Histoire des diables, citée par Calineil
— gélules, pour les battre, et elles montraient à leurs compagnes des traces évidentes de contusions, résultat de coups qu'elles se donnaient inconsciemment ou peut-être taches sanguines d'origine hystérique, pareilles à celles des stigmatisées.
La prieure, M?''=deBelfiel, l'ut prise de convulsions violentes et M"" de Sazilli d'une horrible perversion de tous les sentiments nonnêtes et d'un oubli complet de tous les devoirs religieux. Telle religieuse provoquait les exorcistes par des gestes lascifs, par des postures obscènes et par un débordement de paroles sales et ordurièrcs; telle autre était couchée sur le ventre, les bras tordus sur le dos, les jambes relevées vers l'occiput; d'autres encore courbées en arrière, pliées en deux, affectaient de marcher la nuque i»osée sur les talons. « J'en vis une, dit le P. Surin, qui se frappait la }toitrine et les épaules |mais avec grande vitesse et si rudement qu'il n'y a personne au monde qui puisse rien faire qui en approche (1). »
Plusieurs présentèrent des signes non douteux de catalepsie. « Dans leurs assoupissements, dit Ménarday, elles deviennent souples et maniables comme une lame de plomb. Elles restent dans la pose où on les laisse jusqu'à ce qu'on change leur altitude. »
Les contractures n'étaient pas moins fréquentes. La sœur Marie du Saint-Esprit, possédée par un diable nommé Dagon. fut trouvée couchée en travers sur l'ouverture d'un puits, soutenue seulement d'un côté par la tète et de l'autre par les pieds. Chez les autres possédées du même cloître, on remarquait fréquemment l'invasion d'une sorte de raideur qui i)ermettait à leur corps de conserver très longtemps les attitudes les plus étranges. M""" de Sazilli fut exorcisée et le démon qui se montra d'après le commandement du P. Elysée assoupit la religieuse et la rendit souple comme une lame de plomb. L'exorciste plia ensuite le corps en diverses façons, il demeura tel, n'ayant durant ce temps, qui fut assez long, aucune res-
1. Ces récits constituent une assez bonne description de la période des grands mouvements de l'attaque hystérique. Il est pour ainsi dire superflu de nos jours de le faire remarquer.
piration par la bouche mais un souffle imperceptible par le nez. Elle était insensible puisipie le Père put lui percer la peau du bras avec une épingle sans que le sang jaillit et sans qu'elle fît paraître aucun sentiment. p]nsuite elle se livra à des contorsions et à des grimaces, tirant la langue, les yeux immobiles et toujours ouvei-ts sans cligner.
La même religieuse exécuta aussi, sur la fin de l'exorcisme, un ordre (ju'on venait de communiquera voix très basse à l'exorciste. L'hypercxcitabilité de l'ouïe était telle chez ces religieuses qu'on put croire dans cent occasions qu'elles lisaient dans la pensée des prêtres chargés d'expulser les démons qui soidisant les tourmentaient.
La maladie des Ursulines franchit au bout de quinzeà seize mois les murs du couvent et atteignit les laïques. La vue et le voisinage des religieuses devinrent funestes à sept filles. Suzanne Ammon crut sentir un diable dans son sein. Elizabelh Branchard fut possédée par six démons et se distingua par la violence de ses convulsions et l'emportement de son délire erotique, Françoise Filastreau fut possédée par quatre démons. Lionne Filastreau par trois. Les autres se plaignirent d'obsessions ou de maléfices.
Un genre de manie semblable éclata h Nîmes. Ce qui en ressort de plus intéressant est la consultation donnée par la Faculté de Montpellier, où se trouvent résumés tous les phénomènes pathologiques dont on attribuait la production à la présence dans le corps de Béelzebul) ou d'autres dénions.
« Le [Ai, courbement et remuement du corps, la tête touchant quelquefois la plante des pieds avec autres contorsions et postures étranges.
<< La vélocité du mouvement de la tête par devant et par derrière se portant contre le dos et la poitrine.
« L'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage et le subit changement de couleur.
« Le sentiment stupide et étourdiou la privation de sentiment jus<[u"à être i)incé sans se plaindre, sans remuer et même sans changer de couleur.
« L'immobilité de tout le corps arrivant par le commande-
me:it de leurs exorcistes pendant et au mil ieu de leurs plus fortes agitations.
« Le jappement ou clameur semblable à celle d'un chien, qui se fait dans la poitrine plutôt que dans la gorge.
< Le regard fixé sur un objet. Des réponses faites en français à ([uelques questions faites en latin, le vomissement de choses rendues telles quelles ont été avalées; des piqûres faites sans qu'il sorte de sang.
Sont-ce là des signes certains de possession ? »
La Faculté eut le bon sens de lépondre négativement.
