AVANT-PROPOS
Tout le monde sait que la langue française est la plus pauvre des langues : s'il le fallait prouver, le mot caractère y suffirait; que de significations n'a-t-il pas? depuis le caractère d'imprimerie jusqu'au vocable : « C'est un grand caractère, )) en passant par les caractères distinctifs des espèces.
Dans les lignes qui suivent, j'entendrai ce mot dans le sens le plus vulgaire; je dis vulgaire, car chacun sait ce que veut dire : bon ou mauvais caractère. S'il était utile d'expliquer une expression comprise de tous, je dirais qu'on entend par elle l'ensemble des qualités ou des défauts que manifeste l'individu dans ses rapports avec son entourage. Ces qualités et ces défauts varient suivant l'état de santé ou l'état de maladie ; c'est ce qui explique le titre de ce travail.
Si les philosophes ont négligé d'étudier le caractère, bien qu'il soit une manifestation intellectuelle, c'est sans doute par dédain : ils l'ont considéré comme un simple texte à développements littéraires; du reste la littérature l'a fort bien accueilli, et l'étude du caractère, faite par les maîtres, a été l'origine de nombreux chefs-d'œuvre.
Malgré ce dédain, un médecin croit devoir l'accueillir et appliquer à son étude la méthode scientifique, moins brillante mais plus précisé que celle qui lui a été appliquée jusqu'ici.
Je ne me dissimule pas les très grandes difficultés de cette étude; il est toujours, en effet, difficile de parler de ce que tout le monde sait, le lecteur étant disposé à dire : «Cela ne m'apprend rien, je savais déjà tout cela. »
De plus, la question du caractère n'ayant été traitée scientifiquement par personne, du moins en France, je n'ai pas la ressource, m commode, d'emprunter à autrui des idées ou des phrases toutes laites.
L E C A R A C T È R E 1) A N S L A S A N T É E ï I) A X S L A M A L AD I E . 229
Enfin, ce n'est pas sans motif que le caractère a été, jusqu'ici, plutôt un sujet littéraire qu'un sujet scientifique ; et, par suite, le fond naturel de toutes les œuvres d'imagination n'est-il pas le trait principal de l'homme?
Mais, les grands écrivains n'ont-ils pas épuisé ce sujet dans la création des héros de leurs drames? Je cours donc le danger, si c'est un danger, de faire sur un sujet rebattu une œuvre de littérature plutôt que de science; mes études ne m'y ont pas préparé. Mon désir est plus modeste : au lieu de créer de« types en leur donnant des caractères imaginés, je vais étudier les caractères tels qu'ils sont; œuvre moins brillante sans doute, mais plus précise et plus pratique.
Je ferai en sorte d'être clair. Je sais que les raisonnements philosophiques, dont j'userai du reste peu, gagnent en prestige à s'entourer de nuages, les nuages du Sinaï — les brouillards du bois sacré ; mais, parlant à tout le monde, de tout le monde, je parlerai comme tout le monde. Je m'en consolerai si mes types sont vrais.
Je crois devoir étudier successivement le caractère dans ses diverses manifestations générales : celui des animaux, celui des nations, enfin le caractère des individus dans l'état de santé et dans l'état de maladie.
230 IIIe PARTIE. - PSYCHO-PHY&IOLOGIE.