UN FAIT D'AMNESIE RETROGRADE
(Revue scientifique, 28 mars 1891.)
Les cas d'amnésie rétrograde étant encore très rares dans la science, je crois devoir publier le suivant. Je le dois à l'obligeance du père du blessé et à celle de mon collègue et ami, M. Démons, qui a donné ses soins au malade.
Philippe X..., âgé de vingt ans, fait, le lundi 9 février 1891, vers deux heures de l'après-midi, une chute de cheval. Il est renversé en arrière, et tombe sur un sol uni. Son père et d'autres personnes se précipitent et le relèvent. Il a une perte de connaissance qui ne dure que quelques secondes, une sorte d'étourdissement, et ne se plaint que d'une contusion à une jambe. A ce moment, sa mémoire paraît complète, car il se rend parfaitement compte de la façon dont sa chute est arrivée. Mais environ dix minutes après, son père l'ayant conduit, à pied, dans une maison voisine, sa physionomie s'altère; il pâlit, rougit, et ne se rappelle plus aucun des faits, ni du jour, ni de la veille, ni des trois jours qui précèdent. Ainsi, l'accident étant arrivé le lundi, il a oublié que le dimanche, ayant eu quelques amis à dîner, il est allé à la cave choisir du vin fin. Il en est de même de son existence du samedi et du vendredi : tout ce qu'il a fait, tout ce qui s'est passé pendant ces jours n'existe pas pour lui. Pour le jeudi, ses souvenirs sont brouillés et confus. Pour le temps qui précède, sa mémoire est entièrement nette. Ainsi, reconduit chez lui, il ne manifeste aucun étonnement à la vue de sa mère et des objets qu'il avait l'habitude de voir. La perte de mémoire n'est complète que pour les quatre jours qui ont précédé sa chute.
Cinq à six jours après l'accident, qui n'a eu, du reste, aucune suite, Philippe X... a vu sa mémoire revenir. Elle s'est rétablie graduellement de la façon suivante :
Les souvenirs du jeudi se sont complétés, et ceux du vendredi, du samedi
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et du dimanche sont revenus. Cependant sa mémoire était encore bien faible ; elle était comme un piano auquel il manque des cordes, et il fallait insister pour rappeler ses souvenirs. Ainsi sa mère, lui parlant de son précepteur, qu'il voyait tous les jours, il cherche, fait comme un effort, et dit : — Ah! oui! M. X...? C'est vrai! je me souviens. — L'impression existe, mais elle est mal conservée.
Aujourd'hui, près d'un mois s'est écoulé, et la santé de Philippe X... est devenue parfaite, j'entends sa santé intellectuelle. Il n'a plus aucun trouble dans ses souvenirs. Il y a cependant une lacune, c'est la matinée du lundi. Il se souvient qu'il a mis des bottes, sans doute pour monter à cheval. Mais il ne sait rien de plus, jusqu'au moment où on l'a relevé.
Cette lacune insignifiante de quelques heures disparaîtra certainement.
Je ne ferai aucune réflexion sur ce fait .d'amnésie rétrograde, n'ayant rien à ajouter à ce que j'ai dit ailleurs (1). Je redirai seulement que, si j'étais juge d'instruction et qu'après son retour à la connaissance, un homme qui aurait été battu accusât un autre homme et entrât dans les détails de l'événement, j'aurais des doutes, certain que, si cet homme avait perdu connaissance, il devrait avoir oublié ce qui a précédé immédiatement cette perte, et pourrait bien accuser un innocent.
A propos du fait qui précède, je ferai seulement une remarque, c'est que Philippe X. . . n'a eu qu'une perte de connaissance de quelques secondes, une sorte d'étourdissement, tandis que, dans les cas connus jusqu'ici, la perte de la connaissance a été longue et complète, et que Philippe X... n'a vu se manifester l'amnésie que huit à dix minutes après l'accident.
L'amnésie rétrograde peut donc être la conséquence d'un traumatisme relativement léger, et ne pas se manifester immédiatement après le retour à la connaissance.
(*) Voir les Troubles intellectuels consécutifs aux traumatisme* du cervcau(Archivcs de Médecine, février 1881).
LE CARACTÈRE DANS LA SAINTE ET DANS LÀ MÀLADIE(i)
Sur ma demande, M. le professeur Th. Ribot a bien voulu faire à ce travail la préface suivante :
<a L"étude du caractère est bien peu avancée, et cette lacune se » laisse voir facilement dans tous les traités contemporains de psycho- » logie. Non que l'importance en soit méconnue, car, sans parler du * livre de Bain, On study ofcharacter, et de la Charakterologie,hien » obscure, de Bahusen, il n'y a guère de livres récents consacrés à la » psychologie physiologique qui ne contiennent au moins quelques )) pages sur ce sujet. Malheureusement, on ne tire de leur lecture :» que des impressions vagues et le sentiment que presque tout est s encore à faire.
