LE CARACTÈRE DES NATIONS
Les tribus, les nations et les races, toutes les agglomérations d'hommes, en un mot, vivant plus ou moins en société, ont un caractère qui est la résultante du caractère des individus; il en représente en quelque sorte la majorité.
Ce caractère peut être considéré au point de vue historique et au point de vue actuel ; pour fixer les idées, mieux exprimer ce que j'entends par caractère au point de vue historique, et ne pas m'égarer, je prendrai la nation française.
Faisons le tableau succinct de ce qu'a été le caractère de ce peuple dans tous les temps. Certaines parties de ce tableau s'appliquent à d'autres nations, car ce n'est qu'à une époque relativement moderne que les nations se sont particularisées.
On ne peut naturellement qu'émettre des hypothèses sur le caractère des peuplades préhistoriques qui habitaient le pays qui est aujourd'hui la France; il est cependant certain que ces sauvages, analogues à ceux qui habitent aujourd'hui les contrées inexplorées, étaient grossiers, batailleurs et féroces; rien de plus naturel : la lutte était leur existence, et quelle lutte ! Pour la sécurité de leurs familles, ils habitaient des cavernes à peu près inaccessibles, en général situées sur le penchant des rochers abrupts dominant les cours d'eau; pour les nourrir, ils ne pouvaient que pêcher et chasser au travers de mille dangers, car ils avaient à combattre les animaux féroces et gigantesques dont nous trouvons les ossements mêlés à leurs os : le mammouth, le grand ours, le lion des cavernes, l'hyène, etc. Quel pouvait être le caractère de ces hommes? Il est permis de croire que la ruse, le courage et la férocité en faisaient le fond.
Lorsque les familles, premiers rudiments de l'humanité, se sont réunies en tribus sous le commandement du plus intrépide, dans
le but d'accroître leurs forces, ces agrégations ont eu le caractère des individus, et, pendant de longs siècles, les tribus ont été rusées, pillardes et féroces. C'est ainsi que la société a commencé.
Combien a duré ce temps, nul ne saurait le dire ; il est seulement permis de croire que l'évolution a été lente, analogue comme durée à celle de la terre, que Lyell a si magistralement décrite.
Avec le temps, les tribus que rie séparaient pas les obstacles naturels, tels que les montagnes et les grands cours d'eau, se sont unies et ont formé des nations ; en même temps, leur état social progressait et leur caractère se modifiait avec lui ; la ruse devenait de la finesse, la témérité, du courage, et la férocité devenait la cruauté plus ou moins raffinée qu'on retrouve chez tous les peuples naissants.
En ce qui touche la France, les divers peuples qui devaient, en s'unissant plus tard, constituer la grande unité nationale qui fait notre honneur et notre gloire, avaient chacun leur caractère propre. D'après Amédée Thierry, le caractère du Gaulois proprement dit se distinguait par la franchise, la bravoure impétueuse et l'intelligence ; par contre, il était indiscipliné, combattait sans ordre, et se faisait remarquer par sa vanité et son ostentation.
Je ne parle ici que des Gaëls; les Kymris, qui sont devenus les Bretons, étaient plus froids, plus sérieux, plus méthodiques; les Aquitains, rusés, vifs et adroits; enfin, les Ligures, sobres et laborieux, mais fourbes et intéressés. Nous verrons plus loin, en étudiant le caractère actuel des Français, comment se sont conserves, (huis les différentes parties de notre pays, ces caractères de mis ;tncclres. Avec la suite des siècles, ces éléments se groupèrent et constituèrent un corps de nation. La civilisation et les mœurs progressèrenl cl le caractère des Français s'affirma.
Suivre pas h pas ces modifications depuis V époque où la France fut la Gaule, serait faire l'œuvre de l'histoire. Tel n'est pas mon but, et mon sujet est plus restreint; aussi n'étudierai-je le earaeterc français que dans les grandes époques où il s'est particulièrement affirmé.
