LE CARACTÈRE DE L'INDIVIDU
Je vais étudier successivement le caractère de l'homme sain et celui de l'homme malade; mais avant d'aborder ce sujet, je crois devoir faire une remarque : le caractère est une modalité de l'esprit ; par suite, son étude a pour un médecin des difficultés particulières. En effet, le moment n'est pas venu où la psychologie ne sera que l'étude des fonctions du cerveau et, par suite, relèvera de la médecine au même titre que l'étude de la fonction du rein et du foie. C'est, sans doute, le dirai-je en passant, à cause de la noblesse plus ou moins grande des produits de ces organes que l'orgueil humain n'a pas voulu rapprocher le rein du cerveau, et qu'il a fait une science à part de l'étude des fonctions de ,ce dernier. Cependant, aujourd'hui, la question est jugée, la psychologie et la physiologie marchent vers le progrès en se donnant la main; la méthode d'observation éclaire leur marche, et il est permis d'entrevoir le temps où l'étude de l'homme, qu'il soit sain ou malade, ne sera qu'une seule et même science.
C'est la méthode d'observation familière aux médecins qui va me guider dans les lignes qui suivent. J'ai regardé en moi et autour de moi, et je vais essayer de décrire ce que j'ai vu.
De l'ÉTxVT de Santé au physique et au moral. — Tout d'abord, qu'entcnd-on par homme sain? C'est évidemment celui dont toutes les fonctions physiques et intellectuelles s'exécutent à souhait; c'est la montre qui marche bien, donnant l'heure exacte. Celle assimilation n'est cependant pas aussi parfaite qu'elle le paraît, car l'homme n'est peut-être pas tout à fait eomparable à cette petite machine. Son système nerveux enlevant à l'allure de ses fonctions toute précision du reste, la marche excellente des fonctions de tout
ordre n'est pas si commune qu'on pourrait le croire. En un mot, la santé absolument parfaite n'est pas si ordinaire qu'il le paraît.
Physiquement, nous sommes accoutumés à nous considérer comme malades quand, une fonction quelconque étant dérangée, ou une partie de notre corps étant lésée, nous ne pouvons plus agir comme d'ordinaire. Moralement, ceux qui nous entourent, nous voyant accomplir des actes insensés ou émettre des idées extravagantes, nous considèrent comme malades d'esprit. Tels sont les deux extrêmes. Mais entre eux n'est-il pas d'innombrables degrés qui d'habitude sont considérés comme la santé parfaite, et qui sont loin de l'être?
Combien qui ont toute l'apparence de la santé, qui souffrent sans mot dire de douleurs sourdes et profondes, surtout parmi les nerveux! 11 est toute une classe d'individus — les hypocondriaques — dont se moquent ceux qui se considèrent comme bien portants, qui doivent certainement leur état mental aux douleurs de cet ordre; seulement, ils s'en exagèrent l'importance et n'en admettent pas l'origine.
Un exemple : ils croient qu'ils ont des animaux dans l'estomac, alors qu'ils ont simplement la digestion un peu difficile. Les douleurs sourdes que provoque une fonction légèrement atteinte sont transformées par eux en une autre sensation. Rien de plus ordinaire.
J'ajouterai que l'expérience enseigne que ces douleurs sourdes, ces états singuliers et douteux, qui ne sont ni la santé ni la maladie, ne méritent pas toujours le dédain de ceux qui ne les éprouvent pas. Ceux qui ennuient les autres en se plaignant sans cesse sont quelquefois atteints de maladies profondes et latentes, par exemple de cancer du pancréas ou de la rate, de dégénérescence du rein ou d'un diabète méconnu, toutes maladies non douloureuses et qui n'apportent aux fonctions qu'une gêne au lieu d'un trouble profond.
Ils les ignorent; tous les ignorent comme eux. Si ce prétendu maniaque meurt à l'hôpital, on découvre à l'autopsie la cause de sa mort; s'il meurt ailleurs, on donne une explication quelconque à cette mort inattendue : la rupture d'un anévrisme, la consomption, ou quelque autre mot plus ou moins bien imaginé. Leur
maladie n'était pas douloureuse ou Tétait à peine : l'absence de ce symptôme a suffi pour la faire méconnaître, comme si la gravité d'un état morbide se mesurait à la douleur qu'il cause. Combien de maux terribles qui sont presque indolents! combien d'états sans gravité qui provoquent de violentes douleurs ! Exemple : les cancers profonds, si souvent méconnus, et les névralgies ou les accidents dérivant de l'hystérie, qui n'ont d'effrayant que l'aspect, et qui, après avoir torturé les malades, disparaissent aussi vite qu'ils sont venus, laissant leur victime d'un moment dans la plus parfaite santé.
