‹ Hygiène vestimentaireChapitre 22 sur 90 · DES CHEVEUX ET COIFFURES · texte numérisé non relu

DES CHEVEUX ET COIFFURES

Les peuples de l'antiquité, plus raisonnables que ! es modernes sous plusieurs rapports, regardaient la barbe et les cheveux non-seulement comme l'orne- Tient naturel de la face et du crâne, mais encore jomme indispensables à l’hygiène des divers organes que présente la tète; aussi veillaient-ils à leur conservation et n’en retranchaient-ils que l’excès devenu ncommode.

L’art de la coiffure était alors parfaitement cultivé, ?t peut-être notre civilisation a-t-elle, sur ce point, quelque chose à envier à l’ancienne. Les Perses se 'lisaient scrupuleusement la barbe et les cheveux ; les Lydiens et les Ioniens entremêlaient leurs cheveux de petits filets dorés et les nouaient avec des rubans de pourpre ; les Grecs et les Romains se montrèrent

appréciateurs d’une belle chevelure; ils employaient tout ce que l’art pouvait inventer pour l’orner, la. J conserver et la rendre plus longue, plus touffue. Les j Dieux et Déesses de l’Olympe étaient représentés avec une chevelure magnifique. Les poètes donnèrent aux j Muses le nom de déesses aux beaux cheveux, et ils symbolisèrent dans Vénus la beauté typique de la j chevelure féminine. Les héros des temps homériques, Érecthée, Thésée, Hercule, Achille, etc., se faisaient j remarquer autant par un luxe de cheveux bouclés | que par leur courage. Periclès, Alcibiade et tous les j élégants de ces lointaines époques étaient fort recherchés dans ce genre de toilette, et ne paraissaient en ] public qu’avec une chevelure retombant sur les épaulés en boucles embaumées. Les guerriers mêmes, depuis le capitaine, jusqu’au soldat, ne dédaignaient pas d’employer les heures de loisir à soigner leurs cheveux. On sait que les trois cents Spartiates, aux Thermopyles, se peignèrent et se couronnèrent de fleurs avant ce fameux combat où ils devaient trouver la mort et l’immortalité! — L’empereur Trajan cultivait si bien ses cheveux, qu’il dut à leur longueur et à leur épaisseur le surnom de crinitus (chevelu).

Mais, ce fut particulièrement chez les femmes que Part de cultiver et d’orner les cheveux fit d immenses progrès ; les Grecques et les Romaines passèrent aux yeux de l'ancien monde comme les plus habiles dans cet art. Les Aspasie, les Laisses Lamia,les Cléopâtre,

les Poppée, les Sabine, etc. , ces femmes si célèbres dans les annales de la beauté et de la coquetterie, se faisaient admirer par leur magnifique chevelure et Part avec lequel elles composaient des coiffures charmantes. Nous apprenons de quelques poètes latins qu’elles excellaient à disposer leurs cheveux en édifice, à leur donner la forme d’un casque, d’un bouclier, d’une tour ; à les tresser en nattes, les rouler en spirales, les boucler, les réunir en grappes, les onder, les lustrer et même leur donner la couleur à la mode. C’était surtout dans l’ornement que se déployait leur adresse : elles rehaussaient leurs coiffures de joyaux d’or et d’argent, de bandelettes de pourpre, de fil i— granes, et les diapraient de pierreries de diverses couleurs. Enfin, les fleurs naturelles et artificielles entraient non-seulement dans la coiffure des femmes, mais les couronnes de fleurs étaient d’obligation pour les hommes invités à un banquet.

L’importance que les anciens attachaient a la chevelure se manifeste dans le sacrifice qu’ils en faisaient aux jours de deuil et de douleur profonde, ou bien comme preuve d’amour et de dévouement. Oreste coupa ses cheveux et les offrit aux mânes de son père. — Achille fit couper les siens et les jeta sur le bûcher qui consumait le cadavre de Patrocle. Le Péloponèse porta le deuil du poète Alcée par la tonsure de toutes les chevelures mâles. — A la mort d’Ephestion, Alexandre se fit raser les cheveux et or-

donna que les crinières de ses chevaux fussent coupées. — On voyait dans les nombreux temples d’Esculape une quantité de chevelures offertes à ce Dieu pour obtenir le retour à la santé d'un parent, d'un ami, d’un objet adoré. — Bérénice fît don de sa che- ; velure au dieu Mars pour assurer la victoire aux armes de Ptolémée Evergètes. — Anna déposa sa* chevelure sur le tombeau de Didon. — Les soldats d’Attila se tonsurèrent à la mort de ce prince. — Héloïse fit à Dieu le sacrifice de son amour et de sa chevelure. De nos jours encore, la mèche de cheveux donnée par la beauté qu’on aime, est une preuve d’amour et de dévouement.