Jusqu'au moment où les classes moyennes, le tiers-état de ITN'.i. ont pris une certaine importance, la Dation Irancu-r m ggfHait que deux classes : le peuple et la noble-
Sans être absolument séparées, ces classes se mélangeaient peu ; leur caractère différait, mais cette différence tenait surtout à ce que la noblesse était plus instruite et plus policée, en un mot plus civilisée ; elle était à la tête de la nation et son caractère général était considéré comme étant celui de tous les Français; quelques mots suffisent à le peindre. Le Français était vaillant, souvent téméraire, mais sans ténacité ni patience; intelligent et fin, il était aimable, souvent frivole et toujours chevaleresque: Tirez les premiers, Messieurs les Anglais, est resté légendaire.
tTest surtout à l'époque de la Révolution qu'on a vu se dessiner le caractère des classes dirigeantes de l'époque; ceux que la Révolution a fait périr sur l'échafaud sont morts, pour la plupart, avec un courage héroïque, et ceux que l'émigration a fait vivre à l'étranger ont causé i'étonnement et l'admiration de nos voisins par leur courage et leur résignation dans la mauvaise fortune, et aussi par leur légèreté et leur frivolité; l'impression qu'ont laissée nos compatriotes n'a que trop persisté.
Les historiens de l'émigration ont conservé le souvenir de ces grandes misères supportées avec un eourage et une résignation plus grands encore, et aussi de ces soirées de Baie, de Londres et de Coblentz, où les plus grands seigneurs et les plus grandes dames se réunissaient pour danser et jouer aux petits jeux, apportant ehacun leur bûche et leur chandelle ; pendant le jour, le prince, pour vivre, donnait des leçons de danse et de maintien; la duchesse avait reprisé et repassé le linge des dames de la ville; et chaque soir, frivoles et charmants, ils faisaient des mots, chansonnant les Brigands de Paris, et attendaient, en dansant, le moment qui ne pouvait tarder où l'Étranger les ramènerait en triomphe dans leurs châteaux.
Malheureusement pour eux, la Providence qui, paraît-il, n'avait pas l'esprit français, ne les a écoutés que vingt ans après, car les Princes, la Tendée et les chansons n'avaient pas suffi; ils étaient de ceux qui croient que le eourage et l'esprit peuvent dispenser des autres qualités; ainsi que trop de gens, ils prenaient la forme pour le fond.
Pendant ce temps, les autres Français montraient aussi leur caractère : ivres de liberté, électrisés par le patriotisme et faciles à
entraîner par les grands mots, ils mettaient leur courage à défendre la liberté conquise et le pays envahi. Ces dangers exaspérèrent les colères, et les passions soulevées conduisirent fatalement à la Terreur et aux journées de septembre; mais, en ces temps les plus sombres de notre histoire, le caractère français ne s'est pas démenti ; Consultez les mémoires du temps : après des journées terribles où les instincts les plus féroces faisaient hurler la foule autour des échafauds, la gaieté, l'esprit, la frivolité même reprenaient leur empire, et sur les places publiques on dansait en rond autour des arbres de la Liberté en répondant aux chansons des émigrés par le Ça ira et la Carmagnole.
Singuliers caractères, spirituels et légers jusqu'à la frivolité, courageux jusqu'à la témérité, sans mesure ni frein, leurs colères devenaient aisément féroces : tels ont été nos pères de ce temps.
Bientôt, le calme étant venu sous la main d'un maître, la dominante du caractère français a été la passion de la gloire; on se battait toujours, mais on riait aussi. 11 y a longtemps qu'on a dit : En France, tout finit par des chansons.
De nos jours, bien près du temps où j'écris ces lignes, la France a passé par une épreuve où son caractère s'est affirmé; je veux parler de l'Année terrible. Dans ces douleurs, le caractère du Français a été, pour tout observateur impartial, un profond sujet d'études.
