LE CARACTÈRE DES ANIMAUX
Les animaux ont-ils un caractère? Pour moi, le doute n'est pas permis : les plus élevés d'entre eux, les compagnons de l'homme, ont leur personnalité, et ne ressemblent que de loin à leurs pareils vivant à l'état sauvage.
Bien que je n'aie pas la pensée de faire ici un chapitre d'histoire naturelle, je dois entrer dans quelques développements qui, du reste, sont dans l'esprit de chacun. J'étudierai comme types le caractère des compagnons les plus ordinaires de l'homme, le chien et le cheval.
Caractère du chien. — Le caractère général du chien, en tant qu'espèce, est la fidélité, l'attachement à son maître, une certaine finesse et aussi la bonté. — En tant qu'individus, les chiens ont tous les caractères. Cette modalité intellectuelle tient-elle à l'état social dans lequel le hasard les a placés, ou tient-elle à leur rare? La réponse est difficile à donner. N'est-il pas, en effet, difficile de dire pourquoi les bull-dogs sont les chiens des bouchers et les levrettes les chiens des dames? Est-ce parce que les bull-dogs ont de méchants instincts ou parce que les bouchers, qui ont des habitudes sanguinaires, les rendent méchants. Quant aux levrettes, sont-elles capricieuses et frivoles par naturel, ou ce caractère, qui est celui de leurs maîtresses, leur a-t-il été donné par elles?
Je serais plutôt disposé à croire que ces variétés du chien ont été créées d'abord par l'homme dans un but déterminé, et que leurs races ont conservé, par hérédité, les caractères imposés à leurs ancêtres.
Il est certain, du reste, que L'état social des chiens a nue action sur leur caractère, fini n'a pas été frappé de l'air humble avec lequel
le chien de l'aveugle tend au passant sa sébile pour quémander les gros sous, et de l'air arrogant du chien de manchon de la grande dame?
J'ajouterai que l'influence de l'hérédité ne saurait être niée; il est en effet des variétés de chiens, les chiens de chasse, par exemple, qui ont des habitudes, des aptitudes et un caractère particuliers, qu'ils tiennent certainement de leurs ascendants. Bon chien chasse de race; ce qui n'empêche pas tel ou tel d'entre eux d'avoir tel ou tel caractère, suivant le milieu dans lequel il a été placé, suivant aussi le caractère de son maître. A l'air humble et craintif avec lequel un chien répond à sa voix, il n'est pas difficile de reconnaître que ce maître est violent ou brutal. Rien de plus frappant aussi que le caractère violent du ^chien des Arabes : tout homme qui n'est pas couvert du burnous provoque sa fureur; il le poursuit de ses aboiements, manifestant hautement les sentiments que son maître a pour le Roumi.
Ici, l'hérédité et le milieu jouent un rôle égal. De tous les animaux, le chien est celui sur lequel on peut le mieux observer l'influence de l'âge sur le caractère; le jeune chien joue comme un enfant, il en a la légèreté et la pétulance; il en est de même du jeune chat. Plus tard, son caractère est fait et, pendant toute sa vie, il a les mêmes allures qu'il doit, comme je l'ai déjà dit plus haut, à l'hérédité ou au milieu dans lequel il vit ; devenu vieux, le compagnon de l'homme est, ainsi qu'un homme vieillissant, sérieux et philosophe : il ne s'amuse plus ; de même que le vieillard, il ne s'agite plus sans nécessité.
Il y a, certainement, au point de vue du caractère, entre un jeune et un vieux chien, la même différence qu'entre un jeune homme et un vieillard.
Caractère du cheval. — Le cheval a son caractère général que quelques mots résument: docilité, patience, courage et bonté; mais plus encore que pour le chien, les caractères des individus varient singulièrement; chaque cheval a son caractère, suivant le travail qu'on lui demande, suivant aussi certaines aptitudes qui lui sont propres.
D'après ses besoins, l'homme demande au cheval : la force, la
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vitesse, le courage et la sobriété; aussi le caractère de l'animal varie suivant ces conditions dominantes.
