DE LA BARBE
La barbe est l’apanage du sexe fort ; ornement naturel d’un mâle visage, elle devient indispensable à l’expression physionomique ; considérée comme auxiliaire de la beauté virile, la barbe accroît ou diminue les proportions du visage , en élargit ou en rétrécit l’ovale ; elle jette des teintes sur les joues, sur la lèvre supérieure et le menton ; elle protège la peau de ses ombres soyeuses , en augmente l’éclat et contribue puissamment à la majesté de la face humaine.
Chez tous les peuples de l’antiquité, la barbe fut en honneur. Les grands dieux du paganisme étaient représentés avec une barbe olympienne; les demidieux, ces héros des temps homériques, brillèrent autant par leur forte barbe que par leurs exploits. Les patriarches et les prophètes s’honoraient d’être barbus, et Moïse témoigna de son respect pour les barbes, en invoquant un ordre divin qui défendait aux hommes de se raser. Les rois, philosophes, magistrats, guerriers et tous les hommes libres de ces lointaines époques, portaient la barbe entière; les esclaves seuls et les hommes déchus étaient impitoyablement rasés. Les Indiens punissaient les grands criminels en les rasant. Les Crétois coupaient la barbe aux voleurs et aux incendiaires. Les Perses, les Mèdes et les Romains rasaient leurs prisonniers en signe d’esclavage. Chez les Spartiates, la perte de la barbe était infligée à ceux de leurs soldats qui avaient fui dans un combat. Les druides rasaient leurs victimes humaines, avant de les immoler dans leurs monstrueux sacri-
lices. Les sénateurs romains se montraient si fiers de leur barbe, que, lors de la prise de Rome par les Gaulois, le sénateur Papirius préféra mourir que de laisser impunie l’insulte faite à sa barbe. Enfin, l’histoire ancienne nous montre partout la barbe honorée et soigneusement cultivée.
Une histoire complète des vicissitudes que la barbe a éprouvées parmi les nations du globe, serait fort cu-
rieuse, mais beaucoup trop longue pour un article comme celui-ci ; nous devons nous borner à en relever les traits les plus saillants.
Les peuples des temps héroïques ou primitifs conservaient toute leur barbe ; les guerriers seuls en retranchaient l’excès qui aurait pu les gêner dans leurs divers exercices.
A une époque de civilisation plus avancée, les Athéniens, ces grands fabricateurs de modes de l’antiquité, furent les premiers qui la coupèrent, tantôt partiellement, tantôt en entier, et les peuples voisins suivirent leur exemple, à l’exception de la fière Sparte, qui considéra toujours l’homme barbu comme libre et l’homme rasé comme esclave.
Depuis Romulus jusqu’à César, les Romains portèrent la barbe entière ; ils sacrifiaient la première barbe à Jupiter Capitolin, et ne touchaient plus à la seconde. Les quatorze premiers empereurs romains se firent raser; mais Hadrien, pour cacher quelques cicatrices difformes, laissa croître sa barbe, et aussitôt la mode s’en étendit sur tout l’empire. Constantin parut, la barbe fut proscrite. Sous Héraclius, la barbe fut remise en honneur, et ses successeurs continuèrent de la porter.
Les Tartares se sont montrés un des peuples les plus entichés de leur barbe; ils firent de longues et sanglantes guerres aux Persans et aux Chinois, parce que ces deux peuples, au lieu de porter comme
eux la moustache retroussée, la laissaient pendre.
Pendant une longue suite de siècles, les Orientaux n’ont pas varié sur la forme et la considération accordée à la barbe. Jurer par la barbe fut toujours pour eux un serment réputé inviolable ; insulter une barbe est encore, chez eux, la plus grave injure qu’on puisse leur faire, et qui exige du sang pour réparation ; donner sa barbe à baiser est, au contraire, le signe d’une grande faveur ou d’une amitié intime. Charles XII faillit soulever contre lui les janissaires qu’il avait pris à sa solde, par la menace de leur faire couper la barbe. Quand Pierre-le-Grand opéra la dissolution de la redoutable milice des Strélitz, on ne fit que murmurer; mais lorsqu’il contraignit les Russes à couper leur barbe, des séditions éclatèrent et son trône fut menacé.
Les Occidentaux, au contraire, ont toujours montré une grande inconstance au sujet de la barbe, dont les modes et les coupes ont été aussi fréquentes que variées, surtout parmi le peuple français, ces Athéniens de la civilisation moderne.
Si nous remontons au berceau de notre monarchie, nous voyons Pharamond et ses Francs porter la barbe entière. Sous Clodion, la barbe du menton subit une diminution au profit de la moustache, qui se porta fort longue. Childéric relégua la barbe dans la classe populaire et voulut avoir une cour rasée. Clovis restitua à la barbe ses anciennes prérogatives. On rap-
porte que ce monarque envoya des ambassadeurs au roi Alaric pour le prier de venir lui toucher la barbe, c’est-à-dire d’être son allié. Loin de se rendre à la demande de Clovis, le roi des Yisigoths maltraita la barbe des ambassadeurs, ce qui occasionna une déclaration de guerre. Les Français, indignés de cet acte de violence, jurèrent par leur barbe de venger l’affront et de punir l’insolent. En effet, les Yisigoths furent taillés en pièces, et Alaric paya de sa vie l’insulte faite à des barbes respectables.
