‹ Hypnotisme et croyances anciennesChapitre 34 sur 38 · A. (iaiiUiier · texte numérisé non relu

A. (iaiiUiier

des hallucinés, mais non des somnambules. Initiés aux pi'atiques orientales, ayant pris auprès des asiatiques l'habitude de la contemplation, menant une vie ascétique, excités par un ardent amour de leur peuple ou par une ambition démesurée de régner sur lui, les pro])hètcs étaient dans les conditions les plus favorables pour faire de véritables visionnaires. Mais il y eut certes plus d'à-propos politique que de réalité d^ns leurs visions, dans leurs conversations avec l'Eternel.

Il y en eut peut-être qui crurent sérieusement àleur mission et qui dirigèrent leur conduite d'après une inspiration intérieure qu'ils croyaient venue d'en haut. Ils ne sont pas dans l'histoire les seuls exemples de ce que peut la monomanie dirigée dans un bon sens. Combien l'héroïque folie de Jeanne d'Arc fut utile à la France pour reconquérir sa liberté perdue ! Et pourtant la Pucelle ne se dirigeait que sur les conseils de ses Saintes, c'est-à-dire d'après des hallucinations auditives et visuelles qu'elle prenait pour les paroles et les personnages mêmes des envoyés de Dieu.

Quant aux pythies, sybilles et autres devineresses, il y a lieu de les diviser en deux classes.

Les unes, comme la sybille de Gumes, prédisaient l'avenir par une sorte de révélation intérieure, par une double vue leur permettant de lire les événements futurs. Cette raison a suffi à certains auteurs pour affirmer que ces devineresses étaient des somnambules. Selon nous, la double vue des somnambules n'est point un fait suffisamment prouvé pour établir un diagnostic d'après la simple constatation de cette faculté.

Quant aux pythies, quelle période de l'hypnose rappelle leur agitation violente, leurs convulsions, leurs cris inarticulés, leurs mots entrecoupés. Cela ne fait songer ni à la léthargie, ni à la catalepsie, ni au somnambulisme. Mais cela rappelle très exactement la crise hystérique. On retrouve en effet dans la fureur divine de la pythie les trois phases classiques de l'attaque hystérique. D'abord raideur, contracture, tremblement, convulsions des yeux et écume delabouche, puis grands mouvements et torsions de la deuxième période et enfin pour terminer stade de délire. C'est pendant ce stade que la pythie

iparle, c est alors qu'elle prononce ces mots entrecoupés ou que, sous l'influence de quelque hallucination douce ou terrifiante, elle va manifester de la joie et de la tendresse, ou proférer d'épouvantables menaces (1).

Faudrait-il conclure de notre argumentation que les étalsspontanés et même les états hypnotiques n'existaient pas? Loin do nous cette pensée. L'humanité. depuis que nous la connaissons par l'histoire, n'a guère changé. Les manifestations hystériques ont dû exister, au moins dans les grands centres civilisés. Elles étaient connues, bien que mal interprétées, au temps d'Hippocrate. Il connut même la catalepsie et la léthargie spontanées, dont nous avons pu ainsi apprécier l'origine ancienne.

Quant au sommeil hypnotique, s'il se produisit parfois, son existence fut méconnue et personne ne pensa à le provoquer volontairement. En un mot il y eut certainement des individus hypnotisables, il y en eut peut-être même qui s'endormirent eux-mêmes ou qu'on endormit par hasard sans s'en rendre compte; mais s'il y eut des hypnotisés il n'y eut pas d'hypnotiseurs^ c'est-à-dire de gens connaissant les moyensdeprovoqui r artificiellement le sommeil et songeant à les utiliser dans un but plus ou moins louable, depuis les origines des civilisations jusqu'à l'avénemeat du christianisme.

Si nous passons maintenant à des époques plus modernes, nous voyons que les faits relatifs à la magie, à la sorcellerie, à l'action des démons ne sont pas des faits d'hypnotisme. Les partisans du magnétisme ont rapporté au fluide la plupart des faits de sorcellerie et de possession. Pour les spirites, ces faits pourraient être le résultat de l'action des esprits.