Le cheval de force est le cheval de trait, dont le type est la race boulonnaise; le muscle prédomine chez lui et, semblable au paysan ou au charretier qui le mène, il obéit patiemment; sans activité intellectuelle, comme son maître, il est lourd et grossier; fabriqué pour Fhomme dans un but déterminé, l'exagération du muscle, son état intellectuel et son caractère reflètent son origine, et sont en rapport avec son but.
Je ne crois certainement pas que la force exclue l'intelligence, on voit tous les jours ces deux éléments réunis; mais il faut bien reconnaître que, soit par l'hérédité, soit par la nature, le cheval de trait est inférieur en intelligence au cheval de guerre ou au cheval de course; aussi ne lui demande-t-on que les services qu'il peut rendre.
Le cheval de vitesse est le cheval de course ; la plupart du temps, de race pure, il est, dans ses qualités comme dans ses défauts, le représentant d'une longue suite d'aïeux; il n'est pas d'éleveur qui ne sache la généalogie de tout cheval de course ; je n'insisterai pas sur la recherche de son caractère spécial ; il n'a pas, en effet, d'autre caractère que celui qui lui est donné par son entraîneur; la plupart de ses vices, comme ceux du reste de tous les chevaux, lui viennent de la brutalité ou de l'inintelligence de ceux qui le dressent.
Un peu dans toutes les parties du monde, plus particulièrement dans l'Asie centrale et dans l'Extrême-Orient, il est de vastes espaces, pampas, steppes ou déserts dans lesquels, sans le cheval, l'existence de l'homme serait impossible. Séparées par d'immenses étendues, les familles ou les tribus ne pourraient avoir aucune relation entre elles sans ce précieux animal ; si le cheval n'existait pas, ces contrées seraient inhabitées.
Quelle que soit l'existence de ces agglomérations d'hommes, qu'ils soient pasteurs ou guerriers, nomades ou résidants, le cheval fait partie de leur famille; nous ne nous faisons qu'une idée imparfaite • le l'importance de cette sorte de parent, né sous la tente; élevé avec les enfants de la tribu, il est l'ami de tous, jamais bal lu, toujours caressé, il grandit entouré de soins; s'il est beau, il est
l'orgueil de son maître, et sa généalogie, précieusement conservée, passe aux enfants et aux petits-enfants; aussi, son caractère diffère singulièrement de celui de l'animal qui nous est connu ; il est docile et doux, aimant et affectueux; viennent cependant les circonstances où son maître doit faire appel à ses précieuses qualités : son caractère s'élève avec ce qu'on lui demande ; pillard ou guerrier, nomade ou pasteur, son maître doit parcourir rapidement de vastes espaces, ou lutter avec un ennemi; il faut donc au cheval de la vitesse, du fond et du courage; il doit être sobre et patient, — tous possèdent ces qualités précieuses; il n'est pas un voyageur qui n'affirme l'exactitude de ce que j'avance.
En outre des qualités ou des défauts de caractère des chevaux des catégories précédentes, tous ont certaines tendances qui leur viennent, soit du sang, soit du milieu.
Nativement, le cheval est bon, il n'est pas Carnivore; il n'a pas besoin de tuer ou de faire souffrir d'autres animaux pour se nourrir; or, la méchanceté et la ruse ont le plus souvent pour origine, chez l'animal, le besoin de vivre; les chats ne sont jamais bons; les carnassiers, enfants de sauvages, pris jeunes et élevés en captivité, le sont moins encore, quels que soient les soins que l'homme ait pris de leur éducation ; le petit loup, le jeune lion, si aimables et si gracieux qu'ils soient, ont, à un moment donné, des réveils de férocité connus de tous. L'enfant d'un cheval sauvage ne saurait les avoir; son espèce ne se nourrit pas de chair.