Relativement à la couleur des cheveux, selon les temps et les peuples, telle ou telle couleur l’emporte sur telle ou telle autre ; tantôt c'est la noire, tantôt c’est la blonde et quelquefois la rouge.

Chez les anciens Egyptiens, les cheveux roux furent en honneur. Les Grecs des temps héroïques estimaient les cheveux blonds comme les plus beaux. Bacchus, Apollon, Achille, Méléagre, Narcisse, Endymion, se faisaient remarquer par leurs belles chevelures blondes; et, parmi les femmes, on cite Œnone, Danaé, Léda, Bacchis, Dionée, Polyxène, etc. Plus tard, la couleur blonde fut détrônée par la noire ; les femmes les plus célèbres par leur beauté se montrèrent fières de posséder des cheveux de couleur d’ébène. Lais, Phryné, Aspasie, Thaïs, etc,, comptaient, au nombre

de leurs puissants attraits, leur magnifique chevelure noire, et les artistes considérèrent désormais celte couleur comme indispensable à la perfection de l’être humain.

A Rome, on eut aussi, pendant quelque temps, la fantaisie des cheveux blonds, puis celle des cheveux roux. Les dames romaines jaunissaient leurs cheveux avec un savon gaulois et les poudraient avec une terre ocreuse. Les coquets romains voulurent aussi, à l’exemple des femmes, avoir les cheveux blonds ; l'empereur Commode se poudrait avec une poudre d’or qui donnait à ses cheveux une teinte jaune si rutilante, que les yeux ne pouvaient en soutenir l’éblouissant éclat.

La mode du blond rutilant se généralisa en Italie et tint fort longtemps chez les dames vénitiennes, qui se poudraient à jaune comme l’avaient pratiqué les Romaines. Les grands peintres de la renaissance se plurent à décorer de cheveux blonds les têtes de leurs créations angéliques. De Venise, ce goût passa en France, vers le onzième siècle, et fit fureur. Maître Coquillard, poète satirique de cette époque, nous fait connaître, dans les vers suivants, les soins qu’employaient la classe fashionable pour cacher la couleur naturelle de ses cheveux :

A Paris, un tas de béjaunes Lavent trois fois par jour leurs testes Afin qu’ils aient les cheveux jaunes.

Aujourd’hui, les couleurs noire et blonde, ainsi que leurs belles nuances, sont également appréciées ; il n'y a que le roux-carotte qui soit généralement re- f. jeté. Ce qui précède tendrait à établir que les peuples font peu de cas de la couleur pileuse que la nature , leur a donnée, et qu’ils cherchent à la remplacer, selon la fantaisie des modes, par une couleur étran- j gère. La mode de la poudre d’amidon qui, sous Louis XV, contagionna toute l’Europe et blanchit indistinctement les tètes d’enfants et de vieillards, en est un exemple frappant.

Quant à la prééminence de telle couleur sur telle autre et aux inductions qu’on peut en tirer, nous croyons que la nuance brun-noir mérite la préférence, parce qu’elle s’allie ordinairement à une forte constitution, à un tempérament sanguin, à une santé brillante, et qu’elle fait mieux ressortir la blancheur satinée de la peau. Cependant, nous dirons que la belle nuance bloncl-cendré a bien son mérite, et beaucoup d’amateurs la préfèrent à la couleur noire. La valeur physiognomonique des couleurs pileuses est sujette à une foule d’exceptions, car on a vu de puissantes nations aux cheveux blonds et aux cheveux noirs bouleverser alternativement et asservir le monde. Sous le rapport de l’activité scientifique et industrielle, les nations blondes ne le cèdent en rien aux nations à cheveux noirs.