» C'est qu'il faut, pour traiter cette importante question, une s méthode particulière. La psychologie expérimentale se propose y> l'étude des phénomènes de la vie mentale : elle les classe, elle :>' essaie de les ramener à des lois, de retracer les conditions de leur » genèse, Tordre de leur évolution, de montrer comment ils se y> développent par une marche, du simple au composé, par des 3 associations et dissociations successives. En un mot, comme )) toute autre science, elle tâche, dans la mesure de ses forces, ï d'établir des lois générales. Les faits particuliers, les données y> concrètes de l'expérience, même les cas rares, ne sont pour elle
(*) Félix Alcan. éditeur, Paris. Î887.
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)) qu'une matière à interpréter, qu'elle doit réduire à des formules. » D'un autre côté, les grands observateurs de la nature humaine, » les romanciers, les auteurs dramatiques qui ont la vision exacte » et profonde des caractères, qui créent des personnages vivants, » c'est-à-dire en qui se retrouvent cette. unité organique, cette » logique intérieure qui est au fond de tout ce que produit la )> nature, sauf chez les monstres — ceux-là ne s'occupent que des )) individus. En fait, ils sont plus près de la réalité que la science, )) toute vie physique étant, en fin de compte, individuelle. Mais les )) causes qui créent les caractères individuels, que leur art pénètre » et fixe, ils ne les donnent ni ne les cherchent. Leur but est autre. » La science du caractère ne peut procéder ni par généralités, )) comme la psychologie, ni par individualités, comme l'art; Elle » occupe une position intermédiaire. Son objet, c'est la détermi- » nation de certaines variétés typiques et des nuances de chaque » type.
3> Il semble que le moment est favorable pour ce genre de reeher- » ches qui, même dans la psychologie générale, a déjà porté de bons )) fruits. Je rappellerai combien, dans ces derniers temps, l'étude » des diverses formes d'aphasie a contribué à faire comprendre la » complexité du mécanisme de la pensée et de ses rapports avec les » signes qui l'expriment. Le progrès a consisté à substituer l'étude t> de divers types d'aphasie à une étude de l'aphasie prise en général, » c'est-à-dire à serrer de plus en plus près la réalité. — En oc qui » concerne les images, plusieurs auteurs, parmi lesquels il convient » de citer avant tout Galton et Chareot, ont montré qu'il existe » parmi les hommes des types très différents, suiv.'int qu'eu eux les limages visuelles, auditives ou inolriees, prédominent, et j'ai, pool y> ma part, l'espérance que cette manière de procéder est loin d'avoir » donné tous ses résultats. Tant que h psychologie a été seul la )) tutelle de la métaphysique, il était inévitable qu'elle cherchai » avant tout et à tout priai l'unité, il a fallu réagir. L'étude du » caractère fournit un point d'appui à ceux qui travaillent dans » cette direction, c'est-à-dire dans le sens de la diversité.
» Les difficultés qui lui incombent sont grandes. Il est inutile de j> les dire, parce que L'auteur l'a fait mieux que noirs. Avant tout —
)) et nous sommes heureux d'être d'accord sur ce point capital » avec M. Azam — le fond du caractère doit être cherché dans la )) vie affective : il dérive des appétits, tendances, sentiments, émo- » tions, passions de chaque homme, bien plus que de son intelli- » gence. Il est vrai que nous touchons ici à la partie la moins » avancée, la moins consistante et la plus difficile de la psychologie. » Tous ceux qui l'étudieront, même dans les traités les meilleurs et » les plus récents, en seront peu satisfaits. La faute en est au sujet » et aussi aux psychologues qui, pour des raisons qu'il ne serait pas » malaisé d'indiquer, ont toujours eu une tendance à mettre la vie 3 affective au second rang, quoique dans la vie réelle, qu'on le sache » ou qu'on l'ignore, elle soit toujours au premier, parce qu'elle est » l'expression directe et immédiate de l'organisme tout entier, du » tempérament. L'étude des tempéraments, vieille comme la méde- » cine, sans cesse rejetée pour son peu de solidité scientifique, sans » cesse reprise pour le fond de vérité qu'elle contient, remaniée » encore récemment par plusieurs auteurs, est, dans l'ordre physio- » logique, l'équivalent de l'étude du caractère dans l'ordre psyeho- » logique.
» Comme on le verra, M. Azam a employé la méthode comparative. » Il cherche les premiers traits du caractère dans ranimai, puis dans )) l'individu humain, à l'état sain ou morbide, puis dans les nations » où, par l'effet de causes multiples, les ressemblances s'addition- )) nent, se fixent intérieurement par l'hérédité, extérieurement par » les mœurs et produisent ainsi des types irréductibles, que l'on » peut parfois opposer l'un à l'autre, comme une antithèse parfaite : » tels seraient l'Hindou et l'Américain du Nord.
» Il est bien inutile de faire ressortir l'importance pratique d'une » pareille étude, car elle n'est contestée par personne. A une époque » et dans un pays où la préoccupation est si grande pour l'éducation )) nationale, la connaissance scientifique des diverses formes du » caractère serait un résultat de premier ordre.
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