Après une longue période de temps, pendant lequel on a pu la croire endormie par les paroles célèbres : l'Empire c'est la paix — enrichissez-vous, la France s'est réveillée sous le talon de l'étranger. Mais son caractère n'avait pas changé; toujours bouillante et chevaleresque, elle a donné au monde, on l'a dit, le spectacle d'un paladin armé en guerre chargeant une locomotive. Que pouvait faire la vaillance impétueuse, la furia frcuiccse, contre la trajectoire savamment calculée des obus?
C'est surtout pendant une des périodes les plus douloureuses de notre histoire, pendant le siège de Paris, que le caractère des Français a montré sa grandeur et ses faiblesses; ces temps sont trop près de nous pour que chacun n'en ait pas le souvenir.
Dès que Paris fut investi, dès qu'il fut démontré que toute communication avec le reste de la France était impossible, le trait le
plus frappant du caractère des assiégés fut la résolution; pendant les jours qui ont précédé cette lugubre époque, beaucoup d'inutiles, les vieillards, les enfants, nombre de femmes, avaient, avec résignation, abandonné leur foyer et les chefs de famille aux chances terribles d'un siège. S'il y eut des défaillances, elles ne furent pas nombreuses. Paris cerné, une vie nouvelle commençait; bientôt vinrent les privations qu'aggravait un hiver terrible : elles furent supportées avec courage et patience ; on faisait queue aux boucheries, et ces foules d'êtres souffrants et affaiblis, les pieds dans la neige, étaient égayées par des plaisanteries et des chansons.... Insouciance et légèreté, disent ceux qui ne connaissent pas le caractère français; non..., dirons-nous, gaieté inaltérable, résignation et courage.
En même temps, on se battait aux avant-postes et on y savait mourir en chantant: c'était l'héroïsme dans toute sa grandeur; mais par contre, quelle faiblesse d'esprit, quelle crédulité, quelle naïveté! Les bruits, les racontars les plus incroyables étaient acceptés de tous, et volaient, dans la grande ville, agitant les masses; une lumière était un signal fait à l'ennemi, et provoquait une émeute ; on savait de source certaine que dans trois jours le siège serait levé. Paris vécut ainsi de longs mois, se battant avec héroïsme, subissant la plus affreuse misère, affolé pour un rien, et riant aux caricatures du siège.
Mais après de longs mois, le caractère général des habitants de Paris devait subir l'action lente de la misère, des privations et de l'humiliation finale; c'est surtout à la fin du siège, quand on sentait venir le suprême sacrifice, qu'on a vu le plus d'aliénés, le plus de naïfs; si le courage n'a jamais fait défaut, l'abattement était venu, les esprits étaient faibles comme les corps;' c'est à ce moment que les inventions les plus grotesques, les nouvelles les plus incroyables ont eu le plus de succès: on dirait que la raison avait abandonné nos malheureux compatriotes; en aucun temps on n'a vu la foule plus facile à impressionner par des rêveurs qui n'avaient d'autre mérite que de bien parler, ou de crier plus fort que les autres : la Commune a été la preuve sanglante de ce que j'avance. Humiliés, affolés, privés de conseils sages, les Parisiens, victimes de bavards,
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d'ambitieux ou de fous, ont renouvelé 93. La honte avait amené la colère, et celle-ci, la férocité ; les enfants ont imité leurs pères, dans des conditions presque semblables, tout en tenant compte de la différence des temps, mais avec moins d'excuses, s'il est possible d'excuser des crimes.
Depuis ce temps, le calme est revenu dans les esprits, et le travail de chaque jour a eu sur le caractère des masses son heureuse influence; la Politique, seule, fait parfois reparaître le vieil homme.
Faisons-nous maintenant une idée de ce qu'on pourrait appeler le caractère actuel des Français, et comparons ce caractère à celui des principales agrégations d'hommes, dans les pays plus ou moins civilisés de la terre habitée.