Au commencement du sixième siècle, la barbe du menton fut taillée en pointe, et les favoris continuèrent à encadrer le visage. Pendant tout ce siècle et le suivant, la barbe devint, chez la nation française, l’objet desoins très-assidus; on cultivait, on nourrissait la barbe, et l’on trouvait cet ornement beau et trèsrespectable. La mode et le luxe essayèrent d’associer des tresses d’or et des perles à la barbe du menton ; mais cela ne dura que peu de temps. La barbe, à cette époque, était chose si sacrée, qu'il n’était pas permis de la couper à un homme libre sans son consentement. Ce mot, sans son consentement, indiquait une seule exception : c’était lorsqu’un laïc barbu embrassait l’état ecclésiastique, l’évêque non barbu avait le droit de le faire raser. Cette circonstance nous fournit le sujet d’une digression fort curieuse sur les vicissitudes de la barbe dans le corps ecclésiastique, depuis le commencement de notre ère jusqu'au
seizième siècle. Les premiers successeurs de saint Pierre portèrent la barbe longue, et ils n’en paraissaient que plus vénérables; cela dura jusqu’au jour où deux pontifes, l’un barbu, l’autre rasé, engagèrent une lutte au sujet de la barbe. Le pontife barbu protégeait les barbes. Le pontife rasé voulait les proscrire. Nous ferons observer que ce dernier, atteint d 'alopécie et n’ayant pas un cheveu sur la tête, pas un poil au menton, séchait de jalousie devant une belle barbe. C’est absolument le cas du renard qui, ayant perdu sa queue, voulait la faire couper aux autres. De violentes contestations eurent lieu entre ces deux chefs ; il s’ensuivit de haineuses disputes ; ils s’anathématisèrent réciproquement et devinrent deux ennemis acharnés. Tant il est vrai que les passions humaines percent à travers le manteau de la religion. Le clergé grec tenait beaucoup à sa barbe, le clergé romain voulait la lui faire couper. Dans cette occurrence, le patriarche de Constantinople intima l’ordre à tous ses prêtres de soigner, de laisser croître plus que jamais leur barbe; le pape de Rome fit tonsurer et barbiûer les siens.
Telle fut l’origine delà différence qui existe aujourd’hui dans la physionomie des deux clergés, grec et romain. Mais tous les prêtres d’Occident ne voulurent point se soumettre à cet ordre, et la barbification ne fut que partielle. Plusieurs Pères de l’Église défendirent avec chaleur la majesté de la barbe, et le comité
de Carthage déclara indignes ceux de ses adhérents qui oseraient la couper. Saint Clément d’Alexandrie, saint Cyprien, saint Chrysostôme, saint Épiphane, saint Jérôme, saint Ambroise et le savant Sidonius, évêque de Clermont, parlèrent en faveur de la barbe. Cette vénération pour la barbe dura jusqu’au pontificat de Léon IX, dit Brunon, qui lança plusieurs décrétales contre elle. Tint ensuite le pape Grégoire VII, ce terrible persécuteur de têtes couronnées, qui se déclara l ennemi le plus acharné des mentons barbus et leur fit une guerre à outrance. Alors, sur tous les mentons tombèrent les foudres de l'Église; elles atteignirent aussi les moustaches, et les récalcitrants furent réduits à les porter très-minces. Pierre Benoît, évêque de Saint-Malo, eut beaucoup de peine à vaincre l'obstination des ecclésiastiques de son diocèse; il fut obligé, en 1370, par des statuts synodaux, de proscrire la moustache et la touffe du menton. Insensiblement le clergé français s’habitua à se raser entièrement le visage, et montra son menton à triple étage.
Plus tard , quelques papes guerriers jugèrent convenable de laisser croître leur barbe, et l’on cite, entre autres, Jules II, qui se montra fort glorieux de la sienne et se déclara le protecteur de toutes les belles barbes. L’interdit fut levé; les gens d'église purent de nouveau se caresser les poils du menton. Les prélats de cour, les abbés coquets firent parade de
leur longue barbe ou de leurs jolies moustaches.
Cependant un nouvel orage se préparait. Les antibarbistes eurent la malignité d’insinuer qu’une bulle du pontife romain allait fulminer contre les barbes sacerdotales. Ils crièrent à l’impiété, à la profanation, ils exhumèrent toutes les décrétales, les bulles, les canons, les anathèmes, les fulminations lancées contre la barbe. On en fit une affaire de religion; les esprits s’échauffèrent de part et d’autre, et peu s’en fallut que les barbus obstines ne fussent battus par les rasés furieux. Enfin, traquée jusque dans ses derniers retranchements, la barbe sacerdotale, qui avait soutenu un siège de quinze cents ans, succomba vers la fin du seizième siècle, à cette guerre à outrance. Mais, terminons cette digression déjà trop longue; car il faudrait des volumes pour relater tous les incidents et accidents,toutes les influences et circonstances qui firent du clergé romain, jadis barbu, un corps rasé et tonsuré. Assez donc sur ce sujet, et revenons à l’histoire de la barbe en France.
