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CHAPITRE VII

DE l’ÉLÉGANCE ET DE LA COQUETTERIE CHEI LES HOMMES.

L’amour de la toilette et des parures n'est pas exclusif aux femmes, une foule d’hommes, et même d'hommes remarquables par leur mérite, peuvent, sur ce point, le disputer au beau sexe. L’histoire nous a conservé des détails fort curieux sur la toilette et la mise recherchée des élégants de l’antiquité; et nos élégants d’aujourd’hui prouvent , par l’afféterie de leur mise, que la femme n’est point la seule qui passe des heures entières à consulter son miroir.

Sans remonter au séduisant Adonis, nous placerons Alcibiade en tôle de la longue liste des élégants de l’ancienne civilisation. Alcibiade aimait autant le luxe des habits et la parure que la gloire ; c’est un type, il est vrai, qui n’a pas eu d’égal.

Le beau Phaon, qui alluma dans le cœur de la célèbre Sapho un si violent amour, se faisait remarquer par 1 art qu’il mettait à se draper et à boucler sa longue chevelure, toujours arrosée d’essences.

Périclès se montrait fort recherché dans sa mise et recevait d’Aspasie des leçons de parure.

On citait àristippe, dans Athènes, comme modèle d’élégance et de bon ton.

Théophraste rapporte que la ville d'Élée voyait arriver, chaque année, des troupes de jeunes hommes pour se disputer le prix de l’élégance et de la beauté.

Le fameux Crésüs, roi de Lydie, s’habillait et se parait si magnifiquement, que les ambassadeurs venus à sa cour le comparaient à un astre rayonnant. Ce roi s’étant montré un jour, dans toute son éblouissante splendeur, aux yeux de Solon, lui demanda s’il n’avait jamais rien vu de plus beau. — Oui, répondit le philosophe, les faisans et les paons.

Démétrius Polyorcerte se rendit également célèbre et par les villes qu’il prenait, et par la coquetterie de sa mise. On le voyait toujours vêtu de manteaux de pourpre et de tuniques ornées de franges d’or ; de riches colliers entouraient son cou et de nombreux anneaux brillaient à ses doigts. Le soin qu’il prenait de sa figure était pour lui une occupation des plus sérieuses; des épingles d’or surmontées de cigales servaient à maintenir ses cheveux toujours arrangés avec art, et il mettait sur ses joues du rouge

comme une petite-maîtresse. 11 voulait que tout fût parfumé autour de lui, tapis, meubles, jusqu’au pavé de ses appartements, qu’il faisait joncher de Heurs en toute saison. Elien, qui nous fournit ces détails, surnommait ce Démétrius le fastueux efféminé.

Alexandre-le-Grand aimait qu’on le louangeât sur le luxe de sa mise. Son favori Parménion renchérissait encore sur son maître. L’un et l’autre ne se montraient jamais que couverts d’armes étincelantes et d’habits magnifiques; leurs tentes étaient couvertes de tapis de pourpre à larges franges d’or.

Plutarque donne, sur la coquetterie de Surena, général des Parthes, de fort curieux détails. Ce général se faisait peigner et farder chaque malin, et ne paraissait jamais devant ses soldats sans avoir étudié ses poses, en face d’un miroir de cinq pieds de hauteur.

Le même historien nous apprend que Dinocrate prenait un tel soin de s’arracher la barbe, d’entretenir la blancheur de sa peau et la fraîcheur de son teint, qu’on le prenait pour une femme. Envoyé à Rome pour traiter avec le sénat, il eut la fantaisie de se déguiser en jeune fille, pendant une fête publique, et fut courtisé par un seigneur romain qui en devint amoureux.

Quintus Hortexsius, orateur romain, était si scrupuleux dans les soins de sa toilette, qu’il intenta un procès au consul, son collègue, pour avoir, en passant

près de lui, dérangé la symétrie des plis de sa robe.

Marc -Antoine et Dolabella passaient, dans Rome, pour les plus élégants de la république et ne sortaient jamais qu’en grande toilette.

César lui-même ne fut pas exempt de cette faiblesse ; on prétend que le vainqueur des Gaules se faisait régulièrement friser et raser chaque matin, et qu’il ne portait jamais la main à sa tête, dans la crainte de déranger sa frisure. Ce fut cet empereur qui, dans sa jeunesse, donna la mode aux patriciens des tuniques flottantes et des pendants d’oreilles.

Néron était grand amateur du luxe vestimentaire, et paradait avec une riche chlamide parsemée d’étoiles d’or.

Héliogabale poussa l’élégance et le faste jusqu’à la folie. A l’exemple des satrapes d’Asie, il portait des étoffes lamées d’or et des robes chargées de broderies. Ses bottines, à semelles d'or massif, brillaient par les ciselures et les diamants dont elles étaient enrichies. Deux camées, du prix d’un million, ornaient le devant des bottines. Ce fut, dit-on, ce prince qui porta la première robe de soie, chez les Romains.

Othon s’épilait soigneusement et s'appliquait sur le visage un cataplasme de mie de pain détrempée dans du lait, pour conserver la fraîcheur de son teint.

