‹ Hypnotisme, double conscience, et altérations de la personnalitéChapitre 26 sur 51 · A2AX · texte numérisé non relu

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rapproché plus ou moins de la réalité, suivant que le raisonnement et la coordination des idées demeurent plus ou moins actifs. Ces deux fonctions constituant le lien qui réunit en faisceau les facultés de Tesprit, s'il se relâche, celles-ci flottant indécises, la moindre impulsion agit sur elles et leur donne une direction souvent fort singulière. Mais ce qu'on sait des actes réflexes explique suflisamment ces prétendues singularités.

Un exemple me fera mieux comprendre; on me pardonnera de le tirer de moi-même. En cela je suis la méthode excellente de M. Alfred Maury.

Au printemps, quand les matinées sont fraîches, je fais toujours le même rêve. Je me représente une plage, une rivière, avec un paysage quelconque à moi connu et fait avec des souvenirs (le rêve n'inventant rien), et je prends un bain froid. Si je m'éveille, j'acquiers la certitude que mon corps entier est refroidi et que mon rêve n'est que le résultat de la sensation de froid dont je n'ai pas eu conscience, mais qui, suflS^ samment sentie par ma peau et perçue par mon cerveau, a agi comme action réflexe et a enfanté

ridée du bain froid par lequel mon corps s'est rafraîchi. Mais je m'éveille et j'augmente mes couvertures ; alors, .cette forme de rêve disparaît; la chaleur revenant et rappelant à la peau le sang du cerveau, le sommeil redevient profond et sans rêves.

Quand on a la fièvre, on fait toujours le même rêve, on voit confusément des montagnes et des précipices se mouvant par des ondulations immenses, incohérentes et tourmentées. C'est que le cœur, violemment agité, envoie au cerveau des quantités anormales de sang, lesquelles arrivant à flots pressés, troublent le calme ordinaire des rêves et enfantent ces conceptions maladives.

Par contre, si les ivrognes dorment si fort, ils le doivent non à une prétendue congestion momentanée, mais à l'anémie cérébrale que cause le grand appel de sang fait à Testomac tt au poumon par la digestion et la combustion d'aliments très alcoolisés.

De même, interrogez les femmes grosses ou qui ont eu des enfants à la suite de grossesses ordinaires; toutes vous diront que jamais elles

n'ont plus profondément dormi que pendant leur gestation, alors leur sommeil était calme et sans rêves : rien n^est plus naturel si Ton songe à la dérivation considérable du sang vers Tutérus et son contenu, dérivation qui se fait aux dépens du cerveau comme des autres organes, mais qui chez lui est plus sensible que chez aucun autre.

Une sensation plus forte, une douleur insuffisante cependant pour éveiller le dormeur provoquent le cauchemar.

La légende du chat noir ou du diable qui, assis sur la poitrine du dormeur, Toppresse et répouvante de ses yeux flamboyants, a son origine dans une gêne accidentelle ou maladive de la respiration, laquelle se transforme en ces idées que perpétue la tradition.

La légende du vampire qui suce le sang des filles de la Valachie a une source analogue.

Le malheureux dormeur, dont Tesprit est rempli d'histoires fantastiques, est la victime d'un rêve que fait naître dans son cerveau une douleur physique, ou la morsure^ d^un animal, d'un insecte quelconque.

Scrutez à fond les histoires de revenants et de fantômes, vous n'y trouverez qu'hallucinations, rêves pénibles ou maladifs; la poésie et l'imagination font le reste.

Chacun, en étudiant son propre sommeil, se rendra compte de la réalité de ce que j'avance.

Ce que je viens de dire ne s'applique qu'au sommeil ordinaire plus ou moins profond.

Recherchez maintenant les divers degrés qui nous conduisent de ce sommeil de tout le monde à la condition seconde de Félida X.., et nous verrons comment cette jeune femme n'est autre chose qu'une somnambule dont tous les sens, toutes les facultés sont actifs, en un mot une somnambule totale.

Pour moi, en effet, j'y insiste malgré la singularité d'une assertion qui renverse Tidée qu'on se fait d'ordinaire des somnambules, lesquels sont gens qui marchent les yeux fermés... Félida n'en est pas moins une somnambule, mais dont tous les sens et toutes les facultés fonctionnent d'une façon normale. Pour tout le monde elle est éveillée, car elle a tous les caractères de la veille. Cependant, en fait, elle ne veille point :

c'est, je le répète, une somnambule parfaite, ou mieux, totale.