Le monastère de Louviers ne comptait que peu d'années d'existence lorsqu'en 1642 le mal des cloîtres s'y déclara. Le zèle ardent, la piété mystique et contemplative du curé Picard, directeur de ce couvent, passèrent pour avoir contribué à l'éclosion de cette terrible maladie. Les religieuses, à son instigation et à son exemple, se livraient depuis quelque temps déjà à toutes sortes déjeunes et de macérations et à tous les exercices de la piété la plus raffinée lorsque leur curé mourut (1642). Plusieurs sœurs tombèrent dès lors dans un état nerveux inquiétant. Au bout de quelques mois, 18 sur 30 étaient atteintes deconvulsions démoniaques. La perveision des goûts, un penchant très marqué aux accès erotiques, de longs accès convulsifs. pendant lesquels le corps se mettait en arc de cercle, caractérisaient leurs attaques, qui finissaient par des cris, des vociférations, des hurlements et (|uelquefois aussi par de la léthargie.
« Il y en a parmi elles, dit Lebreton, qui se pâment et s'évanouissent durant les exorcismes, en telle sorte que leur pâmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflammé et le pouls le plus fort. Pendant cet évanouissement qui dure une demi-heure et plus, on ne peut remarquer ni de l'œil ni de la main aucune respiration en elles,
La sœur Barbe de Saint-Michel eut de nombreuses hallucinations de la vue de même que la sœur Marie de Saint-Nicolas. Le diable Gonsang (c'est Borroger qui parle) mit une fois une sœur de Saint-Augustin en une horrible suspension de tous ses sens.
Les possédées de Louviers se figuraioiit que le diable parlait par leur bouche. La sœur Marie de Jésus prouva même par ses discours qu'elle croyait sa personnalité identifiée avec celle du démuii Âcaron.
Dans la maison des enfants trouvés deHoorn éclata, en 1673, une épidémie de démonopathie; les enfants devenaient raides à tel point qu'en les prenant seulement par la tête et par les pieds, on pouvait les porter où on voulait sans (|u'ils se remuassent; cet état persistait pendant plusieurs heures, quelquefois même toute la nuit.
De même sainte Thérèse sentait dans le ravissement divin tous ses membres devenir raides et froids. Sainte Elisabeth était quelquefois tellement raide qu'on ne pouvait remuer une partie de son corps que tout le reste ne suivît. Marie de l'Incarnation, fondatrice des Carmélites de France, tombait dans des accès de mort apparente, Madeleine de Pazzi restait souvent huit jours et huit nuits les sens complètement fermés au monde extérieur.
Les exorcistes de Loudun attestent que le diable endormait quelquefois les religieuses soumises à leurs conjurations. Sorties de cet état elles n'avaient plus aucun souvenir de ce qu'elles avaient dit ou fait tout le temps qu'il avait duré.
Plater rapporte aussi dans ses observations le cas d'un malade qui, tombé dans un accès de catalepsie, resta plusieurs jours sans boire ni manger et qui malgré cela entendait fort bien. D'ailleurs le croyant possédé, il cessa de le soigner. Cette croyance du savant, beaucoup de ses collègues la partageaient. Les faits que nous venons de rapporter, et que nous avons empruntés aux livres des théologiens, des juges inquisiteurs, des historiographes et des médecins en leur laissant autant que possible l'aspect que leur avaient donné ces auteurs, montre bien quelle était la tournure d'esprit de ceux qui en furent les témoins.
La signification pathologique des phénomènes d'ordre sensitif, intellectuel ou moral, présentés par les sorciers et par les démoniaques ne pouvait être appréciée à sa juste valeur par ceux qui essayèrent de débrouiller la vérité dans l'ignorance
barbare du moyen âge. En effet, en cherchant à s'orienter par les traditions du passé, en s'inspirant des systèmes philosophiques les plus célèbres, en compilant l'opinion des théologiens les plus réputés de l'antiquité et de leur époque, constamment ils trouvaient résolue par des preuves affirmatives et qu'on trouvait irréfutables, la question de l'existence des esprits, de la possibilité de leur apparition et de leur influence sur les êtres et les choses de la terre.
