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De la Sagesse, l. XVIII

teurs se servaient pour produire des effets en apparence surnaturels.

Pigray, élève d'Ambroise Paré, doit être compté parmi ceux qui ont eu par la prudence et la pitié le dessus sur la sottise et sur la cruauté.

Commis avec deux médecins en 1589 pour examiner quatorze individus condamnés pour sorcellerie, « la visite, écrit Pigray, fut faite par nous en la présence de deux conseillers de la cour. Nous vîmes les rapports qui avaient été faits, sur lesquels était fondé le jugement du premier juge. Je ne sçay pas la ca}»acité, ni la fidélité de ceux qui avaient rapporté, mais nous ne trouvâmes rien de ce qu'ils disaient, entre autres choses, qu'il y avait certaines places sur eux du tout insensibles ; nous les visitâmes fort diligement, sans rien oublier de ce qui est requis, les faisant despouiller tout nuds, ils furent piqués en plusieurs endroits, mais ils avaient le sentiment fort aigu. Nous les interrogeasmes sur plusieurs points, comme on fait des mélancholiques; nous n'y recognumes que de pauvres gens stupides, dépravés de leur imagination, les uns qui ne se souciaient de mourir, les autres qui le désiraient. Nostre advis fut de leur bailler plus tôst de l'hellébore pour les purger, qu'autre remède pour les punir, ne voulant pas juger par la voye commune, mais par celle de la raison ; et vaut mieux, ce me semble, es choses de difficile preuve et dangereuse chance, pencher vers le doute que vers l'assurance » (1).

Les opinions de Montaigne et d'Alciat furent peu goûtées et, malgré leurs généreux efforts, on continua à croire ou on affecta de continuer à croire dans les classes élevées aux possessions du diable et aux sorcelleries. Les classes inférieures étaient trop peu préparées pour que ces idées généreuses pussent trouver un écho suffisamment retentissant dans la masse de la population. Aussi l'Europe devait quelque temps encore rester sous le joug de l'ignorance et de la superstition.

i. Epilomsp pr^ce/ tor. medic. et chirurgie' Lvon, 1616, liv. VII, ch. x, p. 516.

Cependant le branle était donné et dès le xvii* siècle le triomphe de la vérité, à peine pressenti quelques années aupara-. vant, devenait de plus en plus certain. Malheureusement les connaissances anatomiques et physiologicpies étaient encore bien incomplètes et plus d'un problème, aujourd'hui facile à résoudre, devaitarrêter ou égarer l'esprit des expérimentateurs.

Le commencement du siècle fut encore peu favorable aux démoniaques. En 1613 et 1623, Delancre publiait un livre hostile aux sorciers et aux possédés. En 1623, Dom Fancesco Torreblanca, dans une œuvre très complète, faisait aussi le procès du démon.

Mais le parti de la protestation gagnait de plus en plus de terrain. Baillou, qui florissait déjà au siècle précédent, fut avec Houlier et Lepois un de ceux qui contribuèrent le plus à renverser la superstition et à propager les doctrines des anciens sur les causes physiques du délire, des convulsions et des autres accidents nerveux. Baillou n'accorde aucune créance à l'intervention des causes surnaturelles.

Plater, dès 1602, décri l les mélancholifiues pieux, qui se croient damnés comme des malades atteints d'aliénation mentale. Mais il garde encore, tant était grande l'influence du préjugé, quelque croyance à l'influence des esprits déchus. Nous avons vu qu'il avait considéré comme démoniaque et justiciable des exorcismes un malade tombé eu catalepsie. Willis, malgré sa logique habituelle, admet que l'âme peut, à certains moments, être éclipsée par le démon qui se glisse subtilement dans. le cerveau et agit alors à sa place. Mais tout en consacrant une fois de plus le principe qui suppose que le corps humain peut être envahi par les esprits, Willis fait observer qu'on n'est pas fondé à mettre continuellement le démon en scène non plus qu'à faire périr les sorciers.

11 faut citer aussi les noms de Frédirick Spée et de Beckerqui mirent tout en œuvre pour prouver l'absurdité et la cruauté des supplices et des condamnations qu'on infligeait aux malheureux accusés de complicité avec le diable.

Le système du magnés ou fluide vital avait trouvé depuis Paracelse de nombreux partisans ; André Teutzelius, Rumilius

Pharamond, Bettray, Kenelm, Digby, Osvald Croit, Bartholin, Hanmann, Loyl&l,Gaffard, etc.

