CHAPITRE IV Grèce
L'étude des origines de la médecine on Grèce offre pour la question qui nous occupe un grand intérêt, car les partisans de l'origine ancienne du magnétisme et du sommeil provoqué ont basé leur jugement sur des arguments tirés des pratiques usitées dans les temples médicaux de la Grèce, notamment de l'emploi des songes. Cela nous imposait l'obligation de rechercher minutieusement tous les faits qui peuvent se rattacher à l'hypnotisme afin d'établir sur des preuves indiscutables si réellement le sommeil provoqué fut ou non connu des Grecs. Ce sont ces faits que nous allons maintenant passer en revue pour on tirer les déductions qu'ils comportent.
Les premiers documents sur la médecine des Grecs sont rares et peu explicites; c'est aux poètes qu'on doit demandeiquelques éclaircissements qui, il faut bien l'avouer, sont loin d'offrir les garanties de véracité et d'exactitude qu'on voudrait voir à des documents historiques. Tante de mieux, nous tâcherons cependant d'établir aussi exactement que possible, avec ces indications, quelles furent les idées des anciens Grecs relativement au point de vue ([ui nous occupe. Nous nous tiendrons autant que possible à la citation des faits, laissant de côté tonte hypothèse capable de dé-figurer la valeur réelle, historique, des arguments <|ue nous présentons.
Dès la hante unticiuité grecque, les femiiies partagent avec les hommes la science et la prati(jue de l'iirt de guéi'ir. Mais s'il faut en croii-e Homère, elles n'ont d'autres ressources que la magie. Les prépai-ations sont des cluu'mes plutôt (|ne des remèdes. Hélène, pour dissiper la tristesse qui a envahi le cœur de Télémaqueet de Pisistrate, fds de Nestor, prépare elle-même
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et môle à leur breuvage* un baume qui apaise la colère, chasse les soucis et efface le souvenir de tous les maux. Celui qui eu aura bu ne versera plus de larmes dur;int tout le jour lors même qu'il perdrait sou père et sa mère, lors même que devant ses yeux, il verrait di-chirer à coups d'épée son frère ou son fils chéri. La petitr-fille de Jupiter possède cette bienfaisante li([ueur que lui donna Polydamne, épouse de Thon, eu Egypte, où la terre produit en abondance des Itnumes les uns sfilutaires, les antres nuisibles, où chaque nK'deeiu excelle et descend de Pœon. »
Bien qu'on ignore la composition de cette liquenr on peut penser qu'il s'agissait de quelque drogue stupéfiante à base d'opium (in de h;ischisch. Peut être aussi la jusquiiune, l'ellébore ou la mandragore ( n faisaient-elles p;irtie; car les vertus de ces plantes étaient connues depuis une épo([ue très reculée.
Ce passage nous indique encore à quel peuple les Grecs empruntaient leurs connaissances magiques. C'était aux Egyptiens. Il est probable aussi que les Asiatiques phéniciens et troyens avec lesquels les Grecs avaient de fréquents ra|)ports leur transmirent <[uelques-unes de leurs connaissances scientifiques et de leurs superstitions. La connaissance de la magie noire serait suivant quel(|ues auteurs due à l'arrivée en Grèce d'un mage Chaldéeii nommé Olhanès. 11 est certain <[u"au moment de la guerre de Troie on connaissait en Grèce les deux genres de magie, car ils sont tous les deux représentés dans l'Jliade. La mauvaise est personnifiée par Circé qui, à l'aide de breuvages enchantés, change en pourceaux les compagnons d'Ulysse. Ce qui revient à dire ipfelle les rend fous. La bonne magie vient des dieux et peut s'opposer aux eiTets des sortilèges des sorciers. Mercure donne à Ulysse une plante (ij-oa'j) qui doit le protéger contre les charmes et contre la puissance de la baguette de Circé.
Il y ach's auteurs qui ont pr('tendu i-etrouver dans Homère des traces de pratiques magn(;'tiqucs ; ainsi la baguette de Mercure qui lui sert au gré de ses désirs à charun-r les yeux des humains, ou à réveiller ceux que le sommeil a domptés; la baguette avec la(iuelle Minerve transfornu' UMysse eu vieillard
auraient été dos baguettes magnétisées. Ces arguments sont en réalité trop vagues pour (pion leur puisse accorder quelque valeur. D'abord cette puissance de la baguette a pu être pour l'auteur lui-même une pure fiction. Mais eu admettant même qu'Homère ait considéi('' comme rt'elles les vertus propres à la baguette, cela ne prouverait ni (pfelles aient véritablement existé, ni qu'elles aient été d'ordre magnétique. La baguette magique employée par les sorciers chaldéens et phéniciens, certainement connue des Troyens, était connue au moins de réputation, par les Grecs de l'époque homérique. Rien d'étonnant par conséquent au rôle que lui fait jouer le poète.
Bien avant l'époque d'Homère, il existait eu Grèce des magiciens et des devins, Persée, armé par les dieux, va braver les Gorgones coiffées de serpents et rapporte la tête de Méduse dont le regard pétrifiait (126:2-1:210 avant J.-C). Faudra-t-il admettre qu'il y a là une indication du pouvoir qu'avaient les Gorgones de fasciner les individus qui les approchaient par le seul effet de leur regard et de les plonger instantanément eu état de catalepsie? Cette interprétation ne nous parait pas justifiée par les autres documents que nous possédons sur les Grecs de cette époque. Si la tête de Méduse pétrifiait, c'est à cause de l'invincible horreur qu'inspiraient les épouvantables traits de ce visage encadré d'une chevelure de reptiles.