Pour le mieux démontrer, je passerai en revue dans l'analyse qui suit quelques-uns des degrés et des variétés du somnambulisme, et je montrerai que cette gradation vers la perfection ou la totalité n'est due qu'à la persistance ou à l'éveil successifs des sens et des facultés. Je crois, par cette façon de raisonner, aider à la solution de ce problème difficile.

Notre dormeur est un enfant de huit à douze ans: il dort profondément comme on dort à son âge ; on lui parle doucement et d'une voix monotone, il ne s'éveille pas, mais répond On

dirige sa pensée à volonté et on lui fait dire ce qu'il aurait tu pendant la veille ; bien plus, il obéit au désir d'autrui, se retourne, boit, etc.

Son activité obéissante peut aller plus loin encore.

On sait l'histoire du jeune officier de marine auquel ses camarades s'amusaient à suggérer des rêves, et qui, dormant sur un banc, se précipite sur le pont croyant plonger et sauver son meilleur ami qu'on lui disait se noyer.

Chacun a autour de soi des exemples semblables, et on n'a qu'à les rechercher.

Il en peut être de même pour nombre d'autres endormis dont on a provoqué le sommeil par des manœuvres diverses, ou qui ont été soumis à rivresse, au chloroforme, au hachisch ou à la belladone, etc.

Chez les hypnotisés, par exemple, la suggestion peut avoir une importance plus grande encore.

Placez un somnambule de cet ordre dans la posture d'un homme qui prie ou qui combat (l'état cataleptique de ses membres le permet), bientôt son visage exprime la colère ou la pitié, et s'il peut parler il raconte quelque scène violente ou religieuse.

Ainsi, d'où que vienne Tordre, qu'il passe par le sens de l'ouïe ou par le sens musculaire, les facultés de l'esprit flottant indécises, sans volonté, sans coordination, subissent passivement l'influence étrangère, le tout à Tinsu de la personne qui après ces actes et ces paroles s'éveille sans en avoir conservé le moindre souvenir.

Mais Tactivité de notre dormeur peut être plus grande, son sens musculaire s'éveille partiellement^ il marche endormi^ certains sens, certaines facultés deviennent actifs, il est somnambule.

Ici, depuis Tenfant que tout le monde connaît, et qui se levant sous l'influence du rêve s'éveille après avoir heurté les meubles de sa chambre, depuis le marcheur qui endormi poursuit sa route, jusqu'à la condition seconde de Félida, somnambulisme total ou parfait, on peut observer tous les degrés.

Chaque sens, chaque faculté de Tesprit qui s'éveille partiellement ou isolément donne au somnambule un degré de perfection de plus; bien mieux, tel sens ou telle faculté, isolément exalté, peut dans son fonctionnement dépasser de beaucoup la puissance normale; alors le dormeur devient un phénomène, un prodige, il entend par le talon, voit par le creux de Testomac, prédit l'avenir, donne des consultations infaillibles et sait ce qui se passe à mille lieues de lui.

Habitués que nous sommes à voir nos sens

et nos facultés réglés dans un certain équilibre relatif et avoir une puissance moyenne, quand cet équilibre est rompu au profit de tel ou tel d'entre eux, nous crions au miracle. DansTindigence ordinaire de notre nature, nous avons sans doute lieu de nous étonner, mais il n'est pas défendu de chercher des explications, car crier sans cesse au prodige, quand nous rencontrons un problème difificile, est preuve d'ignorance et d'incapacité.

Que peut-il se passer, après tout, chez cet étonnant dormeur ?

Sans devenir normale sa vue s'exalte, sa rétine est hyperesthésiée; il voit dans l'obscurité. Or ce que nous appelons obscurité, nous, gens éveillés, n'est pas l'absence absolue de lumière. Sa rétine plus sensible que la nôtre se contente d'une lumière plus faible, il passe momentanément à l'état du chat ou de l'oiseau de nuit ; la malade de M. Dufay, de Blois (i), qui enfilait son aiguille sous la table, est un nouvel exemple de ce que je rappelle : cent fois j'en ai fait

(i) Dufay, Revue scientifique, i5 juillet 1876.

