CHAPITRE VIII
DES AVANTAGES ET DES INCONVENIENTS DES MODES MODERNES. CONSIDÉRATIONS HYGIÉNIQUES ET CALU-MORPHIQUES.
Les modes devraient toujours être établies dans ; une intention hygiénique et calli-morphique, c’est-à- : dire dans le but de favoriser la liberté, la grâce des mouvements et la beauté des formes , sans nuire à la santé. Les modes devraient toujours marcher vers la i perfection et ne jamais faire un pas rétrograde ; car ; il n’est point rationnel d'abandonner une mode avan- j tageuse pour lui en substituer une autre défavorable, j « La variété, dans la manière de se vêtir, a dit j BufTon, est aussi grande que la diversité des nations ; chaque peuple adopte instinctivement les étoffes et la j forme les plus convenables à son climat et à sa vie publique ou privée; ce qu’il y a de bien étrange, c’est que le Français est le seul qui , de toutes les formes de vêtements , adopte les plus incommodes ; et, do plus, il prétend en donner la mode aux na- i tions qui l’entourent. »
En général , toute mode qui, sans gêner la liberté des mouvements, fait ressortir les grâces et la beauté du corps, est une mode avantageuse. Au contraire, les modes qui exercent une compression plus ou moins continue sur certaines parties du corps, ces modes- là sont nuisibles, dangereuses et devraient être rejetées, non-seulement comme contraires à la santé, mais comme pouvant donner lieu à des accidents fort graves. Ainsi, les cravates, les corsets, les ceintures, les robes, les habits trop étroits ou trop serrés , ne peuvent qu’être préjudiciables à ceux qui les portent, et toute personne sage doit s’en affranchir. Quant aux propriétés des tissus et des couleurs comme bons ou mauvais conducteurs du calorique , nous renvoyons le lecteur au chapitre XII de cet ouvrage.
En commençant par la coiffure, il est hors de doute que les chapeaux qui compriment le front ou le contour de la tête sont nuisibles. Les gilets, les redingotes et habits boutonnés serrant fortement la taille, de môme que le caleçon, la culotte ou le pantalon armé d’une boucle afin de sangler la ceinture , sont tout à fait anti-hygiéniques. La botte, surtout, est pour nos élégants à gros pieds, une source continuelle de douleurs. Ces messieurs s’obstinent à vouloir chausser des bottes deux fois trop étroites ; mais les cors, durillons, oignons, etc., leur apprennent ce qu'il en coûte pour faire petit pied.
Le pantalon à sous-pieds, que nous n’avons cessé
d’attaquer, est de toutes les modes essayées jusqu'ici, la plus défavorable à une belle jambe et la plus incommode. De l’enfourchure au pied, il offre deui longs étuis étirés, tendus de manière à rendre impossible le moindre mouvement de flexion; et, par les temps de boue, demandez aux lions à sous-pieds dans quel déplorable état se trouve la botte et le bas du pantalon lorsqu’ils rentrent chez eux après une promenade pédestre? Ces divers inconvénients ont enfin ouvert les yeux sur cette triste forme du pantalon ; mais on l’a remplacée par une autre qui ne vaut guère mieux. Espérons qu’une modification nouvelle réunira l'élégance et la propreté.
Ensuite, pourquoi toujours ces vêtements de couleur sombre : chapeaux noirs , gilets et habits noirs, bottes noires? Si d’un lieu élevé on plonge les regards sur une foule parisienne qui se presse, l’œil n’aperçoit qu’une masse noire , et, s’il n’était les vêtements de femmes qui interrompent un peu la lugubre mo— • notonie des habillements d’hommes , on croirait assister à quelques grandes funérailles. Sans vouloir faire revivre les costumes des siècles passés, nous dirons que nos ancêtres avaient plus de goût que nous dans l’art de se vêtir; leurs costumes offraient une agréable variété dans l’ornement et les couleurs.