Au moment de l'expédition des Argonautes (1226) on parlait déjà de sorcières, puisque Jason se fit aimer de la magiciiMine Médée. C'est à ce moment aussi que vivait Melampos le plus ancien des devins grecs connu. Il avait étudié en Egypte où il avait appris la médecine et l'art d'interpréter le langage des oiseaux, La légende place à côté de lui le centaure Chiron précepteur d'Achille, qui savait les vertus des simples et lisait les destinées des hommes dans les étoiles. 11 est probable que Melampos rapporta en même temps (j[ue la science qu'il tenait des Egy[)tii'ns le culte du dieu de la médecine. Bien qu'en ait dit Rosenbaiim, ce culte était pratiqué avant la guerre de Troie. Il est vrai (lu'Homère regard»; Esculape comme un homme, de même que ses deux fils. Mais en maints passages de l'Iliade, il est fait allusion à Pœon guérissant les blessures des dieux ou de
leursprotégés.Ilexistait donc,au Irmps d'Homère, une croyance à l'existence d'un dieu guérisseur. Mais ce n'est que plus tard qu'il lut identifié à Esciilape et confondu avec celui-ci.
Telles furent le^ bases premières de la médecine et de la magie eu Grèce. Nous allons voir comment ces ([uelques notions amenèrent à la divination et à deux systèmes très distincts de pratique médicale.
Les Grecs, comme la plupart des peuples barbares, rattachaient l'origine de toutes leurs connaissances à une sorte de révélation directe faite aux hommes par les dieux dans leurs conversatious avec certains mortels privilégiés. Entre cet âge primitif et hypothétique et celui où on ne voyait plus des dieux que leurs images, la légende avait établi une gradation. Homère qui mêle si volontiers les dieux à toutes les actions de ses héros, semble bien convaincu qu'ils n'interviennent pas aussi directement dans les affaires de ses contemporains. L'Odyssée est déjà plus sobre que l'Iliade eu apparitions divines. On sent venir le moment où la divinité ne parlera plus que par l'intermédiaire d'un être humain qu'elle animera de sa présence cachée. Cette inspiration intérieure, déjà connue au temps d'Homère, n'est alors considérée que comme une opération intellectuelle ordinaire, comme un emploi conscient de la faculté de comprendre. Si, en effet, l'intelligence a besoin pour saisir des objets, ordinairement hors de sa portée, de la permission des dieux il lui faut aussi un effort personnel et conscient. Quand Hélène se lève pour prophétiser, c'est eu son nom ([u'elle raisonne, sous sa responsabilité propre et non à la façon d'un instrument passif mené par l'action divine — «Ecoutez-moi, je vais prophétiser ce que les dieux me suggèrent au cœur, et comme je pense que les choses arriveront » (i\
L'âge homérique a donc connu la révélation introduite dans l'àme sans le secours des sens, mais non sans l'intervention active de l'intelligence. Il n'y a qu'un pas à faire, il n'y a qu'à éliminer la part de coopération que l'intelligence du prophète apporte à la révélation intérieure pour obtenir l'enthousiasme mantique. la fureur ou folie divine qui possède l'homme et lui
i: Homère. Odyssée XV.
enlève la disposition de ses organes pour les mettre au service de l'esprit révélateur.
Ce n'est plus la prophétesse qui parle, c'est la Pythie dt'lphique, ce type delà divination inconsciente et, pour ainsi dire, forcée. Il est impossible de fixer d'une façon absolue l'époque à laquelle se fit cette transformation dans la façon de comprendre l'art prophétique. C'est à travers cette période d'agitation mal connue qu'on nomme en histoire époque de l'invasion dorienne que cette modification des cojiceptions semble s'être opérée. Lorsque le monde grec, après de longues années de guerre, sort enfin de l'agitation, il apparaît transformé et bien différent de la société héroïque. L'âge des devins est lini ; celui des oracles commence, annonçant l'intromission en Grèce d'une influence asiatique. Sur les pentes du Parnasse s'est constitué un groupe sacerdotal voué au culte d'Apollon et attribuant à la fontaine Kassolis le pouvoir de transmettre l'esprit révélateur de la volonté du Dieu à qui boira de son eau ou mâchera une feuille des lauriers situés à rentrée de la grotte sacrée. Les pi-ètres ne sont plus des devins versés dans la science des signes, ils ne sont que les gardiens d'un privilège attache'; au sol. C'est la substitution du merveilleux exploitant la bêtise et l'ignorance à la science acquise etrt'fléchie du devin chaldécn. Le véritable interprète du dieu^ c'est la Pythie. Hissée sur un grand trépied de bronze, elle subit les émanations de la fontaine sainte. Bientôt elle s'agite, ses membres sont pris de convulsions, des mots entrecoupés, souvent inintelligibles, sortent de sa bouche .dont les lèvres sont couvertes d'écume. Les consultants assistent avec un vague effroi à ce spectacle de l'enthousiasme, de la manie ou folie surnaturelle, de cette ivresse sainte, que quelques siècles plus tard la philosophie va nommer extase et que la science moderne appelle hystérie. Bien hystéricjnes, en effcl, sont ces atta(|ues tumultueuses caractérisées par des contractures, des mouvements désordonnés et une phase finale de dédire loquace. Mais la pythie tu- peut être consi<l(''rée comme une ]iypnoti({ue; l'état (ju'on dévelopix' chez elle n'est pas un étal de sommeil c'est un état de mal, provoqué par une sensa-
tion olfactive et visuelle; la présence de la source et les émanations qui s'(mi échappent. L'art prophétique de la malheureuse est une pure supercherie (l). Le spectacle de l'attaque est fait pour impressionner et convaincre le public. C'est le prêtre qui, soi-disant, recueille les mots échappés à la bouche délirante de la pythie qui les arrange ensuite en manière d'oracle.
C'est du ix" au vu® siècle avant notre ère que parait s'être établie en Grèce la divination par les pythies qui, on le voit, ne présentent aucun phénomène relevant de l'hypnotisme.