Mais de savants contradicteurs combattirent ces idées dont les adversaires les plus acharnés furent le chimiste Libarius et le médecin Sennert. Delisle etNaudé les combattirent aussi très habilement. Dès 16:25, Naudé rcjettait sur l'ignorance du public les accusations de magie et de sorcellerie portées contre les savants.

Le chancelier Bacon attribue à la nature les effets produits par ce qu'on appelait de son temps la magie et les enchantements. Il croit néanmoins que l'esprit d'un homme peut communiquer à distance avec l'esprit d'un autre et lui transmettre des impressions.

Les idées de Paracelse furent toujours peu goûtées en France, mais à l'étranger, en Allemagne surtout, elles avaient de fervents adeptes. En 1608, Gloscénius faisait paraître sur la cure magnétique des plaies un volumineux ouvrage, qu'avait précédé de quelques années un exposé théorique du système fluidique. Burgraëve publiait peu de temps après un certain nombre de faits nouveaux à l'appui de cette doctrine.

Van Helmont écrivait en 1630 : « Le magnétisme n'a rien de nouveau que le nom. Il n'est un paradoxe que pour ceux qui se moquent de tout et qui attribuent au pouvoir de Satan ce qu'ils ne peuvent expliquer.

" On donne le nom de magnétisme à l'influence occulte que les corps exercent à distance les uns par les autres, soit par attraction, soit par impulsion. Le moyen ou véhicule de cette influence est un esprit éthéré, pur, vital « magnale magnum » ijui pénètre tous les corps et agite la masse des humeurs. »

î^éanmoins Van Helmont fut arrêté comme sorcier et n'évita le bûcher que parce qu'il eut la chance de s'évader.

En 1640, Robert Fludd rééditait absolument les théories de Paracelse, dans sa « Philosophie de Moïse ». Il attribue, en effet, la vertu magnétique à des rayons émanés de l'étoile polaire. Selon lui, chaque homme a ses pôles et deux personnes en s'approchant peuvent exercn- l'une sur l'autre une action attractive ou répulsive suivant que leur magnés est négatif (les

rayons allant de la circonférence au centre) ou positif (rayons allant du centre à la circonférence). â

Le père Kircher, savant jésuite, se mit en devoir de combattre les idées de Fludd (1641) et avec lui le magnétisme faillit entrer dans le domaine de la science. C'est lui, en effet, qui pour la première fois développa expérimentalement la catalepsie chez les animaux. Il annonça, que si on fait regarder fixement à une poule un objet brillant, par exemple, une ligne blanche tracée à quelques pouces au devant du bec de l'animal, immobilisé sur le plancher, celui-ci devient bientôt raide et garde la position qu'on imprime à ses membres. 11 parait qu'il tenait cette donnée d'un certain Daniel Schwinter qui l'avait insérée dans un livre paru à Nuremberg en 1636. Il vit bien aussi quel rôle jouait l'impressionnalité du sujet. « Les magnétiseurs, dit-il, se servent de l'admirable sensibilité des personnes pour leur faire découvrir les moindres impressions internes de leur économie. Supposez, en effet, une femme très nerveuse à laquelle son magnétiseur persuade qu'il exerce sur elle un pouvoir surnaturel; soQ imagination captivée, comme par un enchanteur, se promène partout où on veut la conduire. On lui commande de se porter sur l'intérieur du corps et, les yeux fermes, la femme imagine contempler ses organes; elle épie les moindres battements, les plus faibles tiraillements de ses fibres; dès lors elle ajoute ou diminue à l'action inaperçue de ses organes par cette puissante susceptibilité nerveuse. Les yeux fermés, elle se trouve dans un état de clairvoyance intérieure, d'exaltation, d'isolement par la pensée. Qu'elle se persuade qu'un verre d'eau pure est de l'alcool le plus rectifié, elle croira en sentir l'impression brûlante sur son palais en buvant. En exaltant le tact, son corps peut frémir sous le plus léger effleurement ; il peut se montrer au contraire, insensible aux choses les plus rudes, selon que l'imagination est préparée et toute montée pour agir avec pleine domination. » Malgré ces données si précises et si justes, le père Kircher tomba, dans les billevesées et l'exagération. Il vit le magnétisme partout, soutint que tout ce qui a été créé est relié par un lien magnétique

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émanant de Dieu, qu'il finit par décrire comme une sorte d'aimant central (1).

