l'arrêt du développement psychique. Avec Dagonet, Bourneville et Sollier, J. Voisin, Chaslin et Rousseau, etc., on peut décrire deux viariétés : l'idiotie complète et /' idio l ie incomplète.

A. Idiotie complète. — Elle est absolue et totalement incurable.

A so/i degré le plus extrême, l'enfant ne possède même pas l'instinct de la conservation; il ne sait ni téter ni manger ; il n'éprouve ni faim ni soif ; il reste immobile, plongé dans la torpeur, fait sous lui.

A un degré un peu moindre, l'instinct de la conservation existe dans une certaine mesure ; l'enfant crie quand il a faim ou soif, reconnaît les aliments, mange avec voracité, éprouve le sentiment de la crainte, présente parfois quelque émotivité; il peut marcher, mais est incapable de se diriger.

A un degré encore moins accentué, que certains auteurs considèrent comme de Y idiotie acquise due à un arrêt de développement survenu entre i et i ans, il existe généralement quelques sentiments affectifs et un certain degré d'instinct delà conservation. Ces enfants contrastent avec les précédents par leur physionomie parfois agréable et par leur bon état apparent ; mais ils sont souvent paralysés ou gâteux.

B. Idiotie incomplète. — L'enfant, susceptible d'une certaine éducation, manifeste quelques sentiments : la joie, la crainte, l'affection pour les personnes de son entourage. Il peut marcher, fixer son attention, apprendre même à lire et à écrire. Son caractère est tantôt doux, tantôt méchant.

A côté de ces deux variétés d'idiotie, il existe certains types cliniques particuliers.

L'idiotie myxœdémateuse, liée à une insuffisance de la glande thyroïde, est en général accentuée et justiciable de l'asile, de même que Y idiotie mongolienne, caractérisée parle faciès asiatique (p. 332).

L'idiotie familiale amaurotique, décrite par Sachs en iSq(>, donne également lieu à une idiotie complète. Cette affection qui atteint de préférence les enfants de race juive et frappe plusieurs enfants delà même famille, est caractérisée par une diminution progressive de la vision qui commence à se manifester du deuxième au huitième mois et aboutit, vers douze à dix-huit mois, à la cécité complète par atrophie de la papille. Il y a en même temps atrophie des membres avec paralysie d'abord flasque, puis spasmodique.

3° Hygiène etéducation des enfants idiots. — L'idiotie complète est une affection incurable. Les idiots mongoliens et les idiots amaurotiques succombent d'ailleurs en général dans les premières années. Les autres meurent souvent dans l'enfance de cachexie rapide qui sur vient sans cause appréciable ou d'une maladie intercurrente (tuberculose, infection des voies respiratoires). Ils ne dépassent guère la trentaine.

L'idiotie myxœdémateuse impose l'emploi de 1 opothérapic thyroïdienne, mais, lorsqu'elle est précoce, on ne peut guère obtenir que des améliorations très minimes et très passagères. Les enfants qui en sont atteints meurent souvent en bas âge.

L'idiotie incomplète est seule susceptible de modifications sous l'influence d'un traitement spécial, mais les résultats qu'on obtient demeurent toujours rudimentaires.

Par un traitement approprié, doublé d'une pédagogie spéciale (traitement médico-pédagoqique de Bourneville), basé sur l'emploi combiné et lentement progressif de moyens hygiéniques, moraux et intellectuels, on peut réussir non seulement à supprimer le gâtisme chez les idiots, mais à les rendre propres, polis; on peut leur apprendre à manger, à s'habiller ; on peut même enseignera certains d'entre eux un métier plus ou moins difficile. Celte méthode médicopédagogique ne peut être donnée que dans des établissements spéciaux, disposant d'un personnel compétent et dévoué.

A. Historique. — La différenciation des anormaux psychiques en anormaux d'école el eu anormaux d'asile est relativement récente. Pendant longtemps l'hospitalisation fut le seul mode d'assistance régulier appliqué à tous les anormaux, quel que fût le degré de leur déficience psychique.

En France les premiers essais d'hospitalisation et d'éducation

simultanée furent tentés par Séguin, vers 18A2. Le rapporteur du Conseil général des hospices, Ortilla ', chargé d'apprécier les résultats obtenus, déclara que la méthode de Séguin permettait «d'inculquer aux enfants des principes d'ordre, de régularité, d'obéissance, de discipline, des habitudes de travail et qu'il s'agissait avanttout d'améliorer leur santé par la gymnastique et les travaux manuels et de développer par l'éducation morale des facultés inertes et bornées, mais capables pourtant de modifications notables ».