Ij8 LA DOUBLE CONSCIENCE

rexpérience, le somnambule cesse tout travail si l'on interpose entre ses yeux et Poeuvre commencée un corps absolument opaque, à moins que pour ce travail le sens musculaire exalté ne puisse, comme chez l'aveugle, remplacer la vue, et de plus, ses yeux, bien que paraissant fermés, ne le sont jamais complètement.

L'exaltation ou la perversion du goût et de l'odorat amènent des phénomènes analogues, et le sens musculaire hyperesthésié donne au somnambule l'équilibre du danseur de corde qui le fait marcher sur Tarête d'un toit.

Tel somnambule, dont l'abstraction ou d'autres facultés veillent encore ou s'exaltent, résout un problème au-dessus de ses moyens ordinaires ou compose des vers grecs; tel autre dont la mémoire est devenue prodigieuse raconte des faits d'autrefois que dans la veille il paraissait avoir oubliés — l'entourage croit qu'il les invente ou les devine ; — tel parle une langue que les auditeurs étonnés croient qu'il n'a jamais apprise. Tout cela n'est après tout que réminiscences, pour lesquelles, on le sait, la durée n'existe pas.

Les beaux livres de MM. Alfred Maury, Bersot, Albert Letnoine, Marvaud (i), etc., et les innombrables histoires de somnambules depuis l'antiquité jusqu'à nos jours^ sont remplis de faits semblables. Relisez ces relations, analysezles au même point de vue, et vous verrez la prédominance de telle ou telle faculté, la persistance ou l'exaltation temporaire de tel ou tel sens donnant à chacun d'eux le caractère extraoriJinaire qui le distingue des autres et frappe l'observateur.

Mais, je le reconnais, dans aucun fait relaté jusqu'ici vous ne verrez le sens de la vue, ayant persisté, donner à un somnambule le singulier caractère de la condition seconde de Félida.

Les somnambules, quelle que soit l'origine de leur état, diffèrent suivant que tel ou tel sens, telle ou telle faculté prédomine chez eux, et aussi suivant la nature de leur esprit, la qualité de leurs sens ; j'ai vu un sourd somnambule, rien n'était plus bizarre.

De plus, leurs idées flottantes privées d'équi-

(i) Marvaud, Le sommeil et l'insomnie, Étude physiolo» gique, clinique et thérapeutique, Paris, 187 1.

libre et de coordination peuvent être dirigées à tort et à travers, soit par leur entourage, soit par des suggestions venues d'excitants extérieurs, bruits, odeurs, dont cet entourage ne peut avoir la moindre notion.

Un exemple me fera mieux comprendre :

Prenons un somnambule dont le sens de Pouïe est momentanément exalté, il entend ce que nul n'entend autour de lui ; mais il dort, ses facultés intellectuelles sont flottantes, alors la perception de ces sons donne en lui naissance à une série d'idées-images. — Ainsi, loin de lui on touche du piano, son ouïe exaltée permet à lui seul d'entendre : alors ces sons deviennent un concert admirable dont il voit les splendeurs ; il entend les mélodies célestes et se croit en paradis, l'entourage stupéfait écoute le récit de ces merveilles, et si notre somnambule parle d'enfer ou de meurtres, on en fait un possédé du diable. Mon compatriote Pierre de Lancre a brûlé nombre de prétendus sorciers qui n'en avaient pas tant dit. Cependant quoi de plus simple ? Plus grand sera le nombre des sens ou des facultés qui fonctionnent chez le somnam-

bule, plus son état sera extraordinaire, car plus il se rapproche de la vie normale, plus il est étrange.

Ce qui lui manque le plus, quelle que soit cette perfection relative, c'est Téquilibre fonctionnel. Tous les sens n^agissent pas ou agissent mal. Il ne saurait donc avoir du monde extérieur qu'une idée fausse ou incomplète.

Que faudrait-il pour que ce somnambulisme fut parfait ? Il faudrait le fonctionnement total des facultés et des sens, particulièrement du maître d'entre eux, de la vue. Celle-ci, en effet, donne la notion exacte du monde extérieur, par suite rectifie les idées et aide à les coordonner.