Toutes ces luîtes savantes, toutes ces discussions n'avançaient guère la question ([ui restait confinée aux mains de quelques chercheurs. En 1673, Sébastien Wirdig reprit et condensa toutes les théories astrologiques et magnétiques ; l'écossais Maxwell les réunit en corps de doctrine que Fontenelle résuma en aphorismes. L'idée du magnétisme animal mieux dégagée sous cette forme, plus nette, plus saisissable, pouvait se propager plus facilement. Maxwel reconnaît un grand principe vital dont le soleil est le foyer et qui, des astres, se communique par l'intermédiaire de la chaleur et de la lumière aux corps disposés à le recevoir. C'est un esprit qui descend du ciel et qui y remonte par un mouvement perpétuel de flux (ît de reflux. Tout ce qui est corps ou matière ne possède d'activité qu'autant qu'il est animé par cet esprit. « Si vous savez employer, dit-il, des corps imprégnés de l'esprit universel, vous en tirerez grand secours : C'est en cela que consistait tout le secret de la magie. On peut, par des procédés merveilleux, communiquer l'esprit universel à tous les corps et augmenter ainsi la vertu de toutes choses. » et plus loin il ajoute : Celui qui sait agir sur l'esprit vital particulier à chaque individu peut guérir, à quelque distance que ce soit, en appelant à son secours l'esprit universel. Celui qui regarde la lumière comme étant l'esprit universel ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité. L'esprit est en effet ou la lumière elle-même ou c'est en elle qu'il réside.

Persuadé ([ue toute maladie provenait de la diminution ou de l'épuisement de l'esprit vital, Maxwell n'hésitait pas à regarder le magnétisme comme le remède universel. Il ne prescrit d'ailleurs ni gestes, ni manipulations pour diriger ou faire agir le fluide. Cela porte à présumer que les magnétiseurs de ce temps ne se livraient pas aux passes. Ils employaient eu rêva n-

1. Il avait fait de nombreuses expériences sur l'aimant. 11 énumère diverses sortes de magnélismo, celui du soleil, celui des planètes, de la lune, de la mer, des éléments, des corps mixtes, des corps électriques, métalliques, des plantes, des animaux (pie le premier il nomme magnétisme animal. Il marque aussi celui de la musique, de l'imagination, de l'aniour.

che les talismans, sachets, boîtes magnétiques et autresmenus objets soi-disant doués d'une influence sympathique. Maxwel cependant connut bien l'influence morale que peut avoir le magnétiseur, car il insiste tout particulièrement sur ce fait qu'il faut se mettre en garde contre l'abus qu'on pourrait faire de l'empire absolu que donne le magnétisme sur le cœur et sur l'esprit des femmes.

Les savants du xviii* siècle allaient achever d'arracher la science à l'influence des idées théologiques qui, si longtemps, avaient arrêté son essor. On avait enfin senti qu'il fallait, avant d'aborder l'étude des phénomènes psychiques, commencer par celle de la physiologie du système nerveux.

Vieussens affirma que Sennert s'était trompé en attribuant la production de la catalepsie à une coagulation véritable du suc nerveux ou de l'esprit animal. Pour Vieussens, dans cette maladie, le sang et le fluide nerveux sont épaissis par une vapeur mélancolique aigre, mais ils ne sont pas complètement figés, complètement immobiles. C'est parce que l'écoulement du fluide nerveux dans les nerfs n'est suspendu qu'en partie, qu'on voit les cataleptiques continuer d'avancer quand on les pousse. Sauvages repousse aussi toute influence démoniaque et range, sous le titre d'hallucinations, toutes les maladies qui ont pour cause certaines lésions des appareils sensitifs et pour symptômes des erreurs de l'imagination. Dans ce groupe doivent se ranger le vertige, la berlue, la diplopie, le tintoin, le somnambulisme. Sauvages établit que ceux qui se croient magiciens, sorciers, obsédés ou possédés sont dans un véritable délire. 11 démontre que le stramonium produit des visions féeriques, d'après une observation de Gassendi relative à un homme qui, après absorption de cette substance, croyait sortir de chez lui par la cheminée et être emporté au sabbat par un diable.