Sous les rois fainéants, la barbe diminua de volume et de longueur ; à l’avénement de Charlemagne, la barbe du menton fut supprimée; en revanche, les moustaches augmentèrent d’épaisseur et de longueur. 'Charles-le-Chauve, en imposant la mode des cheveux courts, voulut, par compensation, donner aux moustaches de ses sujets la longueur qu’il faisait per- • dre à leurs cheveux. Aussi le règne de ce roi fut-il le
règne des moustaches dites à la chinoise. L'incommodité de ces moustaches ne tarda pas à se faire sentir; et sous Louis II on en retrancha la portion tombante, et on leur donna la forme horizontale, relevée sur les coins de la bouche. Cette forme n'eut que peu de durée ; sous le règne de Charles-le-Simple, la houpette du menton et les moustaches tombèrent sous le rasoir. Elles tentèrent de reparaître sous Louis-le-Gros ; mais Louis VII ordonna leur entière suppression.
Vers le milieu du quatorzième siècle, quelques seigneurs parurent en barbe à la cour de Philippe de Valois; ce monarque leur ayant fait accueil, la mode des moustaches relevées reprit de nouveau. A la mort du roi, cette mode ayant perdu son protecteur, le rasoir vint encore une fois se promener sur les visages français. La corporation des barbiers prit une certaine importance ; plusieurs d’entre eux devinrent les favoris des rois, et s’élevèrent même aux premières charges. Cet état de choses dura jusqu’en 1521 , époque où François Ier, jouant avec plusieurs seigneurs de sa cour, reçut une blessure à la tête qui nécessita la coupe des cheveux. Alors la barbe fut remise en honneur et les cheveux courts devinrent de mode. Les moustaches prirent des formes gracieuses et furent coquettement relevées et cirées. — Henri IV donna aux barbes la forme carrée. — Sous Louis XIII, la barbe du menton fut rasée, à l’exception d'une petite touffe, dite royale, et les moustaches atteignirent le plus haut
legré de faveurvUne moustache bien peignée et coquettement relevée devint, aux yeux des femmes, une marque de distinction et de galanterie. Leduc de Sully lut le seul homme qui conserva la barbe du règne précédent. Les courtisans ricanèrent en le voyant; le duc, piqué de l’affront fait à sa barbe, dit au roi : -x Sire, quand votre père, de glorieuse mémoire, me "aisait l’honneur de me consulter sur quelque affaire mportante, la première chose qu’il faisait, c’était de chasser tous les bouffons et tous les sauteurs de la jour. » — Louis XIV réduisit encore la mouche du menton, appelée royale, et donna aux moustaches une direction horizontale. — Sous Louis XV, les vieux roquets, voulant paraître jeunes, imaginèrent de □ianchir leur tète avec de la poudre d’amidon, et les eunes furent assez sots pour accepter cette mode. Les •deux essayèrent aussi d’enfariner leur barbe, mais ~e fut en vain, la poudre ne put tenir. Alors, ils se "asèrent ; à leur exemple, toute la jeunesse usa du •asoir, et l’on ne vit plus en France que des visages imberbes. Néanmoins, les gardes-françaises consentent leurs moustaches noires, qui contrastaient d’une eaçon bizarre avec leurs cheveux poudrés à blanc. — -.e règne de Louis XVI n’apporta que de légers changements dans les queues et ailes de pigeon. — Le iremier Empire ne souffrit la barbe qu’à ses sapeurs ttla moustache qu’à sessoldatsd'élite. — La révolution le 1830 ramena les moustaches et la barbe au men-
ton ; toute la jeunesse s’empressa de laisser croître ce mâle attribut du sexe fort— Les événements de 1858, d’assez triste mémoire quant aux résultats, consolidèrent plus que jamais la barbe et les moustaches.— Le deuxième Empire eut le bon esprit de laisser croître la barbe en pleine liberté. Napoléon III, doué d’une belle barbe, se montra plus libéral que son oncle, en accordant la moustache à toute l'armée. En cela, il agit très-sagement; car, si les privilèges font quelques amis, ils multiplient considérablement le nombre des envieux et des mécontents. — Quelques élégants ont récemment essayé d'introduire la mode des favoris dits à l’anglaise ; non contents de faire la grimace, en s’enfonçant un lorgnon dans l'œil, ils se sont rendus encore plus laids avec deux larges fa'voris ébouriffés, retombant au-dessous des mâchoires. Cette mode, qui donne à la physionomie quelque chose du singe et du boule-dogue, n’a eu que peu d’imitateurs; les hommes de goût continuent à portée la barbe entière ou la moustache en pointe.
Enfin, les Français, depuis si longtemps et tant de fois chevelus ou tondus, rasés ou barbus, selon les caprices des grands, peuvent aujourd'hui laisser pousser leur barbe et leurs cheveux, ou les faire tailler à leur guise, grâce à nos institutions constitutionnelles et républicaines.