Mais ce somnambule fictif, dans lequel les facultés de l'esprit agiraient à l'ordinaire, et auquel les sens fonctionnant régulièrement donneraient la notion exacte de ce qui l'entoure, n'est autre chose qu'un homme ordinaire, éveillé.

Je reconnais qu'il en a temporairement toutes les apparences ; mais pour l'observateur il n'en a pas la réalité, car l'accès passé il rentre dans la vie ordinaire, et alors il a oublié, comme un

somnambule qu'il est, tout ce qui s*est passé pendant son accès, pendant sa condition seconde ou sa deuxième vie, quelle que soit la durée, la perfection ou la cause de celle-ci.

Donc, l'absence de souvenir demeure le critérium de la différence des deux états , et si par hypothèse nous supprimons ce critérium, nous n'en saurons plus faire la distinction. Il doit y avoir des gens que nous trouvons bizarres ou fous, surtout parce qu'ils ne nous ressemblent pas, et qui ne sont que des somnambules totaux gardant le souvenir de leurs accès, — ceci, bien entendu, ne peut être qu'une hypothèse dont la vérification est impossible dans l'état actuel de l'analyse psychologique. — Cependant je la livre aux méditations des lecteurs.

Tous les somnambules ont donc ce caractère commun : Tabsence du souvenir de l'accès.

Ainsi est la malade de M. Dufay, de Blois :

aussi, la comparant à Félida, mon savant confrère dit: « Chez l'une comme chez l'autre,.

« l'amnésie appartient à l'état normal physiolo- « gique. »

Or, soit dit en passant, je ne pense pas qu'au-

cun critique ait la pensée que, chez la malade de Blois, l'état normal soit le plus parfait, celui dans lequel elle se souvient de sa vie entière, bien que pendant cet état, ainsi que pour Félida, son intelligence soit supérieure à ce qu'elle est dans l'autre.

Eh bien, rendez par la pensée à W^ R. L., de Blois, le sens complet et normal de la vue, mettez-la ainsi en rapport avec le monde extérieur : elle aura toutes les apparences de la vie ordinaire, avec une intelligence plus grande. Ce sera une somnambule totale^ et au point de vue psychologique elle sera Félida X...

Par l'analyse qui précède, je crois avoir établi que Téveil successif des sens et des facultés constitue une gradation du sommeil ordinaire au somnambulisme, que j'appellerai total, en passant par toutes les formes connues du somnambulisme.

Il en résulte que Félida n'est qu'une somnambule chez laquelle, en plus des autres sens ou facultés, le sens de la vue, accidentellement éveillé, fonctionne normalement ; par suite elle a la notion exacte de ce qui l'entoure et peut

rectifier les impressions fausses qu'auraient pu lui donner les autres sens; c^est ainsi que sa condition seconde est une personnalité complète.

Je n'ajouterai à ces réflexions qu'un mot :

L'histoire de Féiida est le narré d'une anomalie j et je Tai fait suivre d'un certain nombre d'hypothèses. On peut me faire ce reproche et je n'y contredis pas.

Je prie seulement le lecteur de méditer les sages paroles de M. Crookes, l'un des grands physiciens dont l'Angleterre s'honore : « Les « anomalies peuvent être regardées comme les « poteaux indicateurs sur la route des recherches, « elle nous montrent des chemins qui mènent « à des découvertes nouvelles. »

Je le prie aussi de ne pas oublier que, dans les sciences d'observation, et la psychologie ne saurait se dispenser d'en être, les hypothèses sont les voies plus ou moins détournées qui conduisent à la vérité.

Dix-neuf années se sont écoulées depuis le jour où j'ai commencé cette étude, et, pendant cette longue période, l'état de Félida, quant aux phénomènes généraux, n'a pas changé, les modifications n'ont porté que sur la durée relative des périodes ; mais ces modifications sont assez grandes pour mériter d'être étudiées avec soin.

Les questions que soulève cette étude, au point de vue de la physiologie cérébrale et de la psychologie, ont une telle importance que j'ai cru devoir en saisir l'Académie des sciences morales, et qu'elle a été l'objet de nombreux travaux.

Cette importance sera mon excuse pour le soin, la minutie, que j'apporterai dans le supplément qui va suivre.