11 accumule les observations les plus instructives sur l'extase, la catalepsie, sur l'association de ces maladies étranges soit avec le délire mélancolique, soit avec l'hystérie, soit avec le somnambulisme. 11 a malheureusement négligé l'analyse des phénomènes psychiques de l'extase et de la catalepsie. Il

regarde, à tort assurément, comme des affections simul('es, les attaques des Cévenols et la maladie des Ursulines de Loudunl L'observation d'une relii^icuse qui possédait le grec et le latin et qui se mit tout à coup à parler ces deux langues pendant un accès de délire fébrile, lui sert à démontrer que beaucoup de démoniaques, qui passaient pour avoir eu le don des langues, avaient su autrefois les idiomes dont ils prononçaient les mots pendant leurs accès morbides. Il proteste contre l'opinion de Fred. Hoffmann soutenant qu'il existe en réalité des sorciers, des magiciens et de véritables possédés. En revanche, il loue le bon esprit des parlements qui venaient de proclamer que ces malheureux sont des aliénés et qu'on doit les traiter comme tels(l).

Eneffet, une modification profonde s'était produite dans l'opinion publique, grâce peut-être aux efforts des médecins qui avaient si éloquemment plaidé la cause des sorciers et des démoniaques; peut-être aussi l'influence des philosophes battant en brèche la superstition y était-elle pour quelque chose. Les convictions religieuses ébranlées faisaient le diable moins noir et les cœurs moins cruels.

La dernière épidémie démoni«que fut celle de Landes, près de Baveux (1732). Dans leurs accès, les religieuses marquaient surtout de l'aversion contre Dieu et contre les choses saintes, de la haine et du mépris pour leurs parents. Le plus souvent tristes, avec une tendance marquée au suicide, elles tombaient parfois en des sortes de syncopes, bientôt suivies de crises convulsives pendant lesquelles les malheureuses se contor- -sionnaient de mille façons, et particulièrement en arc de cercle en poussant des cris semblables aux aboiements des chiens.

La vue des objets sacrés, les gestes des prêtres au moment do la consécration, la saveur de l'eau bénite plongeaient ces démoniaques dans des accès de somnambulisme pendant les- (pK.'ls elles se livraient à toutes sortes d'exercices périlleux.

A partir de ce moment, on n'entendit plus parler de démo-

iJiosologia medica, 10-4", 1768.

niaques ; comme on ne s'en occupait plus guère, la maladie cessa peu à peu et c'est à peine si on en trouverait quelques cas isolés. Mais l'attention des amateurs de merveilleux n'en chôma pas davantage pour cela. Elle eut pour se dédommager les Rosecroix, les prophètes cévcQols, le Comte de Saint- Germain, le diacre Paris.

Les frères de Rosecroix formaient une société secrète qui se donnait pour chef un gentilhomme allemand nommé Rosenkranlz. Ils prétendaient que ce dernier avait vécu plus de cent ans et qu'il avait rapporté de Turquie et d'Arabie des secrets merveilleux qu'il leur avait transmis. Il est probable cependant que cette origine était une pure chimère et que la société avait été en réalité fondée au xvii* siècle par J. Valentin Andreœ, vers 1614. Ils disaient pénétrer les mystères de la nature au moyen d'une lumière intérieure et se proposaient de perfectionner les sciences utiles à l'humanité, notammentla médecine; mais ils se livrèrent surtout à l'alchimie, prétendirent avoir trouvé la pierre philoscphale et finirent par tombe;* dans le charlatanisme, l'y en avait un grand nombre en Allemagne au xvii" siècle et Robert Fludd leur emprunta plus d'une idée. Au xviii^ siècle, les frères de Rosecroix étaient encore assez nombreux en France et ils préparèrent sûrement les esprits, déjà trop enclins au merveilleux, à accepter volontiers les théories que Mesmer allait donner comme nouvelles

La persécution religieuse enfanta le délire des Cévenols. Il suffît alors d'un simple calviniste halluciné pour déranger l'esprit de tout un peuple. Ce malheureux se crut prophète et inspiré du Saint-Esprit qu'il s'attribua le pouvoir de transmettre en soufflant simplement dans la bouche de ceux qui désiraient recevoir le don de prédiction. Ceux-ci, à leur tour, rendaient le même service à leurs amis, de telle sorte que, grâce à cette sorte d'influx magnétique, il surgit dans les Cévennes, le Dauphiné et le Vivarais huit ou dix mille prophètes en quelques années. Dans les Cévennes, les femmes et leslilles surtout prophétisaient, mais il y eut aussi des enfants. On raconte même des choses si extraordinaires qu'elles ne sont pas croyables et qu'on ne peut raisonnablement les attri-

buer qu'à l'exagération que comportent toutes les légendes. Desenfantsde trois ans, qui n'avaient jamais parlé que le patois de leur pays, entraient en extase, et annonçaient alors en bon français la destruction du papisme. On alla jusqu'à dire qu'un enfant de quinze mois avait prophétisé dans son berceau, un autre dans le sein de sa mère !

