DISCUSSION AU SUJET DE FÉLIDA X
Cette objection qui, au premier abord, paraît frappante, n'est que spécieuse et ne résiste pas à la réflexion .
L'état complet, parfait de la personne, n'est pas celui où se manifeste l'absence du souvenir, — celui qui s'éveille d'un songe peut l'avoir oublié; le convalescent de la fièvre typhoïde quia déliré pendant de nombreux jours, et qui n'a conservé aucun souvenir de ce qu'il a fait pendant son délire, n'en est pas moins dans un état parfait de santé intellectuelle, — c'est la faute du songe et du délire si, en leur échappant, on ne se souvient pas de ce qui s'est passé dans leur durée; c'est la faute à sa condition seconde, si Félida ne garde aucun souvenir de ce qui s'est passé pendant qu'elle était sous son empire. S'il en est ainsi, c'est que les faits accomplis pendant ce temps n'ont laissé dans le cerveau qu'une trace nulle ou insuffisante. •
Cette distinction de nulle ou insuffisante me conduit à rappeler que le souvenir comporte deux actes : conserver les impressions et les reproduire. Chez certains malades, chez les délirants par exemple, où le souvenir du délire dis-
iqS la double conscience
paraît à jamais» les deux actes sont abolis; chez d'autres, comme Félida, comme la somnambule de M. Dufay, chez la plupart des somnambules et nombre de dormeurs, la reproduction seule est détruite et la conservation persiste. Il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque entre les périodes des diverses conditions secondes , la chaîne des souvenirs n'est pas interrompue.
Les deux éléments du souvenir, conservation et reproduction, sont si bien séparés et indépendants Tun de l'autre, que chacun de nous, bien qu'ayant le cerveau rempli d'images et d'impressions, n'en peut évoquer à sa volonté qu'une quantité bien petite. Viennent une odeur, un air de musique, un paysage, et le souvenir, rebelle à l'appel, surgira comme de lui-même. Emmagasiné dans la profondeur des tiroirs de la mémoire, il en sortira tout seul au moment où, sou vent , nous nous en soucions le 'moins. Tout le monde sait cela.
Il me paraît donc hors de doute, et je crois que mes lecteurs partageront ma conviction, qu'on ne aurait penser que la vie normale de Félida est incomplète ou sa santé imparfaite,