Il est plus difficile qu'il ne semble de répondre à cette question; tout Français, en effet, est né ou habite quelque part : à Paris, dans le Nord, dans le Midi, dans l'Est ou dans l'Ouest; or, le caractère de ces diverses parties de la France diffère essentiellement. Ces Français, en effet, ont eu pour ancêtres des Gaëls, des Kymris, des Aquitains ou des Ligures, dont nous avons noté les différences de caractère.
Il est cependant une réunion d'hommes, venus de toutes les parties du pays, l'Armée, qui peut être prise comme type, et représenter l'ensemble du caractère français, tout en tenant grand compte de deux facteurs importants, la discipline et le caractère des chefs.
Le soldat français est courageux, ardent, souvent téméraire : le mot furia francese le peint; en môme temps, il est industrieux, a l'esprit inventif, et sait aisément se tirer d'embarras; il est, suivant un mot peu scientifique, débrouillard; avec cela, il a une inaltérable gaieté.
Trop facile au découragement, il est peu fait pour les opérations militaires qui demandent beaucoup de temps; courage et bonne humeur sont les deux dominantes de ce caractère.
Je sortirais de mon sujet si je cherchais à décrire avec grands détails le caractère des autres nations; j'en dirai seulement quelques mots :
Il n'est personne qui, se trouvant à l'étranger, n'ait été frappe de
la facilité avec laquelle on reconnaît les Français, même quand ils ne parlent pas ; ils ont une physionomie particulière et une allure toute spéciale; mais où la différence est frappante, c'est à la table d'hôte : son caractère spécial, sa bonne humeur, son entrain, son désir de s'extériorer frappent tous les yeux; partout il est, sauf l'exagération, le Tartarin de Daudet.
Par contre, à qui n'est-il pas arrivé sur le boulevard, par exemple, de dire : « Ceux-ci sont des Anglais, ceux-là des Italiens, des Allemands, des Espagnols? » Ce n'est pas leur caractère qui les distingue, puisqu'ils ne parlent pas, c'est plutôt leur allure ou leur costume ; mais cet extérieur n'est que l'expression de leur ensemble intellectuel.
Quelques mots suffiront à peindre ces caractères nationaux, du moins les plus tranchés : l'Anglais est orgueilleux, fier, plein de lui-même; ni gai, ni communicatif, sa réserve touche à la raideur; mais il est persévérant, précis et sûr dans ses relations; il en est à peu près de même de la plupart des peuples du Nord; identité d'origine, identité de caractère. Les Latins, Espagnols ou Italiens, se rapprochent davantage des Français, Latins comme eux, surtout par les défauts, s'extériorant volontiers, tous ardents et vifs. Chez l'Espagnol, cependant, le sentiment de la dignité est plus marqué. Ce peuple est plus fier que l'Italien; celui-ci est plus rusé, plus astucieux. Tous vifs, braves et ardents.
Hors de l'Europe, les différences entre les nations ne sont pas moins grandes ; je ne prendrai que deux exemples, les Arabes et les Orientaux de l'Extrême-Orient. Ces peuples sont bien connus en France. Le fatalisme donne au caractère de l'Arabe une allure particulière : insouciance et dignité. Il n'est pas froid, maïs il est hautain et réservé, et il pousse la bravoure jusqu'à la témérité. Il est franc et garde la parole donnée.
Les nations de l'Extrême-Orient sont autres : fières de l'antiquité de leur origine, elles se soucient peu de la civilisation des Barbares et ne cèdent qu'à la force. Mais tout est bien qui leur permet de se soustraire à cette force. L'astuce et le mensonge sont les domi^ nantes de leur caractère. Ils ont été les précurseurs de la morale des Jésuites.
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Je n'insisterai pas davantage sur le caractère des nations; ce sujet touche de trop près à la philosophie de l'histoire et ne saurait être traité avec les développements qu'il mérite dans un travail de la nature de celui-ci.