Ceux qui se mettaient sur les rangs pour recevoir la marque des inspirés affirmaient pour la plupart qu'ils avaient déjà senti l'esprit prophétique. Un grand nombre avaient des attaques. « Ils ne tombaient pas seulement à l'assemblée, dit Brueys, mais à la campagne et dans leurs maisons. Ces chutes commençaient par un frisson et des faiblesses qui les faisait étendre les bras et les jambes, et bâiller plusieurs fois avant de tomber. (Juand ils étaient à terre, ils avaient des convulsions qui les faisaient écumer. Leur ventre et leur gosier s'enflaient.» L'intensité des convulsions était variable; pour les uns, c'était un simple tremblement; pour d'autres cela, allait jusqu'aux mouvements désordonnés.

Parmi ces Camisards il y en avait qui, à la suite de leurs attaques convulsives, avaient l'air de dormir. Quelques-uns commençaient à prêcher étant encore étendus surlesol. Leurs yeux restaient souvent fermés. Ouverts, ils paraissaient insensiblesà la lumière. Ainsi Isabeau Vincent, dès l'âge de dix-sept ans, s'était rendue fameuse par son inspiration. Quelquefois elle paraissait ensevelie dans une léthargie profonde dont rien ne pouvait la tirer. On pouvait l'appeler, la pincer, la brûler, sans la faire sortir de son état apparent de sommeil. Souvent, tou'. en ayant l'air de dormir, elle chantait des psaumes d'une voix claire et intelligible. Les mouvements de ses lèvres étaient modérés, exempts de spasmes, ses gestes mesurés et convenables. Ensuite elle improvisait des prières, récitait de longs passages de la Bible. Au sortir de l'accès, elle ne se souvenait de rien de ce qui s'était passé, ni de ce qu'elle avait dit. Il lui arrivait d'affirmer avoir fort bien dormi et n'être nullement fatiguée, alors qu'elle venait de parler pendant quatre ou cinq heures. D'ailleurs ce n'était que par intervalles qu'elle parlait ; ses discours n'étaient jamais suivis.

Dans le Vivarais et le Dauphiné, répidémie montra à peu près les mêmes caractères. Les prophètes avaient des visions et des hallucinations. C'est en vain qu'on essaya d'étouffer cette maladie par la force. Montrevel envoyé en 1702, échoua complètement contre ces enthousiastes qui se laissaient égorger sans résistance et reparaissaient toujours plus nombreux. Le maréchal de Villars, qui lui succéda en 1704. fut plus habile; il finit par persuader à Cavalier, leur chef, de changer de pays. Alors celui-ci réunit ses fidèles et passa à l'étranger où pendant quelque temps encore les Camisards se signalèrent par des tremblements, des extases et des hallucinations. Beaucoup passèrent en Angleterre. Mais à partir de 1709 on n'en parla plus dans les provinces françaises et le mal s'éteignit. Willis eut l'occasion d'étudier en Angleterre une épidémie singulière qui sévit sur cinq jeunes femmes dans le comté d'Oxford, en 1700. C'étaient les cinq sœurs. Leur maladie était caractérisée par des bâillements, du tremblement de la tête et des cris qui rappelaient le hurlement du chien. Le mal cessait; puis revenait tout à coup et se terminait par une attaque ressemblant à la crise épileptique.

En 1730 éclata à Paris une épidémie de convulsions qui, pendant dix ans, passionna tous les esprits, c'est celle des convulsionnaires de Saint-Médard, En 1723. on enterrait le diacre Paris, janséniste célèbre par sa remarquable piété. Les «Appelans », ses coreligionnaires, dont l'enthousiasme était parvenu à un haut degré, par suite de leurs pratiques mystiques, se portèrent en foule sur le tombeau du saint homme dont ils ne pouvaient se lasser d'admirer les vertus. Bientôt quelques-uns des pieux pèlerins commencèrent à présenter de ces phénomènes nerveux auxquels la foule attribuait encore une origine miraculeuse : extase, transports, hallucinations. Vers le milieu de 1731 enfin, un infirme fut pris sur le tombeau du diacre de convulsions qu'on regarda tout aussitôt comme salutaires et envoyées par Dieu. Aussitôt le phénomène se généralisa paimi les visiteurs de la tombe sacrée et quelque temps après le nombre des convulsionnaires devint tel que le gouvernement s'émut des abus de toute sorte qui résultaient du fameux

miracle et, fit fermer les portes du cimetière de Sainl-Médard où était eiiterré Paris.