Dans cette étude, je passerai successivement en revue les différents états de cette jeune femme, et je noterai au fur et à mesure les modifications survenues.

De plus, j'ajouterai quelques réflexions nouvelles à leur exposé.

Félida X... a aujourd'hui 34 ans. Elle vit en famille avec son mari et les deux enfants qui lui restent. A la suite de circonstances diverses, elle a repris son ancien métier de couturière et dirige un petit atelier.

Sa santé générale est déplorable, car elle souffre de tous les maux que l'hystérie confirmée amène avec elle : névralgies, hémorrhagies passives, contractures, paralysies locales, etc.; elle est cependant tort courageuse, surtout dans la condition seconde, où ses douleurs ont, du reste, une moindre intensité.

A ma dernière visite, je l'ai trouvée souffrante comme d'habitude.

A la question : Dans quel état êtes-vous ac-

taellement?... elle m'a répondu : Je suis dans ma raison (c'est le terme qu'elle emploie).

— Je le vois^ ai-je dit, mais vous souvenezvous de ce qui s'est passé pendant votre dernier accès?...

— Parfaitement. C'était il y a quinze jours ; mon accès n'a duré que trois ou quatre heures. J'ai taillé une robe pour une nouvelle cliente, mais j'ai horriblement souffert de toutes mes douleurs.

Cette réponse me donne la certitude que loin d'être, comme elle le croit, dans sa raison, Félida est en condition seconde; cet état est en efiet caractérisé par ces faits que le souvenir de toute la vie y est complet et que les douleurs ordinaires y sont moins intenses.

La première manifestation morbide est la période de transition qui fait entrer Félida en condition seconde. Ces périodes sont de plus en plus courtes et ressemblent tout à fait aujourd'hui à la forme de Tépilepsie connue sous le nom de petit mal.

Bien que Félida soit devenue plus habile à la dissimuler, la perte de connaissance est com-

plète. Dans ces derniers temps, sur ma demande, son mari a constaté, comme je l'avais fait antérieurement, qu'elle y était toujours absolument étrangère à toute action extérieure. L'étude de cette période me donne à penser aujourd'hui que de tous les états de Félida, elle est le plus important; c'est le phénomène initial qui entraîne probablement après lui tous les autres.

Bien que cet état ait toutes les apparences du sommeil, il en est en réalité bien loin. II faut, en effet, reconnaître que dans Tétat actuel de nos connaissances nous sommes habitués, soit par ignorance, soit par pauvreté du langage, à donner le nom de sommeil à nombre d'états qui n'ont de commun avec cet état physiologique que la perte de l'activité et la permanence de la vie, ressemblance absolument grossière. Quand nous avons vu la massue du boucher s'abattre sur la tête d'un bœuf, nous disons que le choc Ta étourdi ; si nous ignorions cet acte, nous dirions qu'il dort. Nombre de phénomènes d'origine inconnue sont comme des coups de massue frappés en dedans^ non par le boucher.

mais par des lésions morbides. Le coup de sang est-il autre chose ?

Il sera permis à un chirurgien d'hôpital de dire que le diagnostic différentiel des états soporeux ou comateux, dus à des causes quelconques, n'est pas si précis que les livres classiques veulent bien le dire. Du reste, les états qui méritent l'appellation ai analogues au sommeil ont une telle importance, que le savant auteur du livre le Sommeil et les Rêves, M. Alfred Maury, se préoccupe de leur étude, et nous ne doutons pas que ses réflexions ne jettent un grand jour sur ces obscurités.

SMl était nécessaire de rappeler que la période de transition, loin d'être un sommeil, n'est qu'un état analogue et surajouté, nous insisterions sur ce fait que souvent Félida s'endort dans la condition seconde et s'éveille dans Tétat normal, et réciproquement. Donc^ semblable à l'attaque d'épilepsie que les malades peuvent ignorer, la transition a lieu en plein sommeil, elle ne saurait par suite être le sommeil lui-même.