Quelques auteurs ont voulu voir une pratique magnétique dans l'emploi qu'on faisait des songes et l'usage, très répandu en Grèce, d'aller dormir dans les temples pour y obtenir la guérison des maladies. Cet argument se trouve également condamné par une étude approfondie de la question envisagée au double point de vue: 1° des idées que les Grecs se faisaient sur la nature des songes et leur origine; 2" des pratiques qu'ils ont considérées comme pouvant modifier la qualité ou favoriser l'éclosion des images symboliques entrevues dans les rêves.
Pour Homère les songes sont des figures aériennes qui prennent toute espèce de formes et habitent au delà de l'Océan près des Champs Elyséens, d'où les dieux les envoient aux hommes.
Pour Hésiode les songes sont fils de la Nuit. Euripide en fait les enfants de la Terre. Ils sont aux ordres de Jupiter et de Mercure. C'est la période purement mythologique. Un peu plus lard, l'expérience fait reconnaître que les songes subissent dans une certaine mesure l'influence des préoccupations de l'esprit et des dispositions du corps. Aussi recommande-t-on déjà de tenir le corps et l'âme dans un état tel que la vision du songe ne puisse être obscurcie ou déformée par les vapeurs du vin ou de la nourriture. On distingue aussi les rêves sans importance, des véritables songes envoyés par les dieux. Homère accorde plus de valeur aux songes qui surviennent le matin et quelques auteurs se rangent à son avis parce que, disent-ils, le
i. Mais il ne faudrait pas croire pour cela que l'attaque est simulée au moins chez tontes les Pyties, car au temps de Plularque, l'une d'elles en mourut. (Plutarque. Def. orat. 51.)
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matin l'âme est mieux dégagée des vapeurs des mets et des libations. Au temps des philosophes, les pythagoriciens bannissent de leur régime les fèves parce qu'elles passaient pour déranger les rêves et dénaturer les images. Suivant certains auteurs, la position du corps n'est pas indiflférente. Il ne faut se coucher ni sur le dos, ni sur le côté droit pour ne pas comprimer le foie « miroir des images révélatrices ». La saison même a une influence ; le printemps semble être le moment de l'année le plus propice aux songes envoyés par les dieux. Certains adjuvants sont utiles à provoquer le songe. Antiphon,Philochore, Artémon et Serapion d'Ascalon recommandent, lorsqu'on veut avoir un songe révélateur, de mettre près de sa tête une branche de laurier. A un degré plus avancé de superstitution se répandra l'usage de formules magiques, d'amulettes, de prières, qui passent pour procurer des songes véridiques et pour en perpétuer la mémoire jusqu'au réveil. Une recette gréco-égyptienne très employée consistait à tracer sur une étoffe blanche avec du sang de caille un dieu à tête d'ibis et à l'invoquer ensuite au nom d'Isis et d'Osiris.
Parmi les sages et les philosophes les opinions variaient : Mélampos croyait à la divination et s'en servait pour découvrir dans la région des forces surnaturelles les causes des maladies et des remèdes qu'on leur pouvait appliquer.
Thaïes était trop sous l'influence des idées égyptiennes pour regarder la divination comme une science surnaturelle. S'il faut en croire Plutarque (Banquet des sept sages) il regarde la mantique comme un art, dont certaines méthodes au moins renferment un élément scientifique, revêtu à tort du caractère surnaturel. 11 fut l'un des précurseurs des théories magnétiques, car il admit que les choses sont soumises à l'influence d'un esprit universel qui peut réagir sur elles.
Empédocle admitla possibilité du commerce intellectuel entre l'âme et Dieu mais à condition que l'âme soit privilégiée et ait passé par quatre états : devin, poète, médecin et prince.
Xénophanerejetait toute croyance à la divination. Anaxagore, n'admettant pas le surnaturel dans la science, n'y croyait pas davantage; Heraclite fut plus éclectique.
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- Eiicipide, bien que n'accordant aucune confiance à la diyina-, tjlon, admit cependant la possibilité de son existence. -, Démocrite et l'école atomistique accordèrent aux songes une valeur prophétique.
D'ailleurs jjusqu'à Socrate la philosophie n'accorda qu'une attention assez distraite à la divination.
Socrate l'admit absolument, de même que la révélation intérieure à laquelle il accordait toute confiance. Platon la considérait aussi comme une institution inviolable. Mais d'autres élèves de Socrate, Antislhène et Diogène, lui refusèrent toute valeur la considérant comme une pure supercherie. Les Cyniques, les Cyrénaïques et l'école de Mégare partagèrent cette opinion.
On voit que les philosophes étaient loin de s'entendre, mais dans le peuple on croyait fermement à la valeur des songes. Les prêtres avaient vu dès l'origine le parti qu'on peuvait tirer de ce genre de superstition et, sans plus tarder, s'étaient efTorcés de l'accaparer à leur profit .Les prêtres d'Esculape furent les premiers à exploiter cette mine dont ils ne purent même garder entièrement le monopole ; c'était surtout chez eux cependant qu'allaient de préférence les malades. C'est pourquoi nous citerons les procédés qu'ils employaient et qui ne différaient guère du reste de ceux dont usaient les ministres des autres cultes.
Dés les temps les plus reculés les prêtres s'étaient occupés de l'art de guérir dont ils avaient tout de suite pressenti l'importance au point de vue de l'ascendant qu'il peut donner sur l'esprit d'un peuple.