Le cheval est vindicatif et n'oublie pas les coups qu'il a reçus; il semble avoir une sorte de sentiment de la justice, car s'il se venge, ce n'est pas des coups qu'on lui a donnés pour l'accomplissement d'une tâche, mais de ceux qu'il a injustement reçus. Ces actes vengeurs sont, la plupart du temps, le fait des chevaux qui ont des maîtres grossiers ou inintelligents. Combien valent mieux que ces maîtres !
Un vétérinaire distingué de Bordeaux, M. Causse, ancien vétérinaire militaire, a bien voulu me communiquer quelques faits touchant le caractère des chevaux.
Je lui emprunte l'anecdote qui va suivre :
« Un soldat du 41e chasseurs pansait et montait un beau cheval
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normand, très vigoureux, et, arrivé au régiment depuis peu, ce soldat, quoique excellent cavalier, avait, tous les jours de manœuvre, à lutter avec l'énergie et l'impétuosité de sa monture. Au lieu de lui imposer sa volonté par des caresses et de bons traitements, il préféra, à l'insu de ses chefs, employer la violence, qui se traduisait sans mesure et chaque jour par des corrections brutales de toute sorte. Or, les sensations que ce cheval percevait des mauvais traitements qui lui étaient infligés à tort et à raison, étaient jugées et appréciées par lui, puisqu'il conserva pour son cavalier une haine profonde, sournoise et dissimulée, qui aboutit à un véritable drame.
» Un jour le régiment évoluait sur le terrain de manœuvres; ce cavalier et ce cheval, toujours bataillant, durent, par ordre, sortir des rangs parce qu'ils occasionnaient dans le peloton des à-coup préjudiciables à la régularité des manœuvres. Le cavalier, toujours en selle, se plaça dans un des angles du champ de manœuvre, d'où il regardait les évolutions du régiment; pendant ce temps, les idées de rancune accumulées depuis longtemps dans le cerveau du cheval le déterminèrent à un acte de vengeance féroce. Tout à coup, le cheval saisit vigoureusement de ses puissantes mâchoires la jambe droite du cavalier, et le fit tomber ; aussitôt qu'il fut à terre sans défense, il se jeta sur lui avec fureur, lui saisit le bras gauche et le broya comme aurait pu le faire une charrette pesamment chargée. On accourut au secours du cavalier, et ce n'est qu'à grands coups de plat de sabre que l'on parvint à faire lâcher prise au cheval, dont l'état d'exaltation était extraordinaire.
» Le cavalier subit l'amputation du bras, et le cheval fut réformé comme méchant et indomptable. »
Il est des chevaux qui ont un caractère sensible et impressionnable, en même temps qu'ils sont doux et ardents; M. Causse m'a communiqué l'exemple suivant :
« .l'avais, dit-il, un cheval de race barbe, âgé de huit ans, plein de Vigueur, d'audace et d'entrain, et d'une grande souplesse de caractère, due, sans nul doute, aux bons traitements dont il était l'objet ilr ma part; cet animal, d'une intelligence au-dessus de la moyenne, reconnaissait admirablement tous ces bons procédés; il hennissail
quand j'entrais dans son écurie, et me léchait les mains comme l'eût fait un chien affectueux.
d A la promenade ou à la manoeuvre, quoique d'un caractère inflammable et susceptible, il obéissait avec une extrême docilité.
» Ce qui précède n'a qu'un but, celui de faire apprécier et connaître le caractère de cet excellent serviteur pour la compréhension du fait que voici :
y> C'était en 1868, nous faisions ensemble une promenade sur la belle route qui traverse la forêt de Rambouillet, ville où tenait garnison le dépôt du 11e chasseurs. Ce jour-là, comme d'habitude d'ailleurs, il me ravissait par la facilité de ses grandes allures, quand tout à coup arrive derrière nous une voiture tramée par deux puissants trotteurs ornés de grelots retentissants.
» A ce bruit inopiné, mon cheval s'épouvante, fait un bond prodigieux, et va malheureusement retomber sur un tas de cailloux où il se couronne grièvement.
