‹ Hygiène vestimentaireChapitre 14 sur 90 · VOITURES. — LITIÈRES · texte numérisé non relu

VOITURES. — LITIÈRES

Les anciens ne connaissaient point les voitures sus-

pendues; ils se servaient de chars, ordinairement à deux roues, et de litières portées par des mulets blancs ou des esclaves. Les litières des grandes dames se distinguaient des autres par la profusion des ornements et le luxe des draperies. On choisissait pour la construction des litières aristocratiques, les bois les plus rares : leurs montants et leurs traverses étaient minutieusement sculptés et incrustés de métaux précieux. Leurs supports, en ivoire massif, représentaient les pieds d’un sphinx, d’une licorne, ou les serres d’un vautour; les barres qui servaient à les porter sur les épaules des esclaves, étaient pareillement garnies de viroles d’or et d’ivoire ; à leurs bouts flottaient des rubans ou banderolles aux couleurs de la patricienne ; et de moelleux coussins, des draperies à franges dorées garnissaient l'intérieur de ces véhicules, qui avaient quelques rapports avec les palanquins des Chinois.

Selon le rang et la fortune de la matrone, six ou huit esclaves, deux ou quatre mulets, portaient la litière; deux nègres, espèces de coureurs, la précédaient ; deux autres esclaves la suivaient, portant des marchepieds; deux autres, enfin, marchaient de chaque côté, armés d’éventails. — Nonchalamment couchée sur ses coussins, le corps appuyé sur le bras •gauche, la dame romaine cherchait à attirer les reigards des passants par le luxe de sa toilette et par la prodigalité qu’elle affichait dans l’éclatante livrée de

ses gens. Saint Chrysoslôrac censurait ainsi le faste de ces orgueilleuses Romaines :

« Plus de bornas dans le luxe de leurs vêtements1 et parures; le fard s’étend sur leurs visages; leurs! habits sont brochés d'or; leurs colliers, leurs bracelets sont d’or ; elles se font porter sur des litières dorées, ou traîner sur des chars par des mulets blancs aux harnais dorés; elles affectent de se faire suivre par un grand nombre de valets et de femmes de chambre, etc. »

Les divers écrits des philosophes, poètes et historiens romains, constatent que le luxe et la coquetterie de Mesdames les Romaines s'accroissait à mesure que les vainqueurs du monde enrichissaient leur patrie des dépouilles des peuples vaincus. Plusieurs traités sur les moyens d’embellir et de rajeunir le corps, composés par des médecins de cette époque, étaient lus avec avidité de tontes les femmes. — Les fausses dents, les faux cheveux, les fausses hanches, les postiches de toutes sortes ; les teintures pileuses, les pommades et eaux virginales, les rouges, les blancs, etc., etc., se vendaient publiquement aux femmes; les fards surtout étaient devenus un objet de toilette indispensable. Enfin, l'art de la cosmétique et celui de la parure furent poussés à un si haut degré de perfection chez les dames romaines, qu’elles pouvaient cacher leur âge, masquer leurs défauts, leurs infirmités et donner le change à la laideur; de telle sorte

qu'une vieille coquette parée et soigneusement badigeonnée, offrait toutes les apparences de la jeunesse et de la beauté. Mais le soir, hélas! lorsqu’elle démontait les pièces de sa toilette, la nature reprenait ses droits et le prestige s'évanouissait.

« Gardez-vous, disait Ovide, de voir une femme habillée et parée si vous voulez la connaître, car alors ;son âge a disparu sous les couches de fard, et ses défauts se sont perdus sous l’éclat de l’or et des pierreries ; vos yeux éblouis n’aperçoivent de la femme que sa brillante égide. »

Nous intercallerons ici une courte comparaison enire la toilette des anciennes dames romaines et celle •des grandes dames françaises, aux dix-septième et dix-huitième siècles; cette comparaison démontrera au lecteur qu'à deux mille ans de distance environ, 3a coquetterie féminine se rencontrait au même point, c’est-à-dire employait les mêmes procédés pour arriver aux mêmes résultats.