Indépendamment des faits nombreux que nous avons signalés, citons encore Tertullien qui, dans son Traité de l'âme, parle d'un extatique de la secte des montanistes qui conversait en esprit avec les anges et donnait des consultations aux malades. Grégoire de Tours raconte qu'un nommé Didier

i. Nous avons vu chez certaines malades celte phase de délire dui-er plus d'une heure; pendant ce temps elles prononçaient de longs dïpconrs où souvent les prédictions ne m.mquaient pas. La malade prenait alors les allures et l'accent d'une véritable prophétesse.

guérit les paralytiques. Une fllle a la spécialité dé découvrir les objets volés et les voleurs ; un évéque ne peut la débarrasser de son démon ; mais elle s'en débarrasse elle-même quand il lui plait. Entre certains possédés et les somnambules spon-

v^r^T^nriS

tanés l'analogie est parfaite. Mais on a eu le tort de mettre ces effets sur le compte du magnétisme (1). Ainsi que Ta démon-

1. Tous les signes de l'hystérie se trouvent réunis, chez certains démoniaques. Le fameux « sort de taciturnité » n'était, d'après ce qu'en dit Pigray, qu'un point insensible, c'est-à-dire une de ces plaques d'anesthésie si fréquentes chez les hystériques.

tré Calmeil dans son admirable livre de la Folie, la plupart des sorciers furent de véritables monomanes. Il n'y a que des aliénés, en effet, qui puissent, au mépris de leur vie, raconter sérieusement et soutenir ^devant des juges les contes monstrueux que ceux-ci admettaient, hélas I trop facilement, Y eut-il véritablement des gens adonnés à la sorcellerie? Cela ne nous paraît pas douteux. 11 y eut parmi les alchimistes des hommes qui crurent véritablement à la puissance de la magie. Même à l'époque de la Renaissance, les vrais savants eux-mêmes gardaient un petit côté magicien. Ils aimaient à s'entourer d'une sorte de mystère, ils s'étaient fait un langage technique spécial et ces apparences bizarres entretenaient dans l'esprit du vulgaire une croyance que les savants ne cherchaient pas encore à dissiper et que plusieurs peut-être partagèrent.

Il se peut du reste qu'en dehors même des véritables monomanes, qui allaient si allègrement au-devant du bûcher, il se soit trouvé certains sorciers qui, rencontrant au fond des breuvages qu'ils absorbaient des visions étranges, prenaient au réveil ces hallucinations pour des réalités et les racontaient de bonne foi. Ces breuvages, en effet, étaient composés de diverses drogues au premier rang desquelles figuraient la mandragore, la jusquiame, le tabac, le stramonium, toutes plantes agissant, comme on le sait aujourd'hui, énergiquement sur le système nerveux et capables de provoquer, à certaines doses, des hallucinations ou un sommeil plein de rêves dont le souvenir persistantpassaitauxyeux des sorciers eux-mêmes, ou dans l'esprit de ceux de leurs clients auxquels ils confiaient onguents et philtres, pour le fidèle souvenir de choses réellement faites ou vues. Mais dans la plupart des cas la possession démoniaque aussi bien que la pratique de la magie furent des maladies de l'imagination, une variété spéciale de délire contagieux, que Esquirol a bien décrit de nos jours et auquel il a justement attribué le nom de démonomanie.

Gommeni n'en eût-il point été ainsi? On sait à prés ent que dans tous les temps les délires prennent le caractère général des idées de l'époque. Au moyen âge, la superstition avait fait du diable et de ses serviteurs un épouvantail dont l'EgJise

abusait. Le délire eut donc le diable pour objet et les gens furent persécutés par le démon aussi réellement qu'ils le sont aujourd'hui par rélectricité ou les mauvaises odeurs qu'un ennemi invisible leur envoie. Combien voit-on maintenant dans les asiles d'aliénés de victimes du télégraphe, du téléphone, de la photographie ? C'est le reflet et l'exagération des préoccupa tions régnantes; et plus d'un fou vous vient maintenant débiter

ses merveilleuses découvertes sur l'électricité qui, il y a trois cents ans, vous eût raconté avec le même sang-froid et le même aplomb ses relations avec le diable et les maléfices par lesquels il l'obligeait à obéir à ses conjurations.