Le premier service d'arriérés, créé à Paris, en i84a, pour les garçons, fut installé à l'hospice de Bicctre, et l'éducation des enfants fut confiée à Vallée. Celui-ci ouvrit en même temps un établissement privé semblable pour les fillettes, qu'il légua à sa mort au département de la Seine et qui devint en 1890 la fondation Vallée. En 1892, le Conseil général de la Seine, sur les instances de Bourneville, construisit le service actuel de Bicètre.

Pour les filles, l'Assistance publique de Paris acréé à laSalpètrière, en i85o, une école d enfants arriéres qui, jusqu'en 1 891, fut dirigée par M1!c Nicolle.

Le système d'hospitalisation des anormaux psychiques tel qu'il est pratiqué en France est l'objet de nombreuses critiques2. Il est en effet indispensable de séparer les enfants arriérés, qui peuvent bénéficier nettement d'une éducation appropriée, des idiotsdont on ne peut guère espérer améliorer notablement le sort.

Des essais ont été tentés dans ce sens, mais il reste encore beaucoup à faire et il faut bien reconnaître que les pays étrangers nous ont largement devancé dans cette voie.

En Allemagne, dès i82i,Fering réclamait pour les enfants idiots et faibles d'esprit la création dans les grandes villes d'écoles spéciales analogues à celles existant pour les aveugleset pour les sourds-muets. Les premières tentatives furent malheureuses, mais, à partir de i845, des écoles furent ouvertes en Prusse, en Saxe, et leur nombre augmenta bientôt.

Les écoles-asiles 3 réservées aux idiots se trouvent généralement annexées à un asile d'aliénés et sont dirigées par des médecins ; mais les enfants idiots ne sont pas assimilés aux aliénés. Lorsqu'il est possible, on a recours aux placements familiaux sous la surveillance im-

1. G. Mesureuk, Les services d'enfants arriérés à l'Assistance publique à Paris, Compte rendu moral de V administration générale de l'Assistance publique, 1908.

2. Binet et Simon, Les enfants anormaux, Paris, 1907, p. 168 et suivantes.

3. Blix, Hospitalisation des débiles en Allemagne, Autriche, Danemark, Norvège, Revue philanthropique, 1908, t. XXIII, p. 166.

médiate du pasteur ou du curé cl sous la surveillance à distance de l'insti tuteur-chef du quartier d'idiots qui inspecte les enfants deux

fois par an.

En Autriche, l'organisation de l'assistance aux idiots est assez rudimentaire. De même qu'en France ils sont placés comme aliénés dans un asile où un quartier spécial leur est réservé. Ils sont divisés en deux groupes : ceux qui sont susceptibles d'une certaine éducation et les idiots complets.

En Belgique, des établissements privés s'occupent de l'éducation des enfants idiots ; ce sont pour les garçons ceux de Manage, de ïessenderloo et de Gand, pour les filles celui de Lokeren. L'enseigement qu'on y donne comporte surtout les occupations frœbéliennes (p. 298) et le travail manuel.

Au Danemark, l'asile de Brejning est organisé de manière à donner aux enfants idiots une assistance et une éducation des plus complètes.

Aux Etats-Unis, les idiots, les imbéciles et les arriérés sont englobés sous le nom générique de « faibles d'esprit » (feeble minded). Jusqu'en 18/18 ils étaient internés dans des asiles d'aliénés ou des dépôts de mendicité. Les médecins s'étant émus du sort de ces malbeureux terrifiés par les fous, ou tyrannisés et molestés par les vagabonds, on résolut de leur affecter des établissements spéciaux surtout ruraux.

Dans ces établissements, on cherche à donner aux enfants une instruction professionnelle. La plupart possèdent une ferme, des bestiaux, des chevaux, des champs et des jardins cultivés par les enfants. Ils pourvoient ainsi à leur consommation en lait, beurre, pommes de terre, légumes et fruits et vendent le surplus.

Les idiots gâteux, dont le personnel ne s'occupe souvent qu'avec répugnance, sont souvent confiés aux filles arriérées, qui sont heureuses et flattées de prendre soin de plus malheureux qu'ellesmêmes.

En Hongrie, les établissements réservés aux idiots sont considérés depuis longtemps comme des institutions de pédagogie médicale. La première école hongroise pour les idiots et les imbéciles fut ouverte en 1S77 à Budapest. C'étaitun établissement privé, qui. acquis par l'Etat en 1896, devint Y Institut national pour l'c<lucntion et l'enseignement des idiots et imbéciles susceptibles d'être formés.

