AZAM. II
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Après cette période de transition, Félida rentre dans la vie ordinaire, sinon normale; alors se passe le phénomène qui, s'il n'est pas le plus considérable, est certainement le plus fraf^pant, je veux parler de l'amnésie.
Félida revient à elle après des mois entiers d'une autre existence, — mais elle a oublié tout ce qui s'est passé pendant ce temps, si long qu'il soit ; — rien de changé dans la nature de cet oubli. — Il ne porte toujours que sur ce qui $*€st passé pendant la précédente condition seconde, ainsi que l'ont fait remarquer MM. Victor EggeretLereboulletdanslasavanteanalysequ'ils ont publiée ; cet oubli n'est toujours qu'un état latent, une éclipse momentanée de la mémoire, car pendant tout ce temps les impressions ont été non seulement perçues, mais conservées, emmagasinées, — la preuve en est dans ce fait déjà signalé et frappant que pendant la condition seconde qui suit, la mémoire revenue, ces impressions revivent.
Je reconnais avec ces auteurs que cette sorte d'amnésie n'est pas celle de la dame américaine de Mac-Nishet d'autres amnésiques, dont
HISTOIRE DE FÉLIDA X... EN 1877 l6j
rétat complet fait supposer Tabsence même de l'impression.
Pour mieux faire apprécier cette différence, je prendrai un exemple grossier : rien d'étonnant qu'un ivrogne à jeun ait perdu le souvenir de ce qu'il a fait durant son ivresse, — * pendant ce temps le cerveau était inhabile à percevoir. Cette particularité, cette limitation dans l'amnésie, font précisément l'originalité de l'histoire de notre malade.
Bien plus que l'an passée Félida est triste pendant ses courtes périodes d'état normal.
Cette tristesse va jusqu'au désespoir, et la pauvre femme en voudrait finir avec la vie.
Aujourd'hui, les souffrances d'origine hystérique sont; pendant cetemps, plus intenses que jamais; il paraît certain que l'une des causes de la tristesse toujours croissante de notre malade est la croyance de plus en plus grande que sa maladie est au-dessus des ressources de l'art.
M. V. Egger m'ayant engagé à rechercher si l'amnésie portait sur des faits d'habitude aussi bien que sur tout autre fait, j'ai institué des observations sur ce point délicat ; elles ne m'ont
pas encore donné de résultat satisfaisant; à cette heure je puis seulement dire que le mari de Félidaa remarqué que pendant le temps où elle est amnésique, sa femme laisse passer l'heure à laquelle elle a l'habitude de préparer le repas de la famille; mais est-ce là une habitude dans le sens exact du mot?... M. V. Egger ne Tadmet pas, une sensation organique à retour périodique, la faim, pouvant, si elle est absente ou présente, suggérer ou non l'idée en question. Quoi qu'il en soit, je donne cette petite observation pour ce qu'elle vaut.
Serait-il possible de faire prendre à Félida des habitudes réelles, bien qu'elle ait depuis longtemps passé l'âge où on les contracte ? — J'y essayerai, mais, je l'avoue, sans grand espoir d'y réussir.
Cette observation sur la persistance ou la non-persistance des habitudes chez les amnésiques de l'ordre de Félida ne doit pas être perdue, car elle peut être faite sur les sujets plus jeunes qui seront ultérieurement étudiés.
RÉFLEXIONS lôj
Après avoir successivement passé en revue les divers états, périodes ou conditions qui caractérisent Inexistence de Félida et indiqué les modifications, peu importantes du reste, qu'il m'a été donné d'observer en 1877, je termine^ rai cette étude supplémentaire par quelques remarques générales.
MM. V. Egger et LerebouUet, bien qu'admettant que des phénomènes intermittents (comme Test l'amnésie de Félida) peuvent être des symptômes d'une lésion permanente, se refu»
sent à croire qu'il en puisse être ainsi chez notre malade, vu la longue durée de ces . intermittences.
Je n'admets pas cette manière de voir. En
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effet, je crois avoir établi plus haut que l'oubli est un phénomène, non de la condition seconde, qui est la période la plus longue, ni des courts instants de la vie normale, mais plutôt de la période d'entrée dans cette dernière vie, laquelle période est d'une durée presque insaisissable : c'est, je l'ai dit plus haut, pendant ce court moment qu'est déchiré le feuillet du livre. On ne saurait donc arguer de la longue durée des intermittences.
Du reste, l'argument d'après lequel on se refuserait à voir dans un phénomène morbide intermittent le symptôme d'une action permanente peut être réfuté par Tanalogie. On voit tous les jours, sous l'influence permanente de l'hystérie, des paralysies, des contractures, etc., durer des mois et des années, guérir et revenir ainsi un grand nombre de fois.
Ce n'est donc pas cette raison qui me ferait repousser l'hypothèse que, chez Félida, l'hystérie provoque une lésion intermittente de la circulation, dans la partie du cerveau où siègent les fonctions intellectuelles, sinon la mémoire seule, dont la localisation (en tant que
fonction isolée) n'est pas aussi admissible que j'ai pu le penser.