Il y eut aussi parmi les sorciers des gens qui présentèrent de la léthargie spontanée ; nous en avons rapporté des exemples.

Dans les épidémies démoniaques des couvents (Ursulines de Loudun, de Bayeux, etc.), c'est Vhystérie qui domine beaucoup plus que l'aliénation véritable. Il y a ici une très grande difFérence qu'on ne nous paraît pas jusqu'ici avoir fait suffisamment

ressortir. Le sorcier ne quitte pas son délire, il se croit toujours le sujet du Diable, et chaque fois qu'on l'interroge il

racontera ses relations avec Satan, les horreurs du sabbat e*;

1. Les trois figures ci-dessus, extraites des Démoniaques da7is VArl de MM. Ctiarcot et Richer, faites d'après les tableaux de peintres contemporains de ces scènes, montrent bien que les possédées étaient de véritables malades hystériques.

autres billevesées. La possédée au contraire, tant qu'elle n'est pas en crise, jouit de toute sa lucidité d'esprit. Ce n'est que pendant l'attaque qu'elle gesticule, fait des grimaces et prononce des paroles incohérentes ou des discours étranges, ou d'épouvantables blasphèmes.

Là encore on reconnaît dans ses grands traits l'attaque hystérique, mais il s'y joint une complication plus nettement dégagée dans les récits contemporains, ce sont les états de sommeil qui viennent terminer l'attaque. Les différentes phases apparaissent isolées : ici c'est la léthargie qu'on observe, là, la catalepsie domine; ailleurs c'est le somnambulisme lucide avec son inséparable cortège de visions, de prophéties, de cures miraculeuses.

Mais dans ces aberrations singulières de l'esprit il n'y a ri^en qui soit d'ordre hypnotique : peut-être les exorciseurs par leurs gestes et grâce aux brillants accessoires sacerdotaux qu'ils faisaient briller aux yeux des possédées ont-ils parfois provoqué le sommeil; ce fut entons cas sans le vouloir et sans se rendre compte de ce qu'ils faisaient.

Ce n'est véritablement qu'après Puységur qu'on a connu le sommeil artificiel. Mais c'est à Braid qu'on en doit la première description vraiment scientifique et suffisamment complète. Jusque-là et malgré des méthodes très justes quelquefois, les esprits se sont égarés sur de fausses pistes; c'est ce qui explique pourquoi le magnétisme échoua si souvent devantl'examen des société savantes.

Aujourd'hui la part est faite au merveilleux et à l'exagération. Les faits constatés par Braid. reproduits par Heidenhain, par Charcot et depuis par une foule de savants sont établis sur des bases assez solides pour démontrer que l'hypnotisme n'est point une duperie, mais bien un phénomène physique réel- ; Pour terminer il nous reste à dire ce que nous pensons de la nature du sommeil hypnotique et des modifications encéphaliques nécessaires pour le produire. Ces modifications sont purement fonctionnelles et généralement passagères ; à la longue, cependant, ellespeuventretentir sur les éléments nobles du cerveau et entraîner des altérations persistantes qui se

caractérisent symptomatiqueraent par l'apathie des facultés et par un état de déchéance mentale plus , ou moins accusé.

Nous avons, il y a trois ans, pendant j un séjour de quelques mois à la Salpêtrière, profité des ressources du laboratoire de physiologie, gracieusement mises à notre disposition par M, le D' Paul Richer, pour faire quelques recherches sur l'état de la circulation cérébrale chez les hypnotisés.

Tout portait à croire, en effet, que dans cet état artificiel, de même que dans le sommeil normal, il devait y avoir une modification de la distribution du sang dans le cerveau. Etaitce de l'anémie qui se produisait, comme cela arrive suivant l'opinion la plus généralement admise pour le sommeil normal, était-ce de la congestion ? L'expérience seule nous offrait quelque chance de trancher la question.

Voici comment nous avons procédé dans nos recherches qui ont porté sur quatre sujets différents^ deux aliénées, deux hystériques, toutes les quatre faciles à endormir par les divers procédés en usage.