M. Victor Egger croit, avec raison, qu'il y aurait intérêt à savoir si la transition a lieu au

moment où Félida s'endort, ou pendant le sommeil, ou bien au moment où il cesse. Son mari, chargé de l'observation, a constaté qu'en plein sommeil, au milieu de la nuit, Félida a eu une période d'état normal qui a duré environ trois quarts d'heure; qu'elle était éveillée pendant ce temps, et qu'après la transition ordinaire, elle a passé, toujours éveillée, en condîtion seconde; enfin, qu'endormie de nouveau, elle s'est réveillée le matin, à l'heure ordinaire, dans rétat où elle était quand elle s'est endormie le soir. — Celte observation sera continuée. Il est cependant permis dès aujourd'hui de dire d'une façon générale, que, chez Félida, le sommeil et la veille sont normaux, et que les accidents que nous décrivons surviennent indifféremment dans les deux états.

La période qui suit, c'est-à-dire la condition seconde, ou deuxième personnalité, diffère toujours de rétat normal par une plus grande légèreté dans le caractère, une plus grande insouciance, et surtout par ce fait considérable que^ pendant sa durée, Félida a la notion entière^ complète, de toute son existence, tandis que.

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pendant Tétat normal précédent, elle ignorait ce qui s'était passé pendant la condition seconde. Nous avons déjà noté ce fait important.

La condition seconde est toujours une existence entière et parfaite, si bien que l'attention la plus grande d'un observateur même prévenu est nécessaire pour la reconnaître. — Sur ce point, rien de nouveau. Seulement, plus encore que Tan dernier, la modification dans le caractère paraît s'effacer ; Félida a un an de plus, avec des soucis et des préoccupations, et elle devient de plus en plus sérieuse. De plus, les douleurs et autres phénomènes d'origine hystérique s'accentuent chaque jour davantage.

Comme cette condition constitue aujourd'hui la vie presque entière de Félida, on y peut observer à loisir divers phénomènes, d'origine hystérique, d'une grande rareté. J'avais indiqué déjà ces phénomènes; depuis, ils ont pris une grande intensité et deviennent de plus en plus fréquents. Je veux parler des congestions spontanées et partielles.

A un moment donné, sans cause appréciable, et tous les trois à quatre jours, Félida res-

sent une sensation de chaleur en un point quelconque du corps ; cette partie gonfle et rougit. — Cela se passe souvent à la face, alors le phénomène est frappant, mais le tégument externe est trop solide pour se prêter à Texsudation sanguine; une fois seulement, un suintement de cette nature a eu lieu pendant la nuit au travers de la peau de la région occipitale, reproduisant, sans le moindre miracle, les stigmates saignants dont les ignorants font tant de bruit. Dans les points de l'organisme 011 le tégument est moins solide, au travers des muqueuses^ la paralysie partielle et momentanée des tuniques vasculaires amène des hémorrhagies qui proviennent alors du poumon, du nez, de l'estomac, de la vessie, etc., simulant ainsi des lésions graves de ces organes; mais heureusement pour Félida, ces pertes de sang n'ont eu jusqu'à ce jour aucune importance.

Je déduirai les remarques suivantes de la coexistence de ces phénomènes avec l'amnésie et autres phénomènes d'ordre psychologique.

Les divisions, les catégories que la science impose aux études biologiques sont absolument

HISTOIRE DE FÉLIDA X... EN 1877 Ij^

artificielles et arbitraires. Toutes ces études se réduisent en dernier ressort à la connaissance des fonctions des organes, par suite à la science biologique qui porte le nom de physiologie, laquelle nous paraît les contenir toutes. Je ne parle pas de la métaphysique pure, dont le champ se restreint d'heure en heure, et qui finira par n'être plus qu'une rêverie, donnant la main, dans Tordre des choses de Tesprit, à la poésie, à l'esthétique et autres conceptions qui ne sauraient être que des plaisirs intellectuels, des distractions pour les penseurs délicats.

Prenons l'exemple de Félida : sous Pinfluence indéniable d'un état maladif, de l'hystérie, nous voyons se développer en elle des phénomènes d'ordre que j'appellerai matériel ou tangible j tels que saignements de nez, vomissements de sang, etc. ; en même temps, se montrent des phénomènes d'amnésie, lesquels sont d'ordre purement intellectuel. Entre les deux, on observe des phénomènes mixtes, tels qu'extases, catalepsie, accès de délire, etc.