Les curetés et les cabires.les plus anciens des prêtres connus de la tirèce, traitaient les malades. Les ministres des dieux chtoniens étaient aussi guérisseurs. Ils partageaient ce pouvoir avec les devins. C'est ainsi que Melampos fut appelé à donner ses soins aux filles d'Arctinus, roi d'Argos» dont l'esprit s'était d<'rangé. Elles se croyaient transformées en vaches et couraient dans les bois eu poussant des mugissements, suivies par des habitants d'Argos en proie par imitation à la même monomanie. Il les traita à la façon bachique, en les poursuivant avec une bande de jeunes geus robustes et force vacarme jusqu'à
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Sikyone, ville où le culte de Bacchus (At.ov'j!no^) était on grand honneur. Des bains, des cérémonies expiatoires et peut-être aussi quelques médicaments, achevère:it la guérison de celles qui n'étaient pas mortes en chemin.
Cela nous montre qu'il existait en Grèce une iatromantique indépendante d'Asklépios et d'Apollon. Melampos en fut l'initiateur, de même qu'Asklépios et le centaure Chiron furent les premiers médecins de la légende apollinicnne. La médecine par les charmes et les incantations avait encore sa place mais elle n'était plus seule au temps d'Homère. La magie joue encore son rôle : Les fils d'Antolichus arrêtèrent par leurs chants magiques le sang qui coulait à grands flots de la blessure d'Ulysse (Odyssée, XIX, 457).
Melampos, nous l'avons dit, avait étudié en Egypte, où il avait appris l'usage de quelques médicaments naturels, qu'il expérimenta ensuite dans son pays. C'est à lui que les Grecs font remonter l'emploi du [xsAaijLTroS'.ov, espèce d'ellébore, dont il avait reconnu les ])ons effets sur les filles d'Arctinus. Nous retrouvons aussi dans les pratiques du devin cette idée égyptienne que les remèdes agissent non en vertu de propriétés immanentes naturelles, mais en vertu d'une efficacité spéciale et passagère qu'ils puisent dans les incantations dont on accompagne leur administration.
Les procédés apoUiniens sont tout différents et si on veut admettre quelques rapports entre eux et la médecine de Melampos, ce n'est qu'au point de vue allégorique en tant que la médecine est science et qu'Apollon est père de toute science. C'est en ce sens qu'Hippocrate entend que la mantique et la médecine sont sœurs et toutes deux filles d'Apollon. Le fait est que la médecine resta longtemps dans les seules mains des prêtres chtonipns ; ce n'est que plus tard (|u"elle fut adoptée, pratiquée et transformée par les ministres d'Apollon.
Asklépios ne fut pour Homère qu'un médecin incomparable, grâce aux leçons qu'il avnit reçues du centaure Chiron, leçons qu'il transmit lui-même à ses deux fils Machaon et Podalyrios. A cette époque Asklépios n'est pas considéré comme un dieu; celui qu'on honore est Pœon. Plus tard, lors-
que les Asklépiades eurent accaparé l'exercice de la médecine et qu'ils furent les seuls vrais dépositaires des connaissances médicales, ils divinisèrent leur ancêtre pour se donner plus d'autorité. Apollodore croit savoir que c'est seulement cinquante-tiuis ans après la prise de Troie qu'Asklépios reçut les honneurs de l'apothéose. A ce moment il existait en Grèce un certain nombre de familles prétendant descendre du savant médecin et tenir de leur ancêtre comme héritage de famille les secrets de l'art de guérir. Au v* siècle pourtant Pindare ne voit dans Asklépios que le héros hardi et habile foudroyé par Zeus pour avoir osé opérer une résurrection grassement payée.
En résumé cependant Mélampos et Asklépios quoique se mêlant de divination sont des médecins ; leur médecine ne constitue pas une vraie science, mais elle est empirique et plus ou moins raisonnée, plutôt que mystique. Ils ont des notions assez précises en hygiène, en médecine, en chirurgie, connaissent plusieurs médications majeures (saignées, évacuants, sédatifs) et possèdent des règles qui les] dirigent dans leurs pratiques.
Au moment des guerres Médiques, s'était répandu en Grèce un livre qu'on attribuait au mage Othanès, livre qui traitait de la divination sous toutes ses formes et renfermait de nombreuses formules magiques, d'origine évidemment chaldéenne.
En quelques années il se produit une fusion de tous ces éléments, si bien qu'au milieu du iv" siècle on ne parle plus de magie, mais Asklépios est dieu et guérit en tous lieux par la révélation. C'est à ce moment que commence à proprement parler l'histoire des oracles d'Asklépios, qu'il ne faut pas tout à fait confondre avec celles des Asklépiades qui restent laïques et ne s'entourent pas de merveilleux. Ceux-ci se disent dépositaires d'une science traditionnelle, faisant partie de leur patrimoine familial ; ils payent de leur personne et songent d'autant moins à laisser faire le dieu qu'il s'agit le plus souvent d'opérations chirurgicales. La révélation médicale, au contraire, pratiquée par des oracles, dispensée en songe aux malades, ne vise rien moins qu'à dépouiller les Asklépiades de leur privilège, puisque c'est le dieu lui-même qu'on consulte.
II y eut donc tivs probablement au début une concurrence acharnée. L'opinion publique hésitante, mais toujours portée vers le merveilleux, décida de la victoire en faveur des oracles.
Pour ne pas perdre leur clientèle les Asklépiades durent céder à l'engouement, ouvrir les portes de leurs temples aux dormeurs et avoir Talr de conduire leurs traitements d'api*ès les songes. Ils n'en continuèrent pas moins à s'approcher des malades, sous le couvert de la crédulité et d'un costume de dieu et à conserver sur des tablettes à la mode Égyptienne le nom et le mode d'emploi des médicaments et des maladies dans lesquelles ils avaient réuni ces tablettes entassées à Cos et à Cnide furent les premières archives médicales de la Grèce.
Voici d'ailleurs comment les prêtres pratiquaient l'incubation. Avant d'admettre le malade à dormir dans le temple, on le soumettait, sous prétexte de purification, à diverses pratiques propres à exalter l'imagination.
