‹ Hypnotisme, double conscience, et altérations de la personnalitéChapitre 38 sur 51 · DÉDUCTIONS THÉRAPEUTIQUES A TIRER DU FAIT · texte numérisé non relu

DÉDUCTIONS THÉRAPEUTIQUES A TIRER DU FAIT

Aujourd'hui, comme toujours, depuis vingt ans, j'observe chez Félida X. . . les mêmes phénomènes circulatoires, hémorrhagies des muqueuseSy gonflements et hypérémie limitée de la peau, semblables aux stigmates dont on a voulu faire trop facilement des miracles. Une fois même, Félida a eu une hémorrhagie, ou plutôt un suintement de sang par la peau de la région postérieure du cou.

Le phénomène intellectuel qui se manifeste par l'altération de la mémoire se passe donc en même temps que les altérations de la circulation. Examinons s'il est entré les deux un rapport de cause à effet.

Avant d'aller plus loin, rappelons un fait in*

contesté» c'est qu'il existe un rapport étroit entre Texercice d'une fonction et la quantité de sang que reçoit l'organe chargé d'exécuter cette fonction. Gela est vrai pour les muscles, pour les reins comme pour le cerveau. Ainsi, en ce qui touche ce dernier organe, on sait, si on admet l'opinion d'Hammond ( i ) , que, pendant le sommeil, qui est le repos des fonctions intellectuelles, le cerveau reçoit une quantité de sang plus petite que pendant la veille. On sait, par contre, que chez les paralysés généraux où l'exercice de ces mêmes fonctions a été ou est excessif, la désorganisation de l'organe central est précisément due à une hypérémie constante ou souvent répétée. Il est d'expression vulgaire de dire : Trop travailler porte le sang à la tête.

Cela étant admis, il paraît certain que la cessation ou l'exaltation momentanée d'une fonction dépendront du plus ou du moins de sang que reçoit la partie ou les parties du cerveau préposées à l'exécution de cette fonction ; ainsi, les éclipses de mémoire de Félida se-

(i) Hammond, Traité des maladies du système nerveux.

raient dues à des anémies cérébrales partielles ou à des actions circulatoires analogues.

Cette donnée nous conduit à deux propositions que nous allons examiner successivement.

La première touche la localisation de la mémoire.

La deuxième, et c'est particulièrement celle qui fait le sujet de ces lignes, a trait à Taction que peut avoir la médecine sur la circulation dans le cerveau et par suite sur le fonctionnement des facultés de l'esprit.

Si chez Félida nous voyons s'altérer, sous l'influence d'une anémie partielle, la faculté mémoire, cette altération coexistant avec l'état parfait de toutes les autres facultés, il est naturel d'en déduire qu'elle ne porte que sur les éléments de la mémoire.

Mais où sont ces éléments? Dans quelles parties du cerveau se trouvent-ils ? En un mot, la mémoire est-elle localisable ?

2o6 LA DOUBLE CONSCIENCE

Si le mot de localisation devait être entendu dans le sens courant, comme indiquant un siège dans un point limité, cela ne saurait être vrai, car l'exercice de la mémoire est commun â toutes les facultés de Tesprit, aucune d'elles ne saurait fonctionner sans mén;:ioire. J'avais émis déjà la pensée que chez Félida la fonction du langage articulé, dont on sait le siège situé à gauche, demeurant intacte, alors que la mémoire est atteinte, celle-ci devait siéger à droite ; mais la fonction du langage ne peut elle-même se passer de mémoire, donc il serait difficile d'admettre que l'hémisphère droit a le monopole de la mémoire.

Malgré l'apparence, ces deux affirmations ne sont pas inconciliables.