Où est, je le demande, la séparation entre ces accidents, séparation qui ferait distinguer le

champ de la psychologie de celui de la physiologie pure ? Cette séparation n'existe pas ; sous rinfluence d'un désordre dans la circulation ou dans rinnervation, l'équilibre fonctionnel est partout détruit; surviennent alors les saignements de nez, dus à une paralysie momentanée des capillaires de la muqueuse qui laisse transvider le sang; puis le délire, les paralysies, l'amnésie se montrent, amenés par un trouble fonctionnel analogue (paralysie ou contracture) se passant dans les centres nerveux.

Comment séparer, catégoriser ces phénomènes ? Tous sont dus à la même cause, matériels, mixtes ou intellectuels, tous doivent être justiciables de la même analyse et de la même science, et cette science, nous Tavons dit, c'est la physiologie. Son domaine doit grandir aux dépens de celui de ses aînées, la métaphysique et la psychologie. — Aujourd'hui, bien qu'arbitrairement séparées, ces sciences se prêtent un mutuel appui. Demain se fera la fusion intime; plus tard, l'absorption sera complète, et de la métaphysique pure il ne restera que le souvenir.

HISTOIRE DE FÉLIDA X... EN 1877 Ijj

Jusqu'ici j'ai peu insisté sur un troisième état qui s'était rarement présenté (i) ; j'y dois revenir, car il est devenu assez fréquent.

Depuis deux ans, très souvent, lorsque Félida a été vivement émue, au lieu d'entrer en condition seconde après la période de transition, elle entre dans un état qui se rapproche beaucoup d'un accès de folie. Le désordre intellectuel est très grand, le visage exprime une terreur profonde ; elle ne reconnaît plus personne, excepté son mari ; elle a de véritables hallucinations terrifiantes de la vue et de Touïe, et se croit entourée de fantômes et d'égorgéments.

Cet état dure peu (quelques heures), et se termine par une période de transition ordinaire; la malade rentre alors dans la condition seconde dont l'état précédent n'est en quelque sorte que la préface ou l'annexe.

J'ai été déjà conduit par l'analyse et par les analogies à considérer la condition seconde de Félida comme un somnambulisme parfait, ou

• (i) Voyez p. 72 et loi.

mieux totale c'est-à-dire comme un état dans lequel tous les sens, toutes les fonctions intellectuelles étant en activité, la personne a les apparences de la veille sans cependant être éveillée.

Cette manière de voir a soulevé des objections. J'y insiste cependant, car depuis que ces objections ont été faites, mes réflexions sur le sommeil, les rêves et le somnambulisme ont confirmé mon appréciation. Toutefois il n'est pas superflu d'y revenir .

Je ne saurais m'adresser aux somnambules, puisqu'en immense majorité ils ignorent, comme Félida, ce qui se passe dans leur condition seconde, dans leur somnambulisme ; mais je puis demander au lecteur, quel qu'il soit, de faire un retour sur lui-même et de considérer comble » est grande la perfection de certains rêves. Il en peut juger, car il s'en souvient, si surtout, ainsi que l'a fait pendant deux ans M.Victor Egger, il prend le soin d'en écrire les détails au réveil; il sera frappé de leur ressemblance avec la vie ordinaire. Que manque-t-il à ces rêves, pour être la vie ordinaire elle-même?... Il leur •

manque la cohérence et l'activité. Le dormeur est en effet immobile, et ses conceptions si parfaites, si complètes qu'elles soient, prises isolément, flottent incohérentes et sans liaison les unes avec les autres ; la réminiscence ne tient aucun compte du temps ou de l'espace, et la coordination fait voyager le rêveur sans aucun souci de la vraisemblance.

Si à l'homme endormi vous rendez par la pensée l'activité et le jugement, même incomplet, vous en faites un somnambule. Les observateurs savent que le rêveur actif est presque un homme complet. 11 ne lui manque qu'une volonté suffisante pour résister aux suggestions, et que l'équilibre dans le fonctionnement des sens, particulièrement de la vue, laquelle le mettrait en rapport avec le monde extérieur. Est-il téméraire de penser que Texercice de ce sens, grand directeur de l'activité, lui donnera ce qui lui manque pour être un homme complet ? Nous ne le pensons pas. Mais alors nous aurons le spectacle d'une personnalité agissante et parfaite, ne conservant du somnambulisme que l'amnésie.