Les peuples qui luttèrent le plus vaillamment

contre les Romains et qui en triomphèrent, nos ancêtres les Francs et les Gaulois, soignaient scrupuleusement leur chevelure; sa longueur était, chez eux, une marque de distinction et de liberté. C est pourquoi César, après avoir asservi les Gaules, fit couper les cheveux à ses habitants, afin qu’ils eussent toujours devant les yeux le signe commémorateur de ses victoires et de leur servitude.

Dans le principe, les Francs relevaient leurs cheveux sur le sommet de la tête où ils les fixaient par un et plusieurs nœuds. Au commencement du cinquième siècle, cette coutume fut remplacée par la mode des cheveux plats tombant sur le front, les joues et les épaules. Les Francs poudrèrent longtemps leurs cheveux avec une terre d’un rouge ardent, pour inspirer plus de terreur à l’ennemi.

Aux premiers temps de notre monarchie, les Francs se choisissaient des rois parmi les princes doués des plus longs cheveux. Clodion, si remarquable sous ce rapport, mérita le nom de lloi chevelu.

Après avoir enlevé aux Romains plusieurs provinces des Gaules, Clodion ordonna aux habitants de laisser croître leurs cheveux, afin de les différencier des autres Gaulois qui se trouvaient encore sous la domination romaine.

« Alors, dit Sainte-Foix, la chevelure était en si grande vénération , qu on jurait par ses cheveux comme on jure aujourd’hui sur son honneur. Rien

n’était plus poli, lorsqu’on se rendait visite, que de s’arracher un cheveu et de se l’offrir réciproquement. Clovis s’arracha un cheveu et le donna à saint Germier , pour lui prouver combien il l’honorait , et saint Germier emporta ce cheveu comme un précieux trésor. Les Francs estimaient le sacrifice de leur chevelure égal à la perte de leur liberté. Lorsque l'un d’entre eux ne pouvait acquitter des dettes, il allait trouver son créancier, lui présentait des ciseaux et devenait son serf en se laissant couper les cheveux. »

Sous Clovis, les cheveux longs devinrent le privilège de la famille royale et des hauts seigneurs. Le peuple avait les cheveux coupés en rond ; les serfs les avaient rasés ou taillés très- courts. L'usage voulait qu’on coupât la barbe et les cheveux aux vaincus. Clovis, après avoir défait Cararic, roi des Merciens, ordonna que ce roi et toute sa famille fussent complètement rasés.

Le cachet de Childéric Ier, trouvé dans des fouilles aux environs de Tournay, et déposé au cabinet des médailles, représente ce roi, âgé de trente ans, ayant les cheveux partagés sur le sommet de la tète, aplatis sur les tempes, descendant le long des joues, où ils sont maintenus par des nœuds de rubans, et retombant ensuite sur les épaules.

Gondebaud, qui se prétendait fils de Clotaire, ne produisait d’autre titre à la couronne que sa longue chevelure, et Clotaire ne trouva point de preuve plus

éclatante, pour le renier, que de la lui faire couper.

Ce fut à son immense chevelure qu’on reconnut le cadavre du fils de Chilpéric, que Frédégonde avait fait poignarder et précipiter dans la Marne.

Ce fut encore à la longueur et à l’épaisseur de ses cheveux, que les Bourguignons découvrirent Clodomir parmi leurs prisonniers.

L’usage subsista longtemps de tondre les rois déchus ou vaincus. Clodoalde, l’un des fils de Clotilde, n’échappa aux poignards qui avaient massacré ses deux frères, qu’en faisant le sacrifice de ses cheveux.

Les princes royaux qui renonçaient à leurs prétentions à la couronne étaient tondus, de même que les rois qui, du trône, tombaient dans un cloître.

Le septième siècle venait d’expirer, lorsque la mode des cheveux bouclés et frisés s'établit en France et se répandit, en peu de temps, sur toute l’Europe. Il paraît que cette mode émut le clergé, qui crut y reconnaître une malice du diable; car, dans un concile tenu à cette occasion, le pape signa le canon suivant :

« Prenant un soin paternel de punir, autant qu’il « est à propos, ceux qui portent des cheveux frisés et a bouclés par artifice, pour faire tomber dans le piège « les personnes qui les voient, nous les exhortons et « leur enjoignons de vivre plus modestement, en sorte « qu’on ne remarque plus en eu x aucuns restes de la

« malice du diable. Si quelqu’un pèche contre ce ca- « non, qu’il soit excommunié! »

Sous Louis-le-Débonnaire, les cheveux, déjà taillés en rond et considérablement diminués, furent encore raccourcis.