Mais, s’il n’est point rationnel d'abandonner une mode agréable aux yeux et avantageuse au corps pour lui en substituer une autre qui pèche par un défaut
contraire, d’où peut provenir cette bizarrerie? — En général , les moins défavorables à la beauté des formes , sont données par des êtres disgraciés de la nature; l’un a la poitrine mal conformée, le dos chargé de quelque gibbosité, l’autre est affligé d’un goitre , d'une écrouelle ; celui-ci possède des bras décharnés ou tuméfiés , et celui-là des jambes grêles ou arcboutées. Il est fort naturel à ces individus de cacher leurs infirmités sous un masque d’étoffe ; car rien n’est-il moins gracieux qu’une jambe semblable à un bâton, qu’un bras ressemblant à un fuseau , qu’un gros et large pied ; rien n’est-il plus laid qu’une déviation de la taille, qu’un gonflement des articulations? Or, le paletot sac, le pantalon large réussissent parfaitement à cacher cette nature hideuse. Et vous, hommes bien taillés, bien proportionnés, vous consentez à vous affubler de ces masques ! En vérité, cela ferait penser que pour un homme bien fait il y a des millions d’êtres contrefaits, ce qui serait fort peu flatteur pour la nation française. Raisonnez donc : puisqu’il est naturel à l’individu mal fait de cacher ces défauts , pourquoi ne serait-il pas naturel à un homme bien taillé de porter un vêtement qui dessine ses formes? D'après le préjugé du jour, cet homme bien tourné , malgré son désir de briller par sa jambe, est forcé de l’emprisonner dans un pantalon informe ; il y est forcé par la mode, dit-on, il la subit malgré lui ; s’il osait s’en affranchir, on l’accablerait de ridicule. De
ridicule ! Laissez donc cet épouvantail aux femmes, portez le pantalon collant, et ce ridicule que voudrait vous lancer l’être mal fait, retombera sur lui en face de vos formes élégantes.
Nous en avons trop dit sur le compte des hommes. Arrivons au tour des femmes.
Combien de femmes désireraient ne pas suivre une ; mode qui leur est désavantageuse et garder celle qui leur va bien , cela est si naturel ; et cependant elles sont forcées, sous peine de ridicule, de suivre la mode du jour, parce que le ridicule est pour les femmes la blessure la plus redoutable, la plus cruelle.
Voici ce que dit, à ce sujet, l’auteur de Y Enq/ clopé die de la beauté :
a J’eus un jour un exemple bien frappant de cette tyrannie de la mode qui prive si souvent les femmes d’adopter le vêtement et la parure qui leur conviennent le mieux.
« Dans un bal masqué, je rencontrai une jeune femme assez jolie; mais, ce jour-là, combien elleétait embellie par son costume. Non, jamais je ne vis une physionomie plus piquante, des yeux plus animés, une bouche plus riante; ce n’était plus la même femme, c’était une de ces nymphes légères que l’imagination des poètes placent sur les bords de l'Eu-
rolas. Tous les regards étaient fixés sur elle Quoi
donc lui attirait tant d’admirateurs? Un charmant costume qu’on portait autrefois et que les modes nou-
velles avaient proscrit depuis des années. — Quel dommage, lui dis-je en l’abordant, que vous ne puissiez pas toujours porter ce délicieux costume! La jeune femme le savait fort bien ; elle sourit et me répondit : — Hors du bal, je serais ridicule. — C’est vrai, repris-je ; mais vous seriez si jolie?....
« Le lendemain, je rencontrai cette môme femme ;
mais, hélas ! combien elle était changée il y avait
à la méconnaître, ses yeux ne brillaient plus, les contours de son front et l’ovale de son visage semblaient avoir perdu leurs lignes harmonieuses, sa tête n’offrait plus l’élégante coiffure que recouvrait à peine un lourd chapeau : sa bouche paraissait triste, enfoncée ; la beauté de son visage se trouvait complètement éteinte dans l’obscur enfoncement d’une capote ressemblant à un marteau. Ce jour-là, notre jolie femme n’attirait aucun regard ; elle portait la mode du jour, et cette mode ne lui permettait point d’être gracieuse et jolie. »
Il y a déjà quelque temps, une grande dame étrangère, que la nature avait douée de beaucoup d’esprit et d’une rare beauté, fréquentait les salons à la mode où elle était l’objet de l’admiration. S’étant aperçue que les additions ou changements qu'elle opérait dans sa toilette étaient aussitôt acceptés des élégantes en renom, elle voulut s’assurer s’il était vrai que les Parisiennes adoptaient servilement n’importe quelle mise ou parure, pourvu quelle vînt d’une femme à la mode. Chaque semaine, cette dame se présentait dans di-
Vers salons, avec les costumes les plus bizarres, mais qui lui allaient à ravir, parce quelle était la plus belle. Les autres dames s’empressaient de la copier, et, dès que son costume était adopté, elle le quittait immédiatement, riait aux éclats de la folie de ses imitatrices et leur en laissait tout le ridicule.