Telle est Félida.

MM. Victor Egger et LerebouUet, reconnaissant implicitement la réalité de cette hypothèse (i), préfèrent, pour désigner cet état, le terme de vigilambulisme au terme dtsamnambulisme total. Nous n'y contredirons pas, quoique le mot vigilambulisme paraisse être une sorte de pléonasme. Je reconnais volontiers que le mot de somnambulisme n'est pas absolument exact, car Félida n'a jamais été somnambule dans le sens ordinaire du mot, ses périodes de veille et de sommeil étant normales ; mais il faut bien user des mots que la langue met à notre disposition, malgré leur insuffisance.

La solution de ce problème sera donnée par les psychologues qui ont pris pour sujet de leurs études le sommeil et ses analogues.

Nous venons d'étudier les modifications survenues dans la condition seconde de Félida; nous sommes conduit naturellement à la transition qui la fait rentrer dans l'état normal.

Cette transition est de plus en plus courte et

(i) Cassette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 8 juin 1877.

identique à la précédente , quant à la perte de connaissance; mais elle en diffère par la durée.

Cela s'explique.

Dans la condition seconde, Félida est moins souffrante et plus avisée que dans l'autre état, et elle considère cet autre état comme un état maladif dont elle a honte, # sentant venir le mal comme toutes les hystériques sentent venir l'attaque ; elle le dissimule avec une grande habileté. ' — J'ai insisté précédemment sur cette habileté; je n'y reviendrai pas; il me suffira de dire que, bien plus qu'en 1876, cette période est presque insaisissable.

Il est un autre point sur lequel la période de sortie de la condition seconde diffère de la période d'entrée : c'est que, immédiatement après elle, se manifeste l'amnésie. Il n'est pas douteux que ce phénomène ne soit morbide ; or est-il naturel de croire qu'il appartient à l'état dans lequel il se manifeste, c'est-à-dire à l'état normal ou ordinaire, lequel est parfait en tous autres points, et n est-il pas plus légitime de croire que c'est pendant le court instant précédent qu'a disparu le souvenir ?

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Si, pour éclairer le raisonnement, nous remontons à l'origine de la maladie de Félida, à sa première manifestation, que voyons-nous ? Nous voyons une jeune fille hystérique prise d'une perte de connaissance qui la conduit à une condition seconde; mais jusqu'ici nulle amnésie, le souvenir de la vie précédente est complet; elle vit plus ou moins longtemps pendant cette condition, acquiert des idées, enregistre des faits ; puis survient une deuxième perte de connaissance. Ici la scène change, Félida est bien rentrée dans la vie ordinaire, celle dont elle vivait avant toute maladie ; mais à cette existence manque complètement le souvenir de la condition seconde qui vient de finir. — Ce phénomène d'amnésie appartiendrait-il à cet état de vie ordinaire? Nous Tavons dit, cela ne nous paraît pas probable; il serait plus naturel de penser que pendant ce court instant, pendant la courte période de transition qui précède, la mémoire, auparavant complète et parfaite, a vu disparaître un de ses éléments, la reproduction des idées.

En un mot, ainsi que je l'ai dit déjà, si Félida

ne se souvient pas, ce n'est pas parce qu'au moment où elle a oublié, elle est dans un état morbide, c'est parce qu'à ce moment elle n'a plus la faculté de reproduction, ayant perdu cette faculté dans la petite période de transition précédente.

Serrant de moins près l'analyse, j'avais dit que Félida avait perdu le souvenir parce que dans la période précédente les idées n'avaient pas fait une impression suffisante sur son cerveau ; cela n'était pas tout à fait exact, car si cette impression était sans valeur, le souvenir ne reviendrait pas tout entier dans la condition seconde suivante.

On peut comparer Félida rentrant dans la vie ordinaire à un convalescent de la fièvre typhoïde : il a déliré, puis il a oublié tous les faits de son délire; il n'en est pas moins dans un état physique et moral parfait, et c'est la faute au délire s'il ne se souvient plus. Félida n'a point déliré; mais, je le répète, il s'est passé dans ses facultés, pendant la courte période de transition qui a précédé l'amnésie, un désordre limité qui n'a porté que sur la reproduction du souvenir.

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