Le mot localisation ne signifie pas qu'une faculté siège dans une partie limitée du cerveau et seulement en ce point. Il doit être entendu autrement ou remplacé par un autre. Il est des faculté3 dont la mise en action est plus ou moins indépendante de l'exercice d'autres facultes, ainsi l'abstraction, la faculté du langage. Il en est d'autres, la mémoire par exemple, dont

remploi est lié à Texistence de toutes. Pour les premiers, les éléments cérébraux qui les représentent seront plus ou moins groupés, ou plus ou moins mêlés aux éléments des facultés qui s'exercent avec elles; pour les autres, comme pour la mémoire, le mode de localisation sera arrêté. Les éléments cérébraux qui sont leurs organes sont disséminés dans les sièges de toutes les autres facultés.

En août 1878, j'ai dit cette pensée nouvelle à M. de Quatrefages, et ce savant n^a pas paru éloigné de l'admettre.

« Il y aurait, disait-il en la développant, comme des cellules mnémoniques, qui seraient répandues un peu partout, qui seraient éparses parmi les cellules présidant aux autres facultés.

a II y aurait donc deux modes de localisation : Tune que j'appellerais la localisation circonscritey l'autre la localisation disséminée. »

On me dira que ce sont là des chimères, des vues de l'esprit, et qu'il est bien loin le temps où la médecine aura raison des lésions fonctionnelles du cerveau qui portent le beau nom de maladies de l'esprit ou mentales^ et où

la localisation des facultés intellectuelles sera une vérité scientifique. Je le veux bien. Ces idées peuvent être aujourd'hui des chimères.

Mais si le chemin qui mène à un but est long et difficile, cela importe peu ; ce ne sont que questions de temps et d^étude. Le principal, c^est qu'il y conduit. N'est-ce pas quelque, chose qu'indiquer le lieu précis où peut-être ce chemin commence ?

Aussi ai-je été heureux de voir que M. Brown Séquard, dont nul ne contestera la science et Tautorité, a exprimé la même pensée dans sa leçon d'ouverture au Collège de France le 2 décembre 1878.

Après avoir dit qu'il aurait à émettre des doctrines nouvelles sur les fonctions du cerveau, ildit:

« Que les cellule^ nerveuses de l'encéphale formant les centres doués d'une fonction cérébrale quelconque, loin de former un groupe ou une agglomération dans une partie distincte ou bien délimitée, sont au contraire disséminées de telle manière que chaque fonction a des éléments pour son exercice dans |des parties très variées de l'encéphale. »

De ce qui précède il résulte que si la mémoire n'est pas localisable d'une façon limitée, elle doit Têtre, comme les autres facultés, d'une façon que j'appellerai disséminée.

Mais s'il en est ainsi, comment admettre qu'une action sur la circulation ou un resserrement de vaisseau sanguin puissent agir sur les éléments disséminés dans le cerveau ?

J'avoue que dans l'état actuel de la science, il est impossible de donner une réponse précise ; on peut cependant, par une analogie, faire comprendre comment la chose est possible. Si entre deux hommes qui, sur un violon, exécutent le même air, c'est-à-dire la même succession de notes, il existe la différence du musicien ordinaire au musicien de talent ou de génie, c'est que ce dernier, en variant la pression du doigt ou le mode d'attaque de l'archet sur la corde, sait donner au son une qualité ou une expression particulières. Si une variation dans la pression du doigt peut produire de semblables effets, ne peut-on pas attendre un effet, analogue, quasi insaisissable d'une variation dans la constriction ou dans le relâchement

d'un vaisseau qui porte le sang au siège d^une fonction intellectuelle ?

Si, enfin, l'action de la volonté sur les muscles de la main et des doigts peut produire de tels résultats, est-il déraisonnable de croire que Taction de certaines maladies ou de certains agents thérapeutiques peut avoir sur les éléments contractiles des vaisseaux un effet comparable?

Pour me résumer, le système nerveux des vaisseaux cérébraux aurait sur les fonctions une action excitante ou modérante, et dans le fait qui nous occupe, l'un des éléments constitutifs de la faculté mémoire devrait sa disparition momentanée à une action temporaire de Thystérie sur ce système.

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