C'était d'abord une diète sévère de plusieurs jours ; puis des bains suivis d'onctions, de fumigations, de frictions aromatiques. Pendant ce temps d'ailleurs on ne négligeait pas le moral. On racontait au malade les cures merveilleuses dues aux conseils du dieu, on lui montrait les inscriptions et les offrandes qui en faisaient foi.
Le temple était toujours dans un site agréable, entouré de jardins et de bois agrémentés de sources, dont les eaux, souvent minérales, i)Ouvaient avoir sur la santé des visiteurs un effet salutaire. Les distractions n'étaient point oubliées et les alentours du temple étaient aussi bien pourvus de théâtres, de gymnases et de jeux de toutes sorte que la station thermale la mieux organisée de nos jours. On évitait avec grand soin aux fidèles le spectacle des scènes douloureuses et on ne laissait approcher du saint lieu, ni les moribonds, ni ceux auquels un mal trop cruel arrachait dés plaintes continuelles ou des cris violents.
En quelques jours le malade, étourdi par les légendes, la nouveauté du spectacle, surexcité par l'attente, l'inquiétude, la' longueur du voyage, avait les nerfs suffisamment tendus ; il était prêt pour le rêVej'et les prêtres avaient pu se renseigner'
assez pour convertir le songe, quel qu'il fût, en ordonnance sensée. Alors la dernière scène arrivait.
Après un sacrifice, le malade entrait dans le temple et s'y couchait, puis tâchait de dormir et surtout de rêver.
Les prêtres se chargeaient du reste de simuler les apparitions. Le matin, dans le demi-jour, des voix se faisaient entendre dans l'intérieur du temple, voix que les malades à demi endormis prenaient pour celle du dieu. Forts de la crédulité populaire, ils ne craignaient pas de se présenter eux-mêmes auprès des malades, après s'être revêtus du costume d'Asklèpios. Souvent même ils étaient accompagnés d'enfants représentant les filles du divin médecin et de serpents dressés. Alors ils interrogeaient les malades, les palpaient, souvent dictaient de leur propre bouche le songe salutaire. Certains passages d'Artemidore et d'Hippis deReggio nous montrent que pendant que les malades dormaient ou feignaient de dormir les prêtres leur faisaient des applications sur le corps, quelquefois même des opérations chirurgicales.
Parmi ces prêtres beaucoup furent de bons obsvervateurs, ceux de Gos et de Cnide surtout, où la médecine était exercée par des Asklépiades. Ceux-ci avaient la précaution pour per fectionner leur savoir de consigner sur des tablettes les maladies observées, leur traitement et le résultat obtenu, qui restaient ainsi pour instruire les descendants. Ces sortes d'ex-voto, véritables observations cliniques, furent les premiers documents écrits de la médecine grecque ceux-là même qui allaient servir debase àla médecine laïcisée. Mais à côté des templesdesservis par les Asklépiades, il y en avait d'autres où de simples charlatans se chargeaient de guérir les malades. Chez, env les remèdes prescrits étaient souvent obscurs ou absurdes. Artémidore lui même, quoique bien crédule, avoue qu'il ne peut croire que les dieux conseillent de semblables moyens. C'est aussi lui qui rapporte que les prêtres se livraient souvent aux songes pour le compte d'autrui et qu'ils ordonnaient, alors non ce qu'ils avaient vu dans un songe réel, mais ce qu'ils feignaient d'avoir appris du dieu dans un rêve qu'ils feignaient d'avoir éprouvé, quoi qu'il n'en fût rien.
Peu à peu cependant l'idée d'un véritable art médical se faisait jour. La médecine laïque s'accentue un peu avant la guerre de Troie et se manifeste d'une façon de plus en plus précise dans les temps postérieurs. Des médecins laïques existaient à Cyrènes, à Rhodes. Au temps d'Hippocrate la médecine n'était déjà plus l'apanage exclusif des prêtres et les noms de plusieurs médecins prédécesseurs ou contemporains de l'immoriel maître nous ont été conservés, ce sont: Démocède de Cretone, Acron d'Agrigente dont les luttes avec Empédocle firent grand bruit, Epicharmos, Philiston, Alcméon etc. Thucydide dit que les médecins auxquels on eut recours en premier lieu pour la peste d'Athènes ne purent la guérir, et il distingue parfaitement les traitements prescrits par les médecins, des prières faites dans les temples, des consultations d'oracles et autres pratiques semblables auxquelles on eut recours sans plus de succès. Des Gymnases se fondèrent et furent dès une époque reculée, difficile à déterminer, dirigés par des médecins parmi lesquels on peut citer Iccus, à la sobriété proverbiale et Prodicus contemporains d'Hypocrate.
La médecine ne tarda pas à faire partie des sciences étudiées par les philosophes. Solon considère la médecirae comme un art, qu'il range même parmi les arts libéraux. Dans les œuvres de Pindare, un siècle après Solon, la médecine théurgique n'occupe plus qu'une place secondaire. Platon, malgré l'estime qu'il professait pour Hippocrate, trouvait la médecine indigne d'occuper un homme distingué (avep ayaBoç). Eschyle reconnaît une médecine naturelle, mais accorde néanmoins quelque valeur à la divination, Apollon est encore pour lui
riaTpojAavTiç.
Hippocrate porta un coup fatal aux temples et à leur guérisseurs en divulgant à des élèves laïques et même à des étrangers le secret des connaissances médicales. C'en était fait dès lors du monopole si sévèrement gardé pendant longtemps par les Asklépiades. Cependant tout porte à croire qu'il ne faisait alors que suivre l'exemple déjà donné depuis quelque temps par les écoles de Cos et de Cnide, qui depuis assez longtemps déjà préparaient les ruines des temples en
supprimant de l'art le côté surnaturel qu'on lui avait prêté.