Je ne crois pas qu'on puisse mettre en doute aujourd'hui que l'activité, le fonctionnement d'un organe, ne soient en rapport étroit avec la quantité de sang qu'il reçoit; ce qui est vrai pour le rein, pour le foie, la rate, etc., ne saurait être faux pour le cerveau ; on sait que les lésions de la couche corticale, chez les paralysés généraux, sont dues à Thypérémie, laquelle est consécutive à l'abus des fonctions in tellectuelles. — L'exercice répété d'un groupe de muscles sous l'influence de la volonté amène manifestement leur hypérémie, et celle-ci seule est l'origine de leur développement hypertrophique, Thypérémie ayant provoqué ce que j'appellerai Yhypernutrition. Tout le monde sait cela.
Qu'a donc de contraire à la vraisemblance la pensée que le bon fonctionnement du cerveau est en rapport étroit avec l'intégrité de la circulation, etc. ? que, par suite, les troubles de la mémoire chez Félida sont dus à un trouble dans l'apport du sang à certaines parties de
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cet organe ? Ou il ne sera plus permis de faire d'hypothèse, et aiors que deviendront les sciences biologiques ? ou Ton admettra que les accidents de congestion partielle, qu'on observe chez Félida dans diverses parties du corps, rendent possibles des troubles circulatoires du même ordre, sinon semblables dans le cerveau*
Si, poussant plus loin l'analyse, je me demande si ce trouble est une anémie ou une hypérémie, je croirai plutôt à une anémie par contraction des tuniques vasculaires; Thypérémie est, en effet, plutôt l'origine d'une exaltation des fonctions, tandis que Tanémie répond à une dépression; or, l'amnésie appartient à Tordre des dépressions intellectuelles ; elle est comme le sommeil de la mémoire, et le sommeil s'accompagne d'anémie cérébrale.
Telle est, du moins, ma conviction.
J ajouterai que si le fait était unique dans la science, il ne serait que curieux, et cela ne serait pas suffisant, mais il n'en est pas ainsi.
Mitchell et Nott (i) racontent un fait sem-
(i)Mitchell et Nott, Médical Repos itory, janvier 181O.
blable, reproduit depuis par Mac-Nish(i), et plus tardparM.Taine (2), Bouchut(3), Warlomont, Dufay (de Blois), Mesnet, moi-même (4), etc., avons observé des faits qui ont avec l'histoire de Félida des analogies suffisantes, et il est permis de penser que l'histoire des névroses extraordinaires et des miracles en contient d'autres qu'une idée préconçue a défigurés; car si les hommes changent dans l'appréciation des états morbides, ceux-ci ne changent point. Ainsi se trouve posé le problème redoutable de Tunité du moi et peut-être ébranlée la croyance à la personnalité , à Tindividualité, croyance qui est la base de l'étude de Thomme intellectuel et de sa responsabilité morale.
(i) Mac Nish, Phyîosophy of s leep, i83o.
(2) Taine, De l'intelligence,
(3) Bouchut, Du nervosisme et des maladies nerveuses, Paris, 1877, 2« édition.
(4) Voy. page 221.
Félida X..., qui a aujourd'hui trente-cinq ans, est, depuis longtemps, on le sait, au premier abord semblable à tout le monde ; cette ressemblance est si grande que, devenue très habile à dissimuler son amnésie et les troubles qui raccompagnent, elle cache très bien une infirmité dont elle a honte, — et seuls, son mari et moi, dans son entourage, savons discerner la condition dans laquelle elle se trouve ^à un moment donné.
Couturière et mère de famille, elle remplit, à la satisfaction de tous, ses obligations et ses devoirs. D'une bonne constitution, elle n'est qu'amaigrie par des douleurs nerveuses et pa de fréquentes hémorrhagies pulmonaires ou autres,lesquellesont leur origine dans la diathèse hystérique qui domine sa vie.
Nous l'abordons dans sa condition seconder,
qui est de beaucoup son état le plus : ordinaire.
Rien de frappant, elle est absolument comme tout le monde. Enjouée et d'un heureux naturel , elle souffre peu des douleurs dont j'ai parlé plus haut; son intelligence et toutes ses fonctions cérébrales, y compris la mémoire, sont parfaitement complètes.
Un jour, le plus souvent quand elle a eu quelque chagrin, elle éprouve à la tête une sorte de serrement, une sensation à elle connue qui lui annonce son prochain changement d'état.
Alors elle écrit. Lui demandant il y a peu de jours l'explication de cet acte, elle me répondit:
« Comment ferais-je si je n'écrivais pas ce que j'aurai à faire? Je suis couturière : j'ai sans cesse à travailler d'après des mesures déterminées; j'aurais Tair d'une imbécile auprès de mon entourage si je ne savais pas les dimensions exactes des manches ou des corsages que j'ai à tailler. »
Bientôt, Félida est prise d'une perte de connaissance complète, mais tellement courte (une fraction de seconde) qu'elle peut la dissimuler à tous. A peine ferme-t-elle les yeux, puis elle re-
vient à elle et continue sans mot dire l'ouvrage commencé.