« La beauté des femmes du monde, en France, et, par imitation, chez les nations voisines, se remonte tous les matins comme une pendule; on dirait que leurs charmes sont à vis. La première occupation d’une dame, en se levant, est de réparer les déprédations de la nuit sur son visage. La restauration s’opère devant un miroir qu’on accuse souvent d’être tfaux, d’enlaidir. Les replâtrages de la beauté se font à huis-clos, car une femme serait perdue si on la

surprenait le matin avec son visage de la nuit.

a Cette restauration des charmes commence d'a- i bord par des ablutions, des aspersions, des immersions, des lavements; ensuite on recouvre un teint livide avec la céruse, qui donne la blancheur, et le i carmin, qui monte les joues au ton de la rose. Après i cela, on emploie les pommades pour les lèvres, les poudres parfumées pour les dents et les cheveux ; viennent ensuite les éponges, les brosses, les curettes, puis les eaux de* senteur, les essences, les parfums divers. Chacune des drogues employées a sa propriété particulière et sa destination spéciale. Les unes refont le teint, effacent momentanément les rides causées par l’abus des plaisirs ou par les années; les autres masquent la mauvaise odeur de l’haleine, donnent de l’éclat aux yeux, adoucissent les peaux rudes, etc. En un mot, on peut dire que tous les soirs, avant de se coucher, les femmes du monde démontent de fond en comble leur visage pour le rendre, le lendemain, aussi neuf que s’il n'avait jamais servi. La beauté de ces dames est une fleur qui meurt et renaît chaque jour. »

Revenons à nos orgueilleuses et prodigues Romaines, disons quelques mots sur leur caractère emporté et leur brutale humeur, qui se trahissait souvent par des actes indignes de leur sexe. — Pendant le travai de sa toilette, la patricienne exigeait de ses esclaves l’attention la plussoutenue, pour qu'elles pussent, au

moindre signe, deviner et exécuter ponctuellement ses ordres; ainsi que nous l’avons déjà raconté, la plus légère distraction de leur part était sévèrement punie. Ces malheureuses esclaves devaient être nues jusqu’à la ceinture. Leur maîtresse le voulait ainsi, afin de les châtier plus à son aise. Si une d’entre elles faisait la moindre maladresse, une simple omission môme, la Romaine entrait en fureur, lui jetait à la tète son miroir de métal, ou, s’armant d’une longue épingle, la lui plongeait dans le bras, dans le sein, et se mettait à sourire à la vue du sang qui jaillissait de la piqûre. Quelquefois, lorsqu’une boucle de cheveux ou une mouche n’allait pas à son gré, la despote maîtresse se levait furieuse, l’œil en feu, sautait sur son esclave, la frappait, la mordait, la foulait aux pieds et la livrait ensuite à un bourreau pour être fustigée jusqu’au sang. Et qu’on n’aille pas croire que ce tableau soit exagéré ; ouvrez l’histoire et consultez les mœurs privées des grandes dames (Je Rome, vos yeux y apercevront des couleurs plus sombres encore. Oh! Mesdames les Romaines, vous aviez oublié que votre sexe doit régner par la douceur !

Combien nos jolies dames françaises sont supérieures en tendresse et en beaux sentiments à ces fougueuses patriciennes; combien elles leur sont préférables en tout et pour tout ! Dans un moment d’impatience ou de contrariété, elles peuvent bien chiffonner une dentelle, arracher une papillote, briser

même un miroir. .. mais leur bruyante colère se borne là. Nos jeunes dames se trouveraient mal à la vue du sang répandu. Douces, aimantes de leur nature, tendres et compatissantes pour leurs semblables, elles sont toujours disposées à pardonner ou à réparer les torts causés par leur étourderie. Toujours gracieus* s, toujours aimables dans leur commerce, un peu frivoles, un peu légères, à la vérité ; mais, que voulezvous, elles sont femmes!