Pythagore qui avait appris la médecine auprès des prêtres d'Egypte commença par emi)loyer les lustrations etles incantations à retfieacité desquelles tout le monde croyait. Il eut à la vérité (jnelque succès dans le traitement desmaladies mentales. Il affectait d'ailleurs comme les prêtres de tenir ses remèdes secrets. Dans l'Ecole qu'il avait fondée à Crotone on ne pouvait entrer qu'après initiation Mais lorsque l'ordre des Pitliagoriciens fut expulsé de Grèce les disciples du savant philosophe, dispersés en différentes villes, ne tardèrent pas à jeter le masque, à avouer qu'ils guérissaient par des moyens naturels.
Empédocle, Heraclite, Déraocrite, Anaxagore et nombre d'autres philosophes apprirent et exercèrent la médecine sans la mêler aux pratiques superstitieuses que les écoles de Cos et de Cnide fondées à côté des temples par des Asklépiades laïques avaient les premières commencé à rejeter.
Dans les temples, cei)cndant, un n'abandonnait pas la médecine théurgique qui rapportait beaucoup; car la plus grande partie du peuple, très crédule, avait foi encore aux guérisons mystérieuses des prêtres. Leurs pratiques dénuées de la méthode d'observation et de la science qui avait fait la supériorité des Asklépiades étaient devenues purement charlatanesques. Les prêtres, les amis, les parents du malade pouvaient aller à sa place rêver pour lui dans le temple. Il faut croire cependant qu'aux beaux jours d'Athènes le nombre des dupes avait diminué et que les prêtres médecins avaient bien perdu de leur renommée, pour comprendre le succès ([u'eut la fameuse scène de Plutus dans laquelle Aristophane raille si finement la fourberie et la rapacité des prêtres et la crédulité de ceux qui les allaient consulter.
Au milieu de toutes ces pratiques on ne peut rien relever qui ressemble à de l'hypnotisme. Mais à côté de cela il faut avouer (jue les Grecs connurent certains étals spontanés. On raconte notamment que Socrate passait des jours entiers, immobile, les yeux fixés sur l'espace, insensible à tout ce qui l'entourait, sourd à tous les appels. Il avait certainement des hallucinations de l'ouïe, puisqu'il se croyait assisté d'un
génie familier, dont il entendait la voix et avec lequel il s'entretenait.
La maladie qu'Hippocrate non» me xaToxYi est la catalepsie spontanée. Le malade est incapable de mouvement, mais voit et entend ce qu'on fait autour de lui. Sophocle a remarqué que les chagrins troublent souvent Tesprit. Hérodote parlant des accès de fureur de Cambyse pense qu'il ne faut pas, comme la foule, les regarder comme un malvenu de la fureur des dieux, qu'ils ont tout simplement une cause naturelle. Il reconnait aussi le caractère alcoolique des accès deCléomène, roi de Sparte. Il signale enfin une épidémie de délire évidemment hystérique avec tendances nymphomaniaques, délire qui sévitsur les filles de Prœtus, roid'Argos, et qui se transmitaux femmes de celuici. Euripide aussi a très bien d(''fîni le caractère hystérique des maladies de certaines femmes. Mais ces notions restaient sans écho dans le peuple. En dépit du discrédit des oracles la coutume de faire songer les malades dans les temples se conserva jusqu'au milieu du vi* siècle de notre ère. Au temps de Galien on croyait encore aux songes, puisque c'est un rêve qui détermina le père de Galien à faire étudier la médecine à son lils {xf siècle).
Mais ce n'est qu'à force d'intrigues et de jongleries que les prêtres purent soutenir si longtemps encore une réputation que sapait leur ignorance rendue chaque jour plus évidente et leur incurable rapacité.
Chez les Romains la pratique de la médecine fut aussi longtemps réservée aux temples. Les premiers prêtres médecins qui s'établirent à Rome venaient de Grèce ; aussi leurs pratiques ne présentent-elles rien de spécial. En dehors des oracles des temi)les il y avait encore les prophétesses, les sibylles, indépendantes, voyageant au gré de leur fantaisie. La plus célèbre fut celle de Cumes, Hiérophyle, qui dans sa vieillesse voyagea et vint à Rome à la cour de Tarquin le Superbe auquel elle vendit pour 300 pièces d'or les fameux livres sibyllins dans lesquels était soi-disant inscrite la destinée du peuple romain. Au temps d'Auguste vitrait une autre sibylle nommée Albunée qui rendait ses oracles dans une forêt voisine de Tibur. C'est
elle qui prédit à l'empereur la naissance du Christ, annonça sa mission divine et sa mort sur la croix.
Nous devons à la plume de Virgile une description des sibylles évidemment prise sur nature et qui nous montre que leur délire prophétique ressemble parbien des points à l'attaque hystérique.
Deus, ecce Deus! oui talia fanti Ante fores, subito non vultus, non color unus, Non comptée mansère com;p sed peotus antielum Et rabie fera coi^da tumciil, luajorque videri, Nec mortale sonans, afflaUi est numino quando Jara propiore Dei... (1)
Les sibylles ne rendaient pas d'oracles en tous temps ; c'était seulement lorsqu'elles étaient prises de convulsions «[u'elles prophétisaient. On croyait alurs que le dieu s'était emparé d'elles et qu'il parlait par kair bouche.
Malheureusement on a fait aux sibylles une genèse fabuleuse ([ui rend impénétrable leur véritable origine. On sait en revanche ([uc la foi qu'on ajoutait à leurs prédictions se répercuta jus- (|uau milieu des triomphes du christianisme et qu'elle ne disparut que suus la pression des empereurs chrétiens qui interdirent de la façon la plus absolue de consulter mages, devins, sibylles, nécromanciens ou oracles de quelqu'espèce ([u'ils fussent.