Il s'agissait d'abord de déterminer l'état normal de la circulation, ce qu'on fait très facilement en prenant le tracé du pouls radial. Mais pensant que, pour ce qui concernait l'hypnose, les modifications de la circulation seraient plutôt locales que générales, au lieu de prendre pour base de nos expériences le pouls radial c'est sur celui de la Carotide Primitive que nous avons fixé le sphygmographe.

Cet instrument, dans chacune des expériences dont nous allons donner le résumé, était appliqué sur la carotide primitive au point où elle passe sous le muscle sterno-mastoïdien. Il était maintenu à l'aide d'une pince spéciale en forme d'étrier ce qui permet au cou de se gonfler librement au moment de l'inspiration, sans changer les conditions de pression du sphygmographe. Cette disposition est très importante parce qu'elle permet de laisser l'instrument en place assez longtemps dans des conditions toujours identiques à elles-mêmes et d'obtenir par conséquent des tracés rigoureusement comparables.

Le sphygmographe était relié à un enregistreur à cylindre

de Marey à rotation lente, ce qui permettait d'obtenir destraeés continus de vingt à trente minutes. ' ■' ; -•;

A l'état de veille, le pouls carotidien nous donna les tracés suivants :

Pouls de la carotide droite.

Le sujet est ensuite endormi par fixation du regard, et, quand la léthargie est complète, l'enregistreur est de nouveau mis en mouvement.

Somnambulisme.

. On voit que dans l'état hypnotique :

1" Le pouls est ralenti, les contractions sont moins nombreuses ;

2° La pulsation est plus brusque, le crochet initial est plus vertical;

3° Le crochet est un peu moins élevé et la ligne de descente moins accentuée.

Ces phénomènes tiennent à ce que l'artère étant dilatée par une plus grande quantité de sang, l'expansion est moins considérable à chaque pulsation nouvelle. Mais le choc de l'ondée sanguine est en même temps plus vite ressenti et plus vite traduit. La ligne de descente moins prononcée indique que l'artère se vide moins complètement, ce dont on peut

conclure qu'il existe en amont du système artériel, dans Te réseau capillaire probablement, peut-être aux origines des veines, des phénon^ènes de stase ou tout au moins de ralentissementMe la circulation.!

Pouls de CL à I état de veille.

Pouis de CL en Icthargie.

Quel que soit, d'ailleurs, l'état du sujet (léthargie, catalepsie, somnambulisme), le tracé de la circulation est toujours le même. Au réveil, il reprend le type normal. .Mais comment se fait le passage d'un type à l'autre? L'étude du tracé va nous répondre sur ce point. ^

Période de réveil.

L'expérience étant disposée comme nous l'avons indiqué plus haut, le tracé est commencé pendant que le sujet est en état de veille, et continué pendant tout le temps qu'on met à le plonger dans la léthargie complète par la fixation du regard sur un objet déterminé. L'état hypnotique chez les sujets sur lesquels nous avons expérimenté apparaissait par ce moyen au bout de deux à trois minutes.

Le tracé montre d'une façon très évidente que le retard de la circulation artérielle et les caractères hypnotiques du pouls s'établissent progressivement et persistent ainsi tant que dure l'hypnose ; nous nous en sommes s ^^^H^^H assuré à l'aide de tracés continués sans interruption pendant trente et quarante minutes.

Pour le réveil la marche est inverse. On donne à la malade endormie la suggestion de s'éveiller au bout d'une minute; pendant ce temps, le sphygmo graphe fonctionne jusqu'après le réveil complet.

Le tracé quitte le caractère hypnotique pour reprendre peu à peu celui de l'état de veille qu'il garde ensuite tout le temps qu'on le continuera sans hypnotiser la malade.

Ces expériences sont encore imparfaites; elles ont besoin d'être reprises, contrôlées par iJ'autres, et scvcrcmcnt analysées. Elles semblent en tous cas

prouver cependant que l'état hypnotique entraîne une modification dans la circulation de l'encéphale, modification qui

U A l'état de>eille.

paraît consister en un ralentissement dans la circulation des capillaires.

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