» Je descends aussitôt, j'examine les plaies saignantes, et j'emmène mon pauvre blessé au quartier de cavalerie situé non loin de là. — Pendant ce court trajet mon cheval était triste, morne et abattu, paraissant apprécier la gravité de son état. — Au quartier, il est installé dans sa stalle, la croupe à la mangeoire; cette position insolite devait faciliter les ablutions d'eau froide ordonnées sur les plaies. Après le déjeuner, quelques officiers du dépôt, parmi lesquels sa trouvait le commandant B..., m'accompagnèrent pour voir ce cheval que tous aimaient ; en arrivant à l'écurie, je m'approche du malheureux blessé, je le caresse de la main, sur la tête, sur l'encolure, en accompagnant ce témoignage d'affection de bonnes paroles.
» Alors, un fait inouï pour mes camarades et pour moi se produisit : ce cheval, attendri par ces caresses, honteux de ses blessures, se mit à pleurer... car de l'angle nasal coulaient de grosses larmes glissant tout le long du chanfrein.
»Ce fait curieux de physiologie comparée a eu de nombreux témoins qui en témoigneraient encore aujourd'hui. »
A propos de la douceur de caractère et de la patience de certains chevaux, M. Causse m'a cité le fait suivant :
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(( M. Audy, éleveur des environs de Compiègne, faisait sa promenade habituelle dans la forêt de Compiègne ; arrivé au lieu dit le pont de Berne, le froid se faisant sentir, il mit pied à terre, laissant aller, suivant son habitude, son cheval en liberté; il folâtrait à quelques pas de lui, quand soudain retentit un grand bruit de feuilles sèches sous les pas de quelque animal, biche ou chevreuil; le cheval bondit et s'élança comme un trait vers Compiègne; M. Audy ne s'en inquiéta pas, car, d'habitude, ce cheval ne le quittait jamais et il comptait sur son prompt retour. Cependant, ne le voyant pas venir, il pensa qu'il avait fui jusqu'à son écurie ; il se hâta de rentrer; mais le fugitif n'était pas de retour. La nuit étant fort noire, M. Audy abandonna l'idée d'aller à la recherche de son cheval et se coucha, laissant ouverte la porte de son écurie. Le lendemain, l'animal n'étant pas rentré, M. Audy, très inquiet, alla dans la forêt relever les pas de son cheval; il avait d'abord parcouru un kilomètre en ligne droite, puis, s'étant arrêté, sans doute pour écouter la voix de son maître (malheureusement, dit M. Audy, trompé par la nuit, j'avais appelé mon cheval dans une direction opposée à celle qu'il avait suivie), n'entendant rien, l'animal était reparti dans une autre direction, puis s'était arrêté au carrefour du Buissonnet, à deux cents pas de la route de Soissons. C'est là que je le retrouvai vers huit heures, sans nul dérangement dans son équipement; il n'était pas sorti du carrefour depuis la veille, cinq heures du soir; il m'avait donc attendu pendant dix heures à la même place, pour ainsi dire, car aucune de ses foulées ne sortait de l'étroite enceinte. »
Ce n'est pas sans un sentiment de tristesse qu'on voit si parfaitement utiliser chaque jour, dans l'élevage des chevaux, les enseignements déduits de l'hérédité. Que serions-nous si on faisait pour l'homme ce qu'on fait pour le cheval?
Il est permis de penser que si, tant au physique qu'au moral, au lieu d'être le produit d'unions et de croisements basés la plupart du temps sur l'intérêt, l'homme unissait d'une sélection aussi raisonnée que le cheval de course, il serait certainement de beaucoup supérieur à ce qu'il est; le caractère et les facultés de l'esprit ne sont-elles pas perfectibles par sélection, tout aussi bien que les
L E C À H ACTE R E D A X S L A S A X T È E T L) A X 8 L A M A L A D I E. 237
aptitudes physiques du cheval, du lapin et môme du modeste pigeon ?
Mais je m'arrête, eette question m'entraînerait trop loin.