Dioclétien avait une passion pour les perles; il en était couvert de la tète aux pieds. On estimait à deux millions les perles qui couvraient ses chaussures.

Sulpiciüs Gallus ne passait pas moins de. six heures, chaque jour, à sa toilette. Au sortir du bain, il se faisait poncer et arroser d’essences ; puis quatre coiffeuses s’emparaient de sa tète, attachaient, frisaient ses cheveux, appliquaient des bandelettes de pourpre et des épingles d'or à la façon des femmes. La toilette du corps achevée, on procédait à celle des vêtements, à laquelle concouraient vingt esclaves au moins. Cette toilette finie, quatre connaisseurs étaient appelés à juger si la mise se trouvait, en tout, irréprochable ; alors seulement, Sulpicius Gallus sortait de son palais et se montrait en public.

Louis VII, quarantième roi de France, passe pour avoir aimé le luxe des habits et des parures.

François Ier et l'niLippE-LE-IÎELSont cités comme les premiers élégants de leur époque.

Henri III aimait non-seulement à briller par les habits, mais encore par la fraîcheur de son teint ; aussi coquet qu’une jolie femme, il faisait un usage journalier de cosmétiques et de parfums. Il acheta, dit-on, trois mille écus, le secret d’une pâte contre le hâle, que lui vendit un médecin persan.

Henri IV devint coquet pour plaire aux dames, et Louis XIII ne fut pas indifférent au luxe des habits.

Dans cette liste de personnages qui se firent remarquer par la somptuosité de leurs vêtements, on ne saurait oublier le duc de Buckingham, qui possédait

une garde-robe composée de vingt-sept habillements complets, du prix de 35,000 francs chaque. Son épée, sa ceinture, l’agrafe de son chapeau et ses éperons étaient enrichis de diamants. Lé costume qu’il portait au mariage de Charles Ier avait coûté 500,000 francs.

Le prince d’EsTERiiASY surpassa encore le duc de Buckingham en magnifiques habits; le costume dont était revêtu ce prince dans les grandes occasions, valait 2,500,000 francs.

Sous Louis XIV et sous Louis XV, ce n’était plus, comme autrefois, quelques élégants qu’on citait çà et là, c’était par milliers qu’on les comptait. On vit une • foule de prétentieux, sous le nom de Petits-maîtres , hanter les soirées, les théâtres, les promenades publiques et rivaliser de ridicule pour se faire mieux remarquer. Alors la coquetterie outrée, l'afféterie dans la toilette et les manières devint une contagion. Nous citerons encore un des plus intrépides généraux de l’Empire français, Joachim Murat, qui obtint un trône en récompense de sa bravoure. Murat aimait tellement la parure, que son costume tout chamarré d or, et sa tête chargée de plumes, le désignaient aux ennemis, dont il bravait la mitraille.

Aujourd’hui, le goût pour la mise nes’est point affaibli ; les femmes déploient un luxe de toilette ruineux pour la famille et qui fait craindre une décadence morale. Telle dame veut des dentelles, des bijoux, sans réfléchir si sa fortune lui permet cette sa-

tisfaction ; elle en veut ; il lui en faut !... Alors, vous comprenez...

Le vêtement des hommes étant moins riche, moins coûteux que celui de l’ancien régime, tout le monde peut être bourgeois ; et le costume, n’établissant plus aussi distinctement les démarcations sociales, au lieu d’un élégant, on en rencontre mille. Le désir de briller par l’habit confond, dans notre siècle, les uns et les autres sous le même extérieur ; ce n’est plus que dans les manières, le langage et les sentiments qu’on peut reconnaître l’origine et la condition des hommes.

DES DÉNOMINATIONS SUCCESSIVES DONNÉES AUX ÉLÉGANTS DES TEMPS ANCIENS ET MODERNES.

Ainsi que nous venons de le démontrer, le monde élégant eut toujours des astres, des soleils, c’est-à-dire de coquets individus qui, les premiers, portèrent les étoffes nouvelles ; qui offrirent toujours sur leurs vêtements le cachet d’une coupe prétentieuse; qui rayonnèrent de joyaux, de parures et donnèrent les modes, non-seulement à ceux qui aimaient à les suivre, mais même aux plus indifférents. Ces soleils du monde élégant, on les voit briller dans tous les temps, on les rencontre dans tous les pays.

Les Grecs et les Romains les dénommaient Baptes, Sybarites , Voluptueux, Efféminés, Inutiles. — En France, aux temps de la chevalerie, on les appelait

Damoisels. — Plus tard, ils brillèrent sous les dénominations de Frisés, de Maniérés, de Poupins, de Petits-Maîtres. — Les Prétentieux, les Fats, les Dorés leur succédèrent. — On les vit sous les noms de Muscadins, de Mirliflores et d' Incroyables, assister au drame sanglant de notre première révolution.