Les femmes dégoût et d’esprit savent très-bien que les vêtements et parures doivent être appropriés à l’individu ; aussi celles qui sont douées d’un peu de volonté se gardent-elles d’accepter des modes qui trahiraient leurs charmes ou qui déguiseraient mal les oublis de la nature. Ces femmes-là n’imitent point, elles inventent, et leurs inventions sont en rapport avec les perfections et les imperfections de leur corps, c’est-à-dire qu’elles font ressortir les premières et cachent les secondes. Ainsi vêtues et parées, elles doivent nécessairement paraître charmantes. Les autres femmes, séduites par ces toilettes, veulent en porter de semblables, sans réfléchir qu’elles ne vont pas à toutes les physionomies. Qu’arrive-t-il? au lieu d’être jolies comme leurs modèles, bien souvent elles sont défectueuses, et, parfois, frisent la caricature. Est-il donc bien difficile de comprendre qu’une coiffure qui sied à une face ronde et joufïlue ne saurait convenir à des traits fins, encadrés par un délicat ovale ; qu’une robe qui dessine parfaitement des formes ravissantes, qui dégage une taille souple et légère, montrerait les défauts d’une taille mal faite.
Il faut en convenir, les femmes qui, sans consulter la valeur de leur physionomie, se jettent inconsidérément sur telle ou telle mode, font preuve de peu de sagacité et de mauvais goût. Que penser d’une femme qui, pour suivre la mode, montre un bras décharné, une poitrine sèche et des épaules osseuses? D’une femme qui, douée d’une figure mignonne, se coiffe d’un de ces énormes chapeaux évasés en tromblon, chapeaux gouffres qui dévorent les traits délicats et ne peuvent convenir qu’à ces larges faces dites pleines lunes? C’est la mode, dira-t-on, et, parce que c’est la mode, il faut, de jolie que l'on est, consentir à ne plus l’ètre ; il faut cacher ce qui est beau pour laisser voir ce qui est laid ! Allons donc, ces modes-là ne sont portées que par les sottes qui le veulent bien ; car, s’il en était autrement, ce serait une tyrannie à faire éclater une révolte générale parmi toutes les jolies femmes.
Multipliées à l’infini, les modes du vêtement féminin, tantôt gracieuses et légères, tantôt lourdes et peu agréables, pèchent presque toujours du côté de l’hygiène, soit par la compression que différentes pièces du vêtement exercent sur la poitrine ou sur le ventre, soit par son extrême légèreté qui jure avec les intempéries de la saison ; mais tel est l’empire de la mode, qu’on s’y soumet au détriment de sa santé, au risquo de ses jours.
Nous ne parlerons pas ici du corset; ses avantages, mais surtout ses inconvénients, ont été traités avec tous
les détails qu’exige un si grave sujet, dans un précédent chapitre de cet ouvrage, que nous engageons à relire avec attention ; il nous suffira de rappeler qu’à l'époque où parut en France la funeste mode des tailles de guêpes, on compta dans les hôpitaux de Paris seulement vingt-cinq mille décès occasionnés par la compression de la poitrine et du foie, et six mille avortements provenant de la môme cause.
Un vêtement trop chaud, trop lourd, de même qu’un vêtement trop léger, trop clair ou trop décolleté, sont deux excès auxquels une personne raisonnable doit se soustraire; ce dernier vêtement surtout est d’autant plus anti-hygiénique, qu’il se porte dans la saison des soirées et des bals, autrement dit en hiver. Nous rapporterons, au sujet du costume léger, une anecdote assez drôle :
Une élégante, célèbre autant par la diaphanéilé de sa mise que par l’immense fortune de son mari, reçut, en présence d’une société nombreuse réunie dans ses salons, un énorme carton portant cette suscription : Modes et parures pour Madame'". Dans la ferme croyance que ce carton renfermait un charmant costume commandé à sa modiste, Madame n’eut rien de plus empressé que de l’ouvrir en présence d’une foule de dames impatientes d’admirer la délicieuse toilette qu’il contenait. Le couvercle enlevé, qu'aperçoit-on? Une feuille de vigne!... Une feuille semblable à celle dont nos statuaires font un si pu-
dique usage. La jeune élégante comprit la signification de cet emblème satirique, et, de ce jour, modifia complètement la transparence de son habillement.
Lorsque la mode du nu cessa en France, elle traversa la Manche et alla s’établir en Angleterre. Un philosophe anglais écrivait ironiquement à ce sujet : « L habillement de nos femmes à la mode peut, quoi qu’on en dise, être utile au progrès des beaux-arts. L’étalage libéral de leurs charmes, dont elles gratifient nos jeux dans les promenades publiques, aux théâtres et dans les soirées, ne peut qu’exciter l’imagination des poètes, peintres et sculpteurs ; l’élégance des formes, animée par les grâces et le mouvement, présente des modèles dignes de leur admiration. »
Nous ferons observer que le vêtement léger et diaphane a toujours plu aux femmes qui recherchent l’admiration des hommes. Sous les Pharaons, les élégantes Égyptiennes se drapaient de tissus si transparents, qu’on apercevait, à travers, toutes les formes de leur corps. Montfaucon, dans son Antiquité expliquée pur les figures, nous a conservé un dessin fort curieux de cette espèce d’habillement.