Maintenant, si l’on établit une autre comparaison entre la mise, les parures et la coquetterie des femmes, chez les peuples anciens et modernes, il est impossible de ne pas avouer que la simplicité des toilettes de notre époque, le bon goût dans la coupe et la pose des vêtements, ne soit un immense progrès de l’art de la parure. Cet art, que les Françaises possèdent naturellement et qu’elles perfectionnent chaque jour, les fait passer, aux yeux des nations civilisées, pour les plus aimables et les plus jolies femmes , du monde. La stole et la régillc des anciennes Romaines pouvaient imprimer à la beauté un caractère imposant et sévère; mais qui oserait nier que les corsages à pointe et les charmants caracos d'aujourd'hui ne favorisent point une taille élégante et ne font point ressortir les trésors d’une belle poitrine? Avouons donc que, si le costume grec et romain donnait aui femmes un port de déesse, les modes parisiennes leur donnent la souplesse et la légèreté des sylphides.

UN MOT SUR LA TOILETTE ET LES PARURES DES FEMMES SAUVAGES DU NOUVEAU-MONDE.

Après le parallèle que nous venons de faire entre les toilettes anciennes et modernes, rien de plus curieux que de jeter un rapide coup d’œil sur la toilette de quelques peuplades sauvages du Nouveau-Monde. La description suivante prouvera aux maris avares et grondeurs, que leurs femmes, comparées aux sauvages indiennes, sont extrêmement économes de parures et de temps donné à leur toilette.

« Dans les plus riches et coquets boudoirs de la 'Cbaussée-d’Antin, dit le voyageur à qui nous empruntons ces détails, on compte en tout deux cent vingtmeuf objets et préparations servant à la toilette; chez •certaines peuplades sauvages, leslroquois, par exemiple, on en compte neuf cent trente-cinq, qui sont de ipremière nécessité. — Cherche-t-on à mesurer l’esjpace sur lequel on opère? Notre voyageur évalue, rchez la Parisienne, à un quart du corps l'étendue qui •reçoit les essences, pommades et divers enduits cosmétiques, tandis que, sur tout le corps des femmes du IMissouri et de la Nouvelle-Zélande, il n’a jamais ! trouvé l’espace d’un pouce carré où la coquetterie rn’eût déposé son empreinte. — Considère-t-on les efforts de l’art? La coquette européenne se borne à. étendre sur son visage deux couleurs, le blanc et le

rouge, ce qui ne dépasse point le savoir du badigeon- j neur; tandis que la peau tatouée d’une sauvage réunit, aux yeux de l’amateur, la peinture de genre, l’arabesque, l’histoire et le paysage. — Veut-on comparer le courage? La fille américaine souffre, pour se parer, la torture des instruments tranchants et piquants, la vive douleur du feu et des caustiques, i tandis que le petit supplice du fer à friser, des crêpés, de l’épilation, etc., ne sont qu'une parodie de ces grandes exécutions de la coquetterie sauvage. — Veuton opposer le bon goût? L’on n’a point encore osé nier que les costumes de l'Inde et du Nouveau- Monde ne drapassent mieux, selon le vœu des artistes, et n’accusassent le nu avec une plus séduisante vérité. — La richesse? Il existe tel cachemire de l’Inde, tel pagne de la Floride, chefs-d'œuvre de patience et d’adresse, dont la façon représente trente années de travail! — Les plumes, les perles, les métaux, les couleurs américaines sont d’ailleurs incomparables. — L’habitude? L’état de négligé, si commun parmi nos dames, est tout à fait inconnu dans les forêts de l’Amérique: la plus laide, la plus sotte femme ne se mettrait pas en marche, pour aller à la chasse ou à la pêche, sans emporter son nécessaire de toilette, dont elle se sert à tous moments... »

Silence ! dirons-nous à ces pères avares, à ces ma- . ris grondeurs qui vont sans cesse gémissant sur les toilettes de leurs lillcs ou de leurs femmes, et qui

•voient leur ruine prochaine dans chaque robe, dans chaque ruban ; pour quelques instants silence à vos plaintes !... Relisez encore une fois notre petit travail ; comparez attentivement ce qui se faisait autrefois avec ce qui se fait aujourd’hui : d’un côté, les excès, la vanité, l’orgueil, une prodigalité inouïe; de l’autre, la modestie, la simplicité, l’économie. Comparez, et vous vous estimerez heureux de vivre dans un siècle où les femmes sont si sobres de parures dispendieuses, si raisonnables et si dociles.

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