Jusqu'au xvi* siècle, d'ailleurs, les inquisiteurs et les théologiens prirent seuls la peine de prouver par de savantes dissertations que les sorciers étaient d'abominables hérétiques, dignes du biicher. Les savants n'étaient guère alors en mesure de les contredire. Les médecins arabes qui conservaient et qui é nous transmirent le souvenir des pratiques magiques de l'Orient, n'étaient pas regardés sans quelque méfiance et toujours ils étaient plus ou moins soupçonnés de sorcellerie. C'est par eux cependant que devait revenir la lumière. Jacques Alchindusque Cardan a placé parmi les douze esprits subtils du monde avait composé un traité « De theorica magicarum artium » qui le fit considérer par tous les démonographes comme un infâme magicien. Un des plus célèbres alchimistes arabes, Geber, reproduit la théorie de Thaïes de Milet que Paracelse devait s'approprier plus tard et voit l'action de l'aimant dans un tluide général duquel découlent la sympathie et l'antipathie du corps. Abulbecar Mohamel, plus connu sous le nom de Rhazès, passant un jour dans les rues de Cordoue. aperçoit un rassemblement formé autour d'un homme qui venait de tomber comme mort. Il s'approche, et après examen, fait revenir le malade à lui en le frappant avec des baguettes qu'il avait fait quérir et eu usant de certains signes mystérieux. Il tenait évidemment de l'Orient la connaissance des étals de mort apparente. Peut-être aussi son malade avait-il tout simplement une syncope que la révulsion faite parles coups de baguette suffit à faire disparaître.
C'est dans les Arabes que Pierre d'Appono et Arnauld de Villeneuve 'xiV siècleV apprirent les pratiques magiques dont ils firent usage dans le traitement des maladies. D'autre part,
les Juifs qui pratiquèrent l'art de guérir pendant tout le moyen âge empruntèrent à la Kabbale desprocédi's magiques propres à soulager les nuilades, et ceux-ci passèrent ensuite plus ou moins dénaturés aux mains des sorciers.
Comment auraient-ils pu se rendre compte des lois qui régissent la uuitière tous ces moines, tous ces bacheliers, tous ces clercs pénétrés à la fois de théologie et de médecine, imbus par avance de la croyance aux esprits et entichés de cette prétention absurde de connaître Dieu sans intermédiaire? On peut dire avec raison que le xv* siècle fut véritablement le siècle du diable; tout le monde avait foi en lui : savants, alchimistes et réformateurs.
Au xvi" siècle, la magie avait encore toutes les faveurs de la science. Pic deMirandole, François Giorgio et Agrippa de Nettesheim s'efforçaient de propager la Kabbale, dont Rcuchlin consacra lavogue,ce qui le fit passer pour nécromancien ainsi que son élève Joachiml'", électeur de Bavière.
L'alchimie (Hait dans toute sa splendeur et une foule de chercheurs infatigables s'épuisaient dans la solitude du laboratoire à déchiffre les grimoires des devanciers ou à créer de laborieux amalgames en vue de faire de l'or et de prolonger la vie humaine, ces deux grands desiderata du Grand Œuvre. Il n'est pas étonnant dès lors que des hommes éminents par leur savoir et tout à fait en dehors du clergé aient embrassé avec confiance celte oi)iiiion, i)artagée par les prêtres et les savants, que l'homme i)eut pactiser avec les démons et que beaucoup de maladies sont réellement dues à des influences surnaturelles. Parmi ces hommes il faut citer B. de Lépine, Ferncl, A. Paré, Bodin, Leloyer, Boguet.
En 1523, Barthélémy de Lépine publia une dissertation sur les Stryges qui, pendant plusieurs siècles, fit autorité auprès des fidèles et des juges ecclésiastiques pour tout ce qui concernait la sorcellerie et la possession. Il soutint que les di'monolcitres jouissent de la plénitude de leur raison et qu'on peut en justice, ajouter foi à toutes leurs assertions en ce qui touche au diable. 11 essaye de juouver par des raisonnements subtils que les diables apprennent à leurs adorateurs l'art de
se transformer en bêtes. Si lai)ommade, dite des sorciers, reste sans action sur les fidèles, cela ne prouve pas, d'après Lépine, qu'elle soit inefficace pour les stryges ; c'est alors le diable qui intervient et communique à la pommade sa puissance.
Il regarde comme prouvé que beaucoup de sorciers tombent en une sorte d'extase au moment où le démon se dispose à les emporter au lieu où il tient ses réunions.
C'est à cause de leur nombre, sans cesse croissant, que B. de Lépine se refuse à regarder, les sujets du démon comme des malades atteints d'une mélancolie naturelle. 11 faut immoler ces misérables qui ne rougissent pas d'avoir commerce avec les diables.
Pic de Mirandole ne pense pas qu'on puisse révoquer en doute la possibilité de la cohabitation des humains avec les esprits déchus. 11 demeure convaincu qu'en réalité l'ombre de son oncle est apparue au milieu d'un nuage de feu au bénédictin Savonarola, et raconte gravement que ce moine était souvent aux prises avec des légions de diables.
Mélanchton a, suivant f^eloyer, vu plusieurs spectres et a même conféré avec eux.
Luther lui-même prétend que les esprits imnujudes éprouvent un grand plaisir à faire tomber les humains dans le péché de luxure. Il a été lui-même aux prises avec les mauvais espritS;, car Mélanchton raconte qu'il reçut un matin la visite du diable costumé en ermite et ne le reconnut qu'à la forme de ses doigts semblables à des grifîes.