Les Grecques et les Romaines portèrent pendant longtemps un vêtement de gaze si transparent, qu’on le nommait habit de cristal, léger nuage , vent- tissu. Le corps de la femme se trouvait sous ce tissu comme dans une cage de verre. Pline dit à cette occasion :
« Il ne faut pas priver la belle Pamphile de la gloire
qui lui appartient d’avoir inventé un habillement qui montre la femme toute nue. » Varron s’élevait contre les vêtements de verre que les femmes portaient de son temps, et Sénèque les censurait ainsi : * Est-il hon- * nôte à une femme honnête de porter une robe tissue de vent et de paraître en public sous une nuée de lin? »
De nos jours, les femmes n’oseraient se présenter en public avec de semblables vêtements ; mais demandez à ceux qui fréquentent les bals et les soirées, si nos dames à la mode se gênent beaucoup pour offrir leur poitrine et leurs épaules aux yeux qui veulent les admirer? Demandez aussi aux vieilles coquettes combien de rhumes et de fluxions leur a valu ce costume?
Enthousiaste dans ses goûts, la femme aime à passer rapidement d’un extrême à l'autre; on la voit rarement s’arrêter au terme intermédiaire ; c’est là une des sources de ces modes outrées qu’elle accepte', presque toujours, sans réflexion, et qui ont une durée beaucoup trop longue. La mode des robes traînantes, par exemple, plusieurs fois reprise et abandonnée, se maintient aujourd’hui avec une opiniâtreté injurieuse et désespérante pour les jambes bien faites et les jolis pieds. Cette mode ferait croire que le beau sexe parisien, qui aime tant à montrer sa main blanche et potelée, craindrait d’exposer aux regards un bas de jambe difforme ou un pied dont la largeur trahirait le secret d’une naissance ou d’une profession que l’on cherche à cacher.
Si l’on demande à une femme, pourquoi celle exhubérance d'étoffe qui balaie le sol? Elle vous répond, c’est la mode. Mais si vous adressez la môme question à un étranger dans le pays duquel les femmes portent la jupe courte? Il vous répondra avec cette naïve franchise, indice de sa conviction : a C’est pour cacher une jambe difforme ou déguiser un pied mal fait. » Pour cet homme, il n’est pas croyable qu’une femme dotée d’un joli pied, d’une jambe fine et bien tournée, veuille les soustraire aux regards admirateurs, puisqu’il est dans la nature de la femme d’être admirée; il est encore moins probable qu’elle adopte la robe traînante pour balayer la crotte des trottoirs et les immondices des rues, parce que cela est dégoûtant et que la femme est naturellement propre. Ce qui la force à s’accoutrer ainsi, c’est la mode! Et, pour obéir à la mode, ô femmes esclaves ! vous consentez à crotter vos robes, vos jupons, vos fins bas blancs, yos élégantes chaussures de velours ou de satin?... Vous, femmes, à qui la fortune n’a point donné de valets, vous consentez, hélas ! à employer vos jolis doigts à
nettoyer ces ordures Oh 1 la mode Que les
grandes dames qui ne sortent qu’en calèche et ne se promènent que sur les tapis de leurs appartements, portent la robe à queue, cela se conçoit ; mais pour les dames qui se promènent à pied sur le pavé des rues, pour celles qui tiennent, je ne dirai pas à montrer leurs jolis pieds, mais à la propreté de leurs vête-
ments et de leur chaussure, la robe modérément courte est de toute rigueur.
O femmes! qui ôtes jolies et bien tournées, affranchissez-vous donc de ces craintes du ridicule, de ces sots préjugés dont vous nourrissent vos ennemies ; adoptez et conservez seulement les modes qui sont favorables à vos grâces, à vos attraits, les modes qui vous rendent plus séduisantes. Liguez-vous contre ces modes disgracieuses, et, à votre tour, jetez le ridicule sur les personnes qui cherchent à vous les imposer. Toute mode qui cache aux yeux ce qui doit être admiré, fait croire à quelque chose d'imparfait, à quelque oubli de la nature, quelquefois à des infirmités. L’histoire va vous en fournir les preuves.