Les pratiques occultes. La magie. Le magnétisme depuis les origines du Christianisme jusqu'à, Mesmer.
Nous avons vu comment les pratiques magiques, nées de l'Orient, s'étaient peu à peu étendues vers l'Occident, comment, tMi s 'éloignant de leur berceau, elles s'étaient modifiées, dénaturées, perdues dans le charlatanisme d'ignorants cupides,
i. Enéide, liv. VI, vors il.
par lesquels les peuples encore superstitueux, se laissaient trop facilement exploiter. Nous avons montré, autant que possible, l'opinion des savants et des philosophes relativement à la magie et à la divination et exposé aussi certains états naturels sur l'interprétation desquels nous reviendrons dans une autre partie de cet ouvrage.
Le christianisme naissant forme à cette première partie de rhistoire une limite naturelle et parfaitement justifiée, car le changement des croyances va entraîner une modification non moins importante dans les conceptions générales des peuples de l'Occident. C'est précisément cette modification des conceptions, ainsi que l'état spécial d'esprit que provoqua le fanatisme religieux, que nous allons maintenant étudier.
Dans les derniers siècles du paganisme la magie tendait à disparaître. Les jongleries des prêtres faisaient des dupes de moins en moins nombreuses; les philosophes, moins épris du surnaturel, commençaient à chercher l'explication rationnelle des phénomènes qu'ils avaient sous les yeux. La science eût fait peut-être un pas immense, au moment où le christianisme enfin puissant et dominateur, vint remettre en question l'existence même des notions connues depuis des siècles. Le peu qui devait en subsister venait comme le christianisme lui-même de l'Orient par la fameuse école d'Alexandrie. Cette école qui depuis longtemps déjà était un des plus grands centres intellectuels devint, sous les Ptolémées, pour ainsi dire le cerveau du monde civilisé. Les idées de l'Orientet de l'Occident représentées par des hommes d'une intelligence très cultivée furent discutées, controvers(''es et finalement amalgamées en de nouveaux systèmes qui dirigèrent les esprits des savants pendant les siècles postérieurs.
Parmi les sectes philosophi(|ues qui s'établirent à Alexandrie une surtout nous intéresse, celle des Esséniens, qui se forma un peu plus d'un siècle avant Jésus-Christ. Les Grecs les appelaient « thérapeutes » parce qu'ils s'occupaient de soigner les malades ou peut-être, suivant Eusèbe, parce qu'ils se livraient
i. Euscbbe, Histoire ecclésiastique llj c. 17, p. 66, ëdit. Reading,
à l'adoration mysti(|ue de Dieu OspaireCa tou ovtoç Ils devaient jurer d'honorer leurs livres sacrés autant que le nom des anges et rappelaient par leurs pratiques les pythagoriciens. Ils s'enfermaient dans des monastères pour s'y livrer plus à l'aise à leur vie philosophique. Le plus célèbre de leurs établissements se trouvait auprès du lac Mœris. Ils recherchaient la pureté de l'esprit et du corps et partageaient leurs heures de travail entre la méditation, l'explication mystique et allégorique des livres sacrés, lesprières et le traitement théurgi(|uodes maladies.
D'autre part, les juifs établis à Alexandrie avaient composé une nouvelle doctrine qui n'était, somme toute, qu'un amalgame des systèmes persans avec le platonisme altéré ([ue professaient les philosophes de la ville. Dans cette doctrine le fils de Dieu, le Verbe, ia première émanation lumineuse de la source de toute lumière, était considéré comme pouvant habiter le corps des saints, leur communi([ucr la nature divine et leur donner le pouvoir de guérir les malades et d'accomplir des miracles Bientôt les juifs fusionnèrent avec les Esseniens. Dès lors ils poussèrent si loin l'interprétation des mots et même des lettres de l'Ecriture sainte, qu'on ne tarda pas à regarder cette dernière comme le terme suprême du savoir humain. On crut aussi que leurs pratiques étaient le moyeu de parvenir sans efforts, par une contemplation béate et assidue, au degré le plus élevé de la sagesse.
Cette secte nouvelle composée d' Esseniens et de Juifs produisit au 1" siècle de notre ère, un livre, la Kabbale, tissu de chimères chaldéennes, pythagoriciennes et juives, qui embrassait en même temps le domaine entier des sciences et se rattachait de la manière la plus intime à la médecine.
Les principaux fondateurs du système kabbalistique furent Acibha, auteur du livre de Jésirah et son successeur Siméon ben Jochaï qui écrivit le Zohar. Dans ces deux livres on trouve un système d'émanation divine tout à fait zoroastrien. Du Dieu infini, Ain Souph. émanent dix anges Sapirouth, qui forment le premier monde, Alsilouth. Outre ce premier monde, il en est encore trois autres émanés de l'Infinité dans des cercles
de plus en plus concentriques, savoir : le monde créé, Bériaé; le monde fprmé, Itsiré; le monde construit, Assié. Eutre ces, trois mondes existe un rapport tel que tout ce qui arrive dyjD^' le dernier existait déjà en image dans le premier. (1). ■
Cette conception étrange à son application médicale ; lorsqu'on traite une maladie, il faut principalement mettre en activité, pour en triompher, les forces correspondantes dans les mondes supérieurs, ce qui ne peut être exécuté que par celui auquel la Kabbale a procuré la connaissance de ces mondes et qui par sa piété et par la contemplation s'est rendu digne de. converser avec les puissances célestes. Mais aussi comme conséquences, long exposé dans le livre de procédés magiques^ destinés probablement à fixer les idées sur les mondes supérieurs.