Sous Charles-le-Chauve , très-peu favorisé du côté des cheveux, ainsi que l’indique l’épithète accolée à son nom, les cheveux perdirent le peu de longueur qu’ils avaient conservée, et les oreilles, si longtemps cachées, purent enfin se montrer. Les courtisans, pour plaire à leur souverain, se rasèrent, à son exemple, les cheveux du front ; peu de temps après, les tempes et la nuque furent aussi tondus ; enfin, la chevelure se vit réduite à une espèce de touffe ronde sur le sommet de la tête, ayant la forme d’une calotte. Alors parurent les bonnets fourrés , et, en peu de temps, la mode s’en répandit dans tout le royaume.

Vers la fin du dixième siècle, quelques seigneurs, ennuyés du bonnet, essayèrent de faire revivre la mode des cheveux longs ; mais ils rencontrèrent de grands obstacles, surtout de la part du clergé, qui alla jusqu'à refuser la porte de l'église à un seigneur portant des cheveux longs.

Cependant la mode des longs cheveux gagnait toujours, malgré l’interdiction du clergé. Les partisans des cheveux entiers attaquèrent les casuistes et leur prouvèrent que le clergé n'avait aucune règle certaine sur ce qu’il qualifiait de cheveux longs; qu’ici on

exigeait les oreilles découvertes, que là il suffisait d’en montrer le bout; qu’ailleurs on tolérait les toupets, tandis qu’en d’autres endroits on exigeait la rasure du toupet. Qu’en conséquence, ils garderaient leurs longs cheveux jusqu'au jour où le clergé entier se prononcerait sur ce qu’il entendait par cheveux courts.

L’Église, habituée depuis longtemps à être obéie aveuglément sans observation, se formalisa de ce langage , et saint Anselme convoqua une assemblée de prélats pour fixer la longueur qu’on pourrait accorder aux cheveux sans révolter la nature. L’assemblée j ugea fort sérieusement la question et décréta un ordre conçu en ces termes :

« Les cheveux des laïques seront coupés de mate nière à laisser voir la moitié de 1 oreille ; ceux qui « cacheront l’oreille entière seront excommuniés. »

Malgré ces menaces, les longs cheveux prévalurent, et, sous Philippe-Auguste, les cheveux courts devinrent si ridicules, que les dévots même n osaient plus les porter. Les prêtres eux-mêmes cédèrent au torrent delà mode et laissèrent pousser leurs cheveux. Les prélats se virent encore une fois réduits à tourner contre leur milice, les armes qu’ils avaient employées contre les laïques.

Philippe-Auguste et Louis VIII se proclamèrent les protecteurs des belles chevelures. Alors tout le jmonde s’empressa de nourrir ses cheveux et d en éta-

1er le luxe sur ses épaules. La plus grosse injure qu’on pouvait dire à quelqu’un était de l’appeler tête tondue ou rasée.

Tout-puissant sous Louis IX, le clergé s’acharna de nouveau contre les chevelures, et s’il ne parvint pas à les faire abattre complètement , du moins il réussit à les faire rogner.

Le commencement du quatorzième siècle vit naître la mode des toupets relevés. Ces toupets consistaient en une meche des cheveux du front, relevée presque perpendiculairement et imitant ces langues de feu que les peintres placent sur la tête des génies. Cette mode n’eut qu’une durée éphémère, les toupets couchés et arrondis lui succédèrent. Les cheveux plats et tombant sur le cou donnèrent lieu à la mode de calottes.

Charles YII , cédant aux instances du clergé , se fit couper les cheveux et donna l’ordre à ses sujets d’en faire autant. Dans ces temps de luxe et de galanterie , c’était fort bizarre , dit un vieil auteur, que de voir des preux et coquets chevaliers, tels que Dunois, Lahire , La Trémouille et tant d'autres beaux et fiers guerriers, avec une tête pelée, couverte d’une large calotte de moine et superbement encasquée !