Alors elle consulte son écrit pour ne pas commettre les erreurs qu'elle redoute ; mais elle est en quelque sorte une autre personne, car elle ignore absolument tout ce qu'elle a dit, tout ce qu'elle a fait, tout ce qui s'est passé pendant la période précédente, celle-ci eût-elle duré deux ou trois mois. Cette autre vie, c'est Tétat normal; c est la personnalité, le naturel qui caractérisaient Félida à l'âge de quatorze ans, avant toute maladie. Cette période, qui n^occupe aujourd'hui qu'un trentième ou un quarantième de l'existence, ne diffère de la période précédente que par le caractère. Alors Félida est morose, désolée ; elle se sent atteinte d'une infirmité intellectuelle déplorable, et elle en éprouve un chagrin qui va jusqu'au désespoir, — jusqu'au suicide.
Bientôt, aujourd'hui, après quelques heures, survient une période de transition semblable à celle que j'ai décrite, et notre jeune femme rentre dans la condition seconde qui constitue presque toute son existence.
On le sait, la caractéristique de Tétat normal de Félida est l'absence de souvenir du passé, si proche qu'il soit, si bien qu'arrivant chez elle à Timproviste, en dehors de l'habitude que }eL\ de sa physionomie,, je n'ai d'autre moyen de savoir dans quelles conditions elle se trouve que d'apprendre d'elle, par des questions adroites, si elle se souvient de toute sa vie. — Le souvenir complet, c'est la condition seconde ; le souvenir tronqué, la vie incomplète, c'est l'état normal.
Je rappellerai le troisième état qui n'est qu'un accessoire de la condition seconde^ c'est, je l'ai dit plus haut, un état qui se rapproche de la folie, avec hallucinations terrifiantes (i). Félida est épouvantée par des fantômes terribles qui lui apparaissent surtout quand elle ferme les yeux ou qu'elle est dans l'obscurité. Cet épiphénomène, fréquent aujourd'hui, peut être considéré comme une marque du peu de solidité de ses fonctions intellectuelles. S'il n'est pas la folie, una personne qui peut le présenter souvent estclle absolument saine d'esprit ?
(i) Voy. p. 72, loi et i55. .
Un fait récent, un drame intime, donnera la mesure de la profondeur de la séparation que creuse Tabsence du souvenir entre les deux existences de Félida, — c'est comme un abîme.
Au mois d'avril 1878, étant en condition seconde^ Félida croit avoir la certitude que son mari a une maîtresse ; elle se répand en menaces contre elle; prise d'un afifreux désespoir, elle se pend. Mais ses mesures sont mal prises, ses pieds renversent une table, les voisins accourent et on la rappelle à la vie. Cette épouvantable secousse n'a rien changé à son état. Elle s'est pendue en condition seconde, en condition seconde elle s'est retrouvée.
« Comme je serait heureuse, me disait-elle deux jours après, si j'avais ma crise. (C'est ainsi qu'elle désigne ses courtes périodes de vie normale.) Alors au moins j'ignore mon malheur.»
Et elle l'ignore, en effet, si bien que pendant les périodes d'état normal subséquentes, rencontrant cette femme, elle la comble de prévenances et de marques d'amitié ; elle a eu et a aujourd'hui les relations les plus amicales avec laper-
sonne qu'elle croit, dans Tautre condition, être la complice de son mari. Certainement celle-ci n'y doit rien comprendre.
J'ai raconté ailleurs qu'à Tâge de seize ans, Félida est devenue grosse étant en condition seconde et qu'elle l'ignorait absolument dans l'autre état.
On le voit, l'intensité de la séparation entre les deux conditions n'a pas changé.
Je ne reviendrai ni sur les détails, ni sur l'analyse de cet état morbide. J'en ai dit assez pour fixer I^s esprits.
VI. — HYPOTHESES SUR LA NATURE DE LA LÉSION INTELLECTUELLE DE FÉLIDA X...
J'ai hâte d'arriver à exposer les hypothèses les plus probables sur la nature même de la lésion intellectuelle qui atteint cette jeune femme.
Ce ne sont que des hypothèses, je le reconnais; dans l'état actuel de la science, la psychophysiologie ne nous donne aucune explication certaine ; mais ces suppositions n'en ont pas moins une importance.
Félida est hystérique depuis plus de vingt ans, c'est dire que sa constitution est dominée par une diathèse qu'on pourrait nommer la mère des états étranges et des miracles. A Thystérie elle a dû les convulsions, les sommeils subits, le somnambulisme spontané, etc., que j'ai observés chez elle, il y a près de trente ans. Elle lui doit