— Rares pendant la durée de l’Empire, ils passèrent presque inaperçus sous le nom de Damerets. Ils reparurent à la Restauration, formant le genre original des Dandys, genre qui se fondit bientôt dans la grande famille des Fashionables. — Enfin, nous les retrouvons encore parmi nous magnifiquement qualifiés de Lions et de Lionnes ; ce qui prouve que ces soleils ne s’éteignent jamais. Leslions du jour ont bien conservé i quelques-uns des défauts de leurs prédécesseurs, i mais, en fait d’exagération, ils leur sont de beaucoup j inférieurs ; ceci est à leur louange, et l’on en jugera par le paragraphe suivant.

On a parlé pendant, si longtemps et l’on parle encore si souvent de ces petits-maîtres du siècle passé, I que le lecteur ne sera peut-cMre pas fâché d’en avoir un portrait ressemblant.

On donnait le nom de petits-maîtres à ces poupées vivantes, à ces damoiseaux, papillotins outrés autant dans leurs manières que dans leur habillement, qui n’allaient jamais sans miroir de poche, sans essence de nard ou de bergamotte, et qui auraient sacrifié leurs plus grands intérêts plutôt que de paraî-

tre en ville avec un cheveu dérangé. Le petit-maître tient toujours son chapeau sous le bras, de peur d’endommager le minutieux travail de sa coiffure; il lui faut des habits sortant de chez le tailleur en renom ,

des culottes de velours à cul-dehors, des souliers %

qui crient et de fins bas de soie. Il fait de sa chambre à coucher une académie de frisure, poudre son toupet et ses ailes de pigeon, noircit sa moustache et ses sourcils ; il reste des heures entières devant son miroir, afin d’apprendre à rire avec grâce et à lancer des regards meurtriers; il caresse complaisamment les dentelles de son jabot ou le brillant pommeau de son épée; il marche toujours comme poussé par un ressort et parle comme s’il jouait de la flûte, dans la crainte de s’élargir la bouche. Glorieux de sa coquette personne, il se précipite partout avec cette assurance, cet aplomb, on pourrait dire cette effronterie, qui caractérisent l’homme à bonnes fortunes. De temps en temps, il tire de sa poche une petite tabatière en vermeil, et, penchant son corps sur la jambe gauche, il savoure une prise de tabac musqué. Ensuite, il se mire dans son miroir de poche ; charmé de son image, il sourit, regarde autour de lui, pirouette vivement, sautille sur la pointe du pied, accoste quelque jeune femme, et, après un salut symétrique, lui débite un fade compliment ou quelques hardis propos; puis il la quitte pour aller promener ses grâces ailleurs et faire de nouvelles conquêtes. — Écureuil

assidu des promenades, des soirées et des théâtres, le petit-maître se donne en spectacle aux femmes, souriant à l’une, ramageant l’autre, mignardant celle-ci, lorgnant et œilladant celle-là ; enfin, il emploie, pour se faire remarquer, toutes les ressources du jargon minaudier, et finit quelquefois par faire accepter ses grimaces comme étant de bon ton.

Après le petit-maître, il n’y avait rien de plus fat, de plus impudent, que ces abbés à petits collets, dont la conduite licencieuse était passée en proverbe, et qu’un satirique de l’époque a essayé de peindre dans les vers suivants :

Qu’est-ce donc qu’un abbé dans le temps d’à présent? C’est un surtout de bagatelles.

Un tissu de chansons nouvelles,

Un petit coquet tout plaisant,

Qui sait du coin de l’ongle ouvrir sa tabatière, Caresser son petit collet,

Tourner son castor de manière Qu’il fasse toujours le godet :

S’entendant surtout à merveille A laisser entrevoir un petit bout d’oreille ;

A se mordre de temps en temps,

Par manière de passe temps,

Et pour rendre sa lèvre encore plus vermeille. Affectant de rire de tout,

Pour montrer qu’il a les dents belles ;

Se plaignant qu'il ne peut rencontrer de cruelles Pour avoir le plaisir de les pousser à bout;

En garde dans les Tuileries Pour éviter un pied prêt à crotter le sien ;

Faisant son tour aux comédies,

Où soutenant à l’aise un doucereux maintien,

Son œil voltige autour des actrices jolies,

Et les lia! ne lui coûtent rien.

Enfin, les Poupins couronnaient le tableau des maniérés de ces époques ; les Poupins, ces élégants débiles, triste copie d’un sexe dont ils singent les manières ; on les voit affecter une démarche langoureuse, nonchalante ; il leur faut des corsets pour soutenir leur taille sans vigueur ; des odeurs d’ambre et de musc pour ranimer leurs nerfs agacés , car ils sont sujets à des spasmes, à des vapeurs qui les saisissent à la moindre sensation désagréable. Les Poupins sont des femmes étiolées, moins le sexe.

En définitive, si l’exagération dans les soins de toilette est un défaut chez le sexe masculin, il ne s’ensuit pas que l’homme doive négliger complètement sa mise et adopter la dégoûtante indifférence de Diogène. Cet autre excès est non-seulement moins tolérable que le premier, mais il donne une triste idée du moral de l’individu. La propreté du corps et des vêtements étant un principe d’hygiène , on doit incessamment se conformer à ce précepte , selon l’âge, le tempérament, le climat et les saisons.

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