Sous les successeurs de Louis XI , les Français purent , sans trop de tracasseries , laisser croître leurs cheveux ; la coupe ronde bornant les cheveux

au niveau du cou et les toupets couchés furent généralement adoptés.

Cette mode dura jusqu’au jour où François 1er, en jouant avec plusieurs seigneurs , fut blessé à la tète par un tison que lança le capitaine de Lorges, sieur de Montgommery. Cette blessure ayant nécessité la coupe de la chevelure royale , fut cause de la suppression presque totale des cheveux en France.

Les cheveux de moyenne longueur reparurent sous Henri III ; de plus on les frisa tout autour de la tête. La frisure se faisait en boucles et rouleaux distincts les uns des autres, qu’on appela bichons ; de la 1 épithète de bichonnées donnée aux personnes dont la coiffure était soignée.

Louis XIII ayant conservé , depuis l’enfance , sa chevelure entière, la mode des longs cheveux parut aussitôt qu il monta sur le trône. Les cheveux commencèrent par s’arrondir autour de la tête, ils cachèrent ensuite les oreilles et finirent par ruisseler en anneaux sur les épaules. Le clergé, toujours d’une infatigable hostilité contre les cheveux , voulut encore combattre cette mode; mais sa puissance pâlissait , on se moqua de ses menaces et les cheveux «'allongèrent de plus belle.

Tout le monde fut vaniteux d’étaler une épaisse •et longue chevelure ; alors , pour les têtes chauves ■ou peu garnies , on inventa les bonnets à cheveux «ou perruques. Bientôt, par une de ces absurdités de

la mode , les têtes les plus chevelues se firent tondre pour adopter la perruque qui, en peu de temps, contagionna et envahit le monde civilisé.

Nous n’entreprendrons pas de faire ici l’histoire généalogique des perruques ; de plus érudits que nous se sont acquittés de cette tâche , et le nombre des historiographes des perruques est déjà trop considérable pour que nous voulions y ajouter un nom de plus. Il nous suffira de dire que, d’après les longues et laborieuses recherches de J. -B. Thiers, la perruque pourrait bien remonter au père Adam. Elle était en usage chez les Chaldéens, les Assyriens , les Egyptiens et les Hébreux. Plusieurs passages de l’histoire ancienne prouveraient que les princes et princesses avaient recours au bienfait de la perruque, lorsque l’âge ou les maladies avaient dépouillé leurs tètes. Un verset de l’Ecriture annoncerait même que le prophète Jérémie et les vieilles coquettes de Sion cachaient sous une perruque les outrages du temps. Ce que l’on ne saurait contredire, c’est que la perruque était parfaitement connue des Grecs et des Romains; la calvitie ayant chez eux quelque chose de honteux, on la cachait sous une perruque. Domitien, complètement chauve et honteux de cette infirmité , portait une perruque artistement frisée ; les médailles romaines le représentent ainsi. Otlion et Galba usaient du même stratagème pour masquer leur calvitie. Messaline , Lesbie , Sa-

bine et autres coquettes de ce temps, portaient des perruques blondes exigées par la mode. — Martial , Juvénal , Perse et quelques autres satiriques latins , ont dévoilé la fraude dont usaient les personnes chauves pour déguiser leur infirmité. — Arthémidore et Apulée s’indignent de l’abus que les femmes faisaient des cheveux postiches. — Le poëte Avianus relate la comique aventure arrivée à un noble chevalier romain qui , au milieu d’une fête , eut sa perruque enlevée par le vent et fut l’objet d’une risée générale. — Enfin, la mode des perruques se répandit si généralement dans toutes les classes de la société, que l’empereur Justinien II se vit obligé de convoquer un synode à Constantinople, où la perruque fut interdite sous les peines les plus sévères. Mais la mode se moqua des décrets impériaux et synodiques. Plusieurs Pères de l’Eglise s’élevèrent énergiquement contre les perruques , sans plus de succès. — Clément d’Alexandrie tonna contre les perruquiers et les femmes qui chargeaient leurs têtes de cheveux postiches. — L’ardent Tertullien fulmina, en ces termes, contre les personnes qui osaient porter une chevelure mensongère : « Rougissez de parer vos têtes sanctifiées par le baptême, des dépouilles de quelques misérables morts dans la débauche, ou de quelques scélérats justifiés sur un échafaud...» L’austère Cyprien anathématisa tous ceux et celles qui se faisaient teindre ou friser les cheveux et