Les caractères de ces convidsions sont assez intéressants pour que nous les relations ici avec quelque détail. Presque toujours les contractions se déclaraient en même temps au cou, aux épaules, et dans les principaux muscles. Les battements du cœur augmentaient et le malade, sans perdre entièrement connaissance, poussait des cris et ressentait des fourmillements dans l'organe malade. Tantôt l'accès se produisait seulement pendant le temps de la visite au tombeau, tantôt il se répétait ensuite pendant plusieurs heures. Le cimetière était envahi par les femmes et les infirmes se débattant dans les convulsions. On en rencontrait dans les rues voisines, dans les cabarets. Plus tard, ce fut plus surprenant encore; des miraculés qui n'avaient pas eu de crise au tombeau, en eurent à l'église de Saint-Médard alors qu'ils venaient rendre grâces à Dieu de leur guérison. Il y eut, parmi les convulsiunnaires, quelques personnes appartenant aux classes élevées, mais ce fut le petit nombre; le plus grand nombre des clients du diacre sortaient du peuple; c'étaic]it surtout les enfants et les filles.

Les accès convulsifs étaient, parait-il, plus forts du côté malade que du côté sain. Après l'accès, les malades accusaient un sentiment de grand soulagement et de bien-être accentué.

Chez certains malades, les crises convulsives furent d'une violence extraordinaire. « Jeanne Thénard lançait son corps en l'air avec tant de force, elle s'élevait si haut quoiqu'elle fût couchée, se retournait et s'agitait avec tant de violence, que plusieurs personnes qui la tenaient pour l'empêcher de se briser contre le marbre, ne pouvaient presque la retenir et elle les fatiguait si fort qu'elles étaient toutes en nage et obligées de se relayer de moment en moment. »

Il y en eut aussi qui éprouvèrent des hallucinations. La fille Giouxentendait une voix dans sa poitrine. « J'ai ressenti, disaitelle, d'effroyables douleurs dans mon estomac et comme si une boule fût montée dans ma gorge et redescendue dans mon estomac où elle a crevé avec une telle violence que j'ai cru que mon corps se déchirait en deux. »

La veuve Thévenet eut des crises erotiques suivies de contractures généralisées, puis d'accès convulsifs et d'une période de délire à la suite de laquelle elle rentra dans son bon sens. Elle raconta que, pendant la nuit du 3 au 4 octobre elle avait eu sous les yeux le spectacle d'un cadavre décharné dont les regards semblaient ardents comme le feu et qui vomissait par la bouche une flamme étincelante (1).

Fontaine, secrétaire des commandements de Louis XV, fut pris de convulsions en 1733. Il tournait en sautant sur un pied avec une vitesse prodigieuse pendant une heure et demie ou deux heures. Cela le prenait deux fois par jour. 11 se sentait ensuite très bien. Plus tard il devint sujet à des accès d'extase et d'inspiration pendant lesquels il prophétisait. 11 s'imposa des jeûnes effrayants qui augmentaient encore son état d'hallucination.

D'autres convulsionnaires présentèrent ce qu'on appelait l'état de mort. D'après Montgeron c'est une espèce d'extase, où le convulsionnaire perd tantôt complètement, tantôt partiellement l'usage de ses sens. « Il en est qui sont restés deux et trois jours de suite les yeux ouverts, sans mouvement, ayant le visage très pâle, tout le corps insensible, immobile et raide comme celui d'un mort (1). » Chez la plupart cependant, bien que l'immobilité durât tout le jour et que leurs membres devinssent fort raides par moments, ils n'ont pas continuellement cessé de voir et d'entendre, et n'ont pas perdu entièrement toute sensibilité.

Chez le plus grand nombre, l'état de ravissement était caractérisé par les signes suivants : « Ils voient ordinairement, dit MontgeroU;, les personnes présentes. Ils leur parlent, entendent même quelquefois ce que ces personnes leur disent, quoique d'ailleurs leur âme paraisse absorbée danslacontem plation des objets qu'une puissance supérieure leur fait voir, » Il y en eut aussi qui prophétisèrent. Certains parlaient comme si les organes de la phonation étaient mis en J3u par une force étrangère. D'autres entendaient sortir de leurpoi'

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