Un certain nombre de charlatans profitaient de la confusion que tous ces amalgames de théories avaient produit dans les esprits pour se bâtir une réputation. Les plus renommés furent ■•^^'' Simon et Apollonius de Tyane. Ce dernier, disciple du pythagoricien Euxène, s'appliquait à étonner ses auditeurs à Taide de miracles. Il vécut longtemps dans les temples d'Asklépios, opérant des cures merveilleuses. Celle que nous allons raconter montre quels étaient ses procédés. Un hydrophobique étant venu le consulter, il le guérit de sa rage en faisant lécher la plaie par un chien dans le corps duquel était soi-disant passée . l'àme du Milésien Télèphe. On voit par ce seul exemple à quel degré d'audace allait l'imposture des guérisseurs et combien naïfs et crédules étaient les malades. C'est par des procédés analogues et tout aussi chimériques que Sarchas, compagnon fidèle d'Apollonius, rendait la vue aux aveugles, le mouvement aux paralytiques, l'ouïe aux sourds, la raison aux insensés.
En dehors des charlatans et à côté des kabbalistes, certains philosophes d'Alexandrie essayaient de donner à la magie la. forme et les bases d'une véritable science. Ammonius Saccas cherchait à fusionner en un seul système, les théories péripatéticiennnes, celles del'Académiej les philosophies orientales
i. Jesii-ali, p. 162.
et le christianisme déjà fort. Plotin, Porphyre et Jamblique affermirent les bases de ce système que Proclus appliqua ensuite en l'étendant à toutes les sciences. D'après ces philosophes il existait une quantité inénarrable de génies, à l'action desquels on attribuait tous les phénomènes de la nature et surtout les maladies. Mais ils admettaient que l'homme peut commander aux génies en devenant leur égal parla contemplation. Naturellement ils s'attribuaient le pouvoir de dompter les mauvais esprits et de les chasser des maisons. Plotin, comme autrefois Socrate, se prétendait en communicatioE. intime avec un génie particulier qui lui enseignait l'avenir et l'art de guérir les maladies.
En se consacrant aux prières, en s'abstenant de toute espèce de sensualité, on parvient à communiquer avec les génies qui apparaissent sous diverses formes. Ces apparitions ont lieu surtout pendant l'extase à laquelle on ne peut arriver que par une grâce spéciale des divinités supérieures.
Bientôt en effet les néoplatoniciens en vinrent à distinguer deux sortes d'esprits. Plotin prétendait qu'il en existait deux classes. Les inférieurs cèdent aux enchantements et aux offrandes, tandis que les supérieurs ne se laissent dompter que par la prière et la contemplation. C'est, d'accord avec cette théorie, que Plotin blâme les Gnostiques qui guérissent les malades par les enchantements, parce que les maladies proviennent des bons génies. 11 croit en revanche que les mauvais génies peuvent être expulsés non seulement par les enchantements, mais encore par les talismans et par les paroles empruntées aux langues étrangères, En effet certains mots chaldéens, phéniciens ou hébreux passaient à cette époque pour avoir la vertu de chasser les démons. D'après Jamblique les plus efficaces étaient ceux dont on comprenait le moins le sens ptirce qu'ils étaient les plus anciens et par conséquent d'origine divine (!';.
1. C'est i'i cette ('-pocfiie ;iii.ssi qu'oïl fil pour la première fois iisa;^c dc mot* ('■plK'sicn.s troiivi'-s aii bas d'iulc statue de Diane, qu'on croyait, avec raison, fort ancienne. Personne ne les comprenant, le ^oût qu'on avait alors pour le nlerveilleuxi fil atti-ibuei* à ces mots des vertus particulif-res, et dès lors on ton servit souvent auprès des malades.
On admettait même les gue'risons à distance. Porphyre étant tombé malade en Egypte, Plotin quoique fort éloigné de lui, le guérit par des paroles magiques, et Porphyre apprit alors de la bouche même des génies qui le tourmentaient le moyen de les conjurer et de les chasser du corps des malades.
Tels étaient les faits et les croyances au milieu desquelles allait évoluer et se développer le christianisme naissant. Jésus lui-même, imbu des doctrines et des pratiques orientales et suivant en cela l'exemple et les préceptes des prophètes, n'avait pas dédaigné de manifester son origine divine par des miracles. On trouve de nombreux exemples dans son enseignement et ses actes qui prouvent que lui-même, il croyait à l'existence et à l'influence des mauvais esprits et à l'efficacité de certains moyens employés pour les chasser. Mais cela prouve encore davantage que ces croyances régnaient encore au temps des évangélistes.
Voici par exemple quelques extraits de Mathieu.
Alors le démon transporta Jésus hors de la ville sainte, sur le haut d une montagne, et, lui ayant montre de grands biens, et les puissances terrestres, il les lui promit si, se prosternant devant lui, il voulait l'adorer.
Mais Jésus répondit: Retire-toi, Satan. Il est écrit que tu ne tenteras pas le Fils de Dieu, ton maître. Et Satan s'étant retire des anges vinrent, qui l'adorèrent et servirent Jésus (1).
Plus loin : — «Sur le soir, on présenta à Jésus plusieurs possédés et il en chassa les malins esprits par sa parole (2).
Mais Jésus tient de Dieu lui-même la puissance de chasser les démons et cette puissance il va la transmettre à ses disciples :
«Les Pharisiens disent de lui :Cethomme ne chasse les démonsque par la puissance de Béelzébub, prince des démons. Jésus leur répondit : Si c'est par Béelzébub, par qui vos enfants les chassent-ils (3)?
Alors Jésus ayant appelé ses douze disciples leur donna puissance sur les Esprits impurs pour les chasser. Rendez la santé aux malades, ressuscitez les morts, guérissez les lépreux, chasser les démons, leur dit-il » (4).
^. Mathieu, IV.