qui portaient des faux toupets. — Grégoire de Naziance, Ambroise, Jérôme et beaucoup d’autres Pères se déchaînèrent contre les cheveux postiches et les vouèrent aux flammes de l’enfer. La perruque résista à toutes ces fulminations , à tous ces anathèmes lancés contre elle , et sortit victorieuse de la guerre acharnée qu’on ne cessa de lui faire.

Mais si , dans l’antiquité , la perruque ne fut mise en usage que par les comédiens sur le théâtre, ou par les têtes chauves pour cacher leur infirmité, il n’en fut pas de même au dix-septième siècle : les gens de cour, les élégants , hommes, femmes , filles, enfants, tous s’affublèrent de perruques énormes; de Paris , la contagion gagna les États voisins et se propagea rapidement dans presque toute l’Europe. Plusieurs prélats et graves théologiens descendirent dans l’arène, les uns pour combattre, les autres pour défendre la perruque. Les perruquiers doivent certainement leur tenir compte des peines qu’ils se sont données pour composer en latin huit ou dix savants traités sur une aussi sérieuse matière ! ! 1

Le règne de Louis XIII avait vu le commencement de cette contagion; sous le règne de Louis XIV elle arriva à son plus haut degré d’intensité ; ce fut un paroxysme. On porta des perruques monstrueuses , effrayantes, disposées par étages et d’une hauteur égalant le tiers de la taille d’un homme. Le coiffeur Bincltc , célèbre dans l’art de fabriquer les

perruques, devint un personnage important, il eut ses équipages et ses valets de pied. Les riches et les élégants ne pouvaient se passer d'une binette.

On dit que Louis XIV avait une telle confiance dans l’effet imposant des perruques hautes et ruisselantes, qu’il ne quittait jamais la sienne devant personne , pas même devant son valet de chambre , parce que, selon M. Lévis, le Roi pensait que sa tête, sans perruque, n’avait plus autant de majesté.

A 1 exemple de leur Roi et maître, les seigneurs , courtisans et hauts fonctionnaires s’affublèrent d’énormes Binettes. Les médecins , magistrats, professeurs et gens de lettres, s’imaginant qu'une Binette donnait à la physionomie une certaine dignité, imitèrent les seigneurs. Dès lors, toute la France fut emperruquée, et la croyance s’établit partout que , plus une perruque était vaste et monstrueuse , plus le respect du peuple était grand pour celui qui la portait. Le règne de Louis XIV, si remarquable à 'tant d’égards , le fut également par ses grandes periruques.

Pendant toute la durée de cette mode bizarre , [jeunes et vieux se soumettaient aveuglément à son tyrannique empire; l’impitoyable perruque couvrait les plus jolies têtes, cachait les plus beaux cheveux ; -t, malgré les migraines, le prurit incommode qu’occasionnait la perruque , malgré les tintements d’o- ’eilles, les éblouissements, les vertiges, l’apoplexie

môme, il fallait la porter sous peine de ridicule ou de disgrâce. Rien de plus saisissant que les portraits des personnes peintes à cette époque : depuis le vieillard jusqu’à l’enfant , tous sont affublés de perruques ruisselantes.

Au plus fort de cette passion pour les perruques, on en inventa de toutes les dimensions, de toutes les formes : perruques rondes, carrées, pointues , — perruques à boudins, à papillons, à deux et trois marteaux, — perruques grand et petit in-folio, in-quarto, in-trente-deux , — perruques à effet, saisissante, à la moutonne, — - perruques de chanoine, d'abbé, — perruques de voyage, de circonstances, etc., etc., etc.

La consommation des cheveux devint si grande, que leur rareté les porta à un prix énorme ; ils se vendirent jusqu’à trente écus l’once ! Trente écus étaient alors ce que cent cinquante francs sont aujourd'hui. Ce commerce vivace fut soumis à une forte taxe, comme les tabacs de nos jours, et devint une ressource fiscale qui enrichit le rrésor.