Un enseignement spécial y est donné en outre aux personnes qui désirent se consacrer à la carrière d'instituteurs d'idiots et d'imbéciles.

En Norvège, en cas de débilité inférieure intellectuelle, c'est-

à-dire d'idiotie ou d'imbécillité, l'enfant ne peut être reçu dans aucun établissement, à moins qu'il ne constitue un danger réel pour la société, auquel cas il est admis dans un asile d'aliénés. Quant à l'admission dans une école spéciale d'arriérés, elle ne peut être accordée que si l'enfant appartient à la classe supérieure dedébiles et peut suivre les cours avec fruit. Un questionnaire spécial doit être rempli dans ce but avant que l'admission de l'enfant ne soit prononcée.

B. Assistance aux enfants idiots. — L'assistance aux enfants idiots est des plus ingrates. Elle entraîne des frais énormes et ne produit qu'un rendement scolaire et social nul ou presque nul. Néanmoins il convient de ne pas envisager cette assistance du seul point de vue de l'utilité sociale. Les enfants idiots sont de malheureux déshérités, dont la société doit prendre soin comme elle fait pour les tuberculeux et les vieillards incurables, d'autant plus qu'ils sont trop souvent pour leur entourage, et dans leur famille même, un objet de dégoût et de gêne.

L'hospitalisation des idiots doit être complétée par une éducation intellectuelle et professionnelle, souvent limitée d'ailleurs. Même réduite à leur placement dans une garderie, elle offrira encore une utilité réelle, car l'isolement des idiots et des idiotes permet de les préserver de rencontres d'où peuvent résulter des naissances inutiles d'aliénés, d'idiots, d'épileptiques qui grèveraient le budget de l'Assistance publique ou privée.

A Paris, l'admission des enfants dans les services spéciaux de la Salpêtricre, de Bicctre et de la fondation Vallée est prononcée par le médecin-chef du service de l'admission à Sainte-Anne, car les enfants arriérés hospitalisés sont assimilés aux aliénés. Certaines familles, effrayées à la pensée d'imposer cette lare à l'enfant, se refusent au dernier moment à remplir les formalités d'admission.

L'aménagement des services doit comporter une installation hydrothérapique confortable. Leur fonctionnement nécessite un personnel nombreux et d'un dévouement à toute épreuve.

C. Instruction et éducation professionnelle. — L'instruction des enfants idiots est forcément rudimentaire. On doit s'efforcer d'éveiller, en premier, les sens de la vue, de l'ouïe, du toucher et de les développer d'abord comme fonctions physiologiques, puis comme facultés intellectuelles. Ensuite on doit essayer de développer l'habileté et l'attention par des travaux faciles, qui demandent de la part de l'éducateur une grande patience.

Les simples occupations frœbéliennes des jardins d'en fan Is (p. 297) conviennent à certains idiots incomplets de 8 à 12 ans, comme elles conviennent à des enfants normaux de \ ou 5 ans ; mais

souvent les idiots sont trop turbulents pour que cette méthode puisse leur être appliquée : ils ont besoin de mouvement. Si leur intelligence se développe lentement, il n'en est pas de même en général de leurs forces physiques; aussi les exercices de gymnastique, les jeux, les gros travaux du ménage sont-ils un dérivatif pour leur excès d'activité. Les marches au son de la musique, les mouvements d'ensemble sont recommandés.

Quelques notions d'instruction primaire élémentaire peuvent rire inculquées aux entants ; un certain nombre d'entre eux apprennent à lire, à écrire et à compter ; ils vont parfois en arithmétique jusqu'à la multiplication, mais ils ne peuvent arriver à la division.

L'enseignement devrait être surtout professionnel. A l'école de la Salpetrière, on apprend aux fillettes la couture, la brochure, le blanchissage, le repassage, la fabrication des fleurs artificielles, mais les idiotes proprement dites ne bénéficient pas de cet enseignement qui est plutôt destiné aux anormales psychiques moins profondément atteintes Aux idiots et aux idiotes incomplets conviennent surtout les travaux domestiques, les travaux de la ferme et des champs ; aussi serait-il désirable que les écoles fussent situées à la campagne comme aux Etats-Unis.

A Paris l'école de la Salpetrière pour les idiotes et Yécole de Bicêtre pour les idiots sont plutôt des asiles que des écoles proprement dites. Cependant, si faibles que soient les résultats acquis par l'enseignement qu'on y donne, ils contribuent néanmoins à améliorer le sort de ces malheureux enfants.

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