Jérôme Cardan (1501-1576) change si souvent de manière de voir et de parler qu'il est difficile d'apprécier le vrai fond de sa pensée. Il ne semble cependant pas douter de la réalité des apparitions, car il raconte que son père Facio Cardan reçut un soir la visite de sept diul)les qui vinrent argumenter contre lui. 11 assure qu'au temps où il vivait la nécromancie était enseignée comme une science particulière à l'université de Salamanque. D'autre part, il défendit la cause des sorciers et fut l'un des premiers à réagir contre l'idée de trime qu'on attachait à la pratique de la sorcellerie.
Bodin, au contraire fut un de leurs ennemis les plus achar-
nés. Son livre « de la Démonomanie et des sorciers » paru en 1382 est écrit pour démontrer la vi-racité de tous les faits articulés contre les sorciers. 11 croit à l'intluence des dénions telle (juc la dépeint le système kabbalistique et prétend que le cauchemar est produit par les magiciens et les mauvais esprits.
« Le crime df sorcellerie, dit Henri Boguet dans « l'Instruction pour un juge » qui termine son livre, est un crime exceptionnel. II doit être jugé aussi exceptionnellement, sans observer l'ordre du droit, ni les procédures ordinaires. Le bruit public est presque infaillible en pareille matière.
« Quand on veut interroger un sorcier, il faut le déshabiller entièrement, le faire raser partout pour découvrir le « sort de taciturnité » qu'il porte sur lui.
« Il est bon de supposer quelqu'un qui se dise prisonnier pour le même crime, afin d'induire le sorcier par toutes voies licites à confesser la vérité.
« Il est bon d'appliquer la torture à un accusé un jour de fête.
« Le fils est admis à porter témoignage contre son père, le père contre son fils.
« Les personnes infâmes sont reçues à porter le même témoignage, voire même les ennemis déclarés de l'accusé.
« H ne faut pas rejeter le témoignage des enfants qui n'ont pas atteint l'âge do la puberté.
« Le peine ordinaire des sorciers est d'être brûlés ; ccu\ qui se seront transformés en loups seront brûlés vifs.
< J'estime (jue non seulement il faut faire mourir l'enfant sorcier qui est en âge de puberté, mais encore celui qui ne l'a pas atteint, l'atrocité du crime devant faire transgresser les lois ordinaires du droit.
« Il vaut mieux condamner à mort les enfants sorciers que de les laisser vivre davantage au grand mépris de Dieu.
« Il convient d'observer qu'en fait de sorcellerie il est loi^ sible de passer ([uelquefois condamnation sur des indices et conjectures indubitables. »
Ce livre monstrueux par la crédulité du juge, l'âpreté avec
laquelle il poursuit les sorciers et la sévérité de ses condamnations, fut cependant imprimé avec Tassentiment et l'approbation de plusieurs autorités ecclésiastiques.
Avec le livre de Delrio il est certainement le tableau le plus exact et le plus complet des superstitions qui obscurcissaient alors presque tous les esprits.
Le livre de Delrio (1) est un traité complet sur la matière dans lequel la crédulité le disput(; au savoir. Selon lui, la magie n'est qu'un art non surnaturel, montrant des faits étonnants et insolites dont l'explication est au-dessus de la raison des hommes. Par une inconsé(juence extraordinaire, le savant jésuite a une foi entière dans les talismans, les incantations, les philtres,, la pierre philosophale. La magie, suivant Delrio, tire son origine de quelque principe surnaturel distinct. Il admet parfaitement l'existence des démons et qualifie d'hérétiques ceux qui n'y croient pas.
Le pieux moine fait intervenir le diable dans presque tous les faits qui tendent à altérer le bonheur des hommes, dans les phénomènes inexplicables à son époque et dans les fables qui avaient cours de son temps et auxquelles on accordait une foi absolue.
Agrippa et Richard Argontinus soutinrent la réalité des apparitions de personnes mortes. Il faut enfin citer à la fin du siècle, en 1597, la fameuse angelographie de Carman où les anges et les diables étaient définis, classés, nommés et i)our ainsi dire calalogviés.
Gilbert Vœtius, qui écrivait trente ans après Agrippa, doime dans son livre (2) dix espèces de preuves de la réalité des sorcelleries. Il a particulièrement aigumenté de l'Ecriture sainte, du consentement unanime des Pères de l'Eglise, de l'histoire des peuples, des décisions de plusieurs conciles et des arrêts rendus par les cours de justice sur les aveux mêmes des accusés.
S'il faut déplorer les terribles conséquences d'une croyance si vigoureusement soutenue, combien ne faut-il pas réserver de