La coiffure des dames était tout aussi ridicule; plusieurs s’avisèrent même de porter perruque, mais le plus grand nombre se servirent de leurs cheveux naturels pour échafauder des coiffures gigantesques. La coiffure à la Fontange, qui ût fureur pendant quelques années, est un exemple frappant des caprices et des excentricités de la mode.

Supprimées en 1714 pour obéir au désir du roi, les hautes coiffures reparurent sous Louis XY plus exagérées que jamais et blanches de poudre parfumée. (La mode de la poudre se propagea et se généralisa en Europe encore plus rapidement que celle du tabac.) Il fallait presque une journée entière pour compléter une de ces coiffures gigantesques, zébrées de rubans, empanachées de plumes et tout enfarinées de poudre parfumée. La tyrannie de cette mode fut telle, que la pauvre dame qui se faisait coiffer la veille pour aller au bal ou à la soirée du lendemain, passait la nuit dans un fauteuil pour ne pas endommager le superbe édifice de sa coiffure.

Sous la minorité de Louis XV, le Régent, ami des fêtes et des plaisirs* abolit les perruques énormes de l’ancienne cour et leur en substitua d’autres de dimension plus raisonnable, mais qui eurent aussi leur côté ridicule par la poudre blanche dont on les couvrit. Enfin, le jour arriva où quelques hommes de bon sens abandonnèrent la perruque et laissèrent flotter en liberté leurs cheveux si longtemps prisonniers. Les jeunes gens s’empressèrent de suivre leur exemple, et, en peu de temps, la déconfiture des perruques fut générale. Une foule de brocanteurs se mirent à courir les rues en criant : Vieilles perruques à vendre ! C’est d’eux que tirent leur origine ces autres brocanteurs d’habits qui, aujourd’hui, étourdissent la capitale de leurs accents criards 1

Les lecteurs qui désireraient connaître à fond l'histoire des perruques, devront lire l’ouvrage de Nicolaï de Berlin. Ce livre, moitié sérieux, moitié plaisant, est plein de recherches curieuses ; on y trouve l'analyse de vingt-deux auteurs tant laïques qu’ecclésiastiques, dont la verve s’est exercée sur les perruques. j

Aux frisures ruisselantes des perruques, avaient succédé les ailes de pigeon, la queue mince et le cadogan tout enfarinés, se promenant d’une épaule à l’autre au moindre mouvement de tête. La queue ornée de coquets nœuds de rubans jouissait de grands privilèges : le gentilhomme eût regardé comme une grave offense la moindre plaisanterie sur sa queue, et le grave magistrat, dont le visage sévère ne s’épanouissait pas même aux minauderies d’une épouse, ne pouvait s’empêcher de sourire d'aise lorsqu’on le complimentait sur la beauté de sa queue.

Les jeunes élégants du siècle de Louis XV qui s'étaient soustraits au joug humiliant de la perruque, n’eurent pas la force de s’affranchir de la poudre ; ils continuèrent à se faire coiffer et enfariner, selon la mode imposée par les prétentieux de cinquante ans, qui cachaient sous la poudre leurs cheveux gris. C'était fort drôle, en vérité, de voir les moustaches noires des gentilshommes contraster avec la blancheur de leurs cheveux ; le frais minois des jeunes femmes être encadré par une coiffure poudrée à blanc. O puissance de la mode, qui te résisterait I

En 1760, il sembla que la mode des hautes coiffures de femmes touchait à sa fin. Une foule de dames se prirent d’une belle passion pour les coiffures à la grecque; malheureusement cette mode, qui avait rendu à la physionomie des femmes tous ses attraits; mourut aussi vite qu’elle était née, et voici comment : Les nombreux coiffeurs de Paris, tombés en chômage par suite de la mode grecque instituée par un de leurs confrères nommé Legros, se réunirent contre lui au nombre de plusieurs mille, l’attaquèrent en justice et s e donnèrent tant de mouvement, qu’ils gagnèrent leur procès. A la suite de ce procès, d’ailleurs assez burlesque, les tètes furent de nouveau poudrées, crêpées, frisées, boudinées, etc.

Sous Louis XVI, les hommes portaient toujours les cheveux de derrière roulés en queue ou réunis dans une bourse de taffetas noir. Le toupet était relevé et accompagné, de chaque côté, de trois à quatre boudins symétriques qualifiés d’ailes de pigeon, le tout très-scrupuleusement poudré.

Après le procès Legros, la coiffure des femmes alla toujours gagnant en hauteur et en largeur, de façon que la figure ne ressemblait plus qu’à un point dans cet immense entourage. Les noms donnés à ces coiffures n’étaient pas moins ridicules, ainsi qu’on peut en juger par ceux-ci : — coiffures en papillon, en i oreilles cl'êpagneul, en poule mouillée, en marron - - nier d’Inde, en xergeüce , en guéridon, en commode,

en cabriolet, en chien fou, en chasseur dans un taillis, etc., etc. Le Mercure de France de cette époque, raconte les choses les plus étranges sur les coiffures.

L,’auteur des Mémoires Secrets rapporte que la reine elle-même donnait l’exemple de ces folles coiffures. Elle avait inventé une coiffure d'une hauteur prodigieuse, qui représentait des montagnes, des collines, des prairies émaillées, des ruisseaux argentins et des torrents écumeux, des jardins symétriques et des parcs anglais. Enfin, en 1778, les coiffures féminines avaient acquis une telle hauteur et une si prodigieuse largeur, qu’elles interceptaient, au théâtre, la vue de la scène aux spectateurs placés par derrière. Les plaintes qui se grossissaient de jour en jour obligèrent le directeur de l'Opéra de défendre l’entrée de l’amphithéâtre aux dames qui n’auraient pas une coiffure modérée.

Pour apprécier les folies relatives aux coiffures, il faut feuilleter le Journal des Modes, alors rédigé par M. de la Mésangère ; c’est un passe-temps fort agréable pour ceux qui aiment les surprises.

En 1780, les cheveux de la reine étant tombés à la suite d’une couche, les hautes coiffures tombèrent également ; les dames de la cour, pour plaire à leur souveraine, se coiffèrent, à l’enfant, c'est-à-dire en cheveux courts, et la bourgeoisie adopta aussitôt cetle coiffure.

Vint la grande époque de 93 ! Les queues, les ailes de pigeon et la poudre disparurent devant elle; à l’exception de quelques esclaves de l’ancien régime qui s’obstinèrent à les conserver, tous les Français adoptèrent la mode républicaine, c’est-à-dire les cheveux de moyenne longueur avec leur couleur naturelle.

Sous l’Empire, les troupes françaises furent en parties tondues, et la mode à la Titus prévalut.

1830 vint aussi opérer des changements dans la coiffure et la barbe. Le toupet des hommes s’éleva en pyramide sur le front, à l’instar du toupet nouvellement royal ; mais la secte Saint-Simonienne, avant de disparaître, donna la mode des cheveux longs et du toupet aplati avec une raie vivement dessinée sur un des côtés de la tète. Le toupet élevé fut forcé de s’abaisser devant cette mode qu’adopta la jeunesse, mode qui se propagea comme l’incendie et qui dure encore. Enfin, aujourd’hui, les cheveux taillés selon des modes plus ou moins élégantes, laissent admirer les reflets de leur couleur naturelle ; il n’y a plus que les gens chauves par maladie et les vieillards, qui portent perruque pour préserver leur chef des intempéries.

La coiffure des femmes a, depuis vingt ans, éprouvé des modifications innombrables, et la plupart de ces modifications ont toujours été avouées du bon goût. Perfectionnée par des artistes habiles , la coiffure est

aujourd’hui devenue un art auquel les physionomies viennent emprunter le complément de leurs attraits. Une foule d’ornements et de parures de tête, tels que fruits,, fleurs, couronnes, demi-couronnes, grappes gerbes, aigrettes, rubans, perles, diamants, etc., disposés avec ce goût délicat qui caractérise nos artistes coiffeurs, composent de ravissantes coiffures, dignes de l’admiration et les éloges des plus indifférents ; et l’on peut avancer, sans crainte de trouver des contradicteurs, que, dans aucune capitale du monde, les femmes ne sont aussi bien coiffées qu'à Paris.

Ici se termine la notice historique sur les différentes modes auxquelles furent assujettis les cheveux; nous allons parler de la barbe.

SECTION II

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