Il en est de même au moral. Le vulgaire, qui aime les solutions nettes, sans se soucier des lois de la nature qui ne connaît que transitions, n'admet que deux sortes d'individus : les gens raisonnables et les aliénés. On est ou on n'est pas responsable. La responsabilité limitée, qui commence cependant à être admise, aura du mal à gagner sa place au soleil.
Pour reconnaître combien sont erronées de semblables affirmations, nous n'avons qu'à regarder en nous et autour de nous. Apres cet examen, il est permis de se demander où est celui auquel la pondération parfaite de toutes les facultés intellectuelles peut faire mériter le nom à"esprit bien équilibré. Il en est sans doute; mais on est étonné de voir que cet être théorique parfait n'est, au point de vue social, qu'un individu fort médiocre. Il n'a, comme le dit le vulgaire, ni vices ni vertus.
Je n'irai pas aussi loin que Moreau (de Tours), qui soutenait brillamment ce paradoxe que le Génie est une névrose; mais il faut bien reconnaître que la prédominance très grande d'une faculté de l'esprit sur les autres, prédominance qui caractérise le Génie, n'esl possible qu'à la condition que les autres facultés souffrent de cette supériorité.
Si le Génie n'est pas une névrose, une maladie, il est au moral ce qu'est au physique l'hypertrophie d'un organe ou d'une partie du corps : belle, ridicule ou gênante. Belle, si ce sont les cheveux d'une femme; ridicule ou gênante, si ce sont le nez ou les pieds d'un homme.
Nous admirons le Génie, parce que nous donnons à ce mot le sens le plus noble; mais nous oublions trop facilement que si
Napoléon et Victor Hugo avaient du Génie, Attila et Cartouche en avaient aussi. On me dira qu'il y a un génie du mal; mais ce n'est là qu'une métaphore.
Étudions la vie de ces grands hommes, quels qu'ils soient, et nous serons étonnés des petitesses qu'on y découvre. On dirait que chaque homme à instruction semblable, sauf, bien entendu, les pauvres d'esprit, a reçu une certaine quantité, égale pour tous, de capacités intellectuelles. Ceux que nous nommons des Génies ont une prédominance, comme une hypertrophie, de quelques facultés, les autres diminuant d'autant; et ceux qui sont en possession de cet équilibre, qui devrait être la perfection, ne sont que des médiocres.
Mais je rentre dans mon sujet, dont je me suis trop éloigné. Je disais qu'entre la raison et la folie, il était nombre d'états d'esprit auxquels on ajoutait trop peu d'importance, et j'avais la pensée de rechercher leur influence sur le caractère, cette influence étant une des difficultés de la question que je traite.
C'est dans cette catégorie d'états que se rangent les gens qui, se laissant aller trop aisément à des associations d'idées, ne peuvent tenir à la main un rasoir sans être tentés de se couper la gorge. Ils exagèrent l'importance de choses qui n'en ont point et s'attachent avec passion à des œuvres inutiles ou singulières : la recherche ardente d'une édition ou d'un insecte, la contemplation mystique poussée à l'excès ; ils seront tourmentés par des impulsions du genre de celle de la servante hystérique, qui a envie de couper le cou à l'enfant qui lui est confié. Si ces impulsions, ces ardeurs vers une œuvre peu ordinaire ont par hasard un but élevé : la charité, le dévouement par exemple, le quasi-maniaque devient un héros, et on l'honore avec raison. Seulement, le plus souvent, le sage ne doit pas chercher le fond de la pensée de ce héros à idées fixes. « Il ne faut pas, dit l'Ecriture, sonder les cœurs et les reins. y>
Combien en est-il qui, sous l'influence de la passion ou de la douleur morale, commettent des actes criminels ou s'illustrent par des actions héroïques ! Mais est-il complètement responsable de son crime celui qui, surpris par un outrage, tue l'insulteur, et le joueur qui, devant la rouge et la noire, oublie tout, même l'honneur, et
se tue s'il perd?... Il n'est pas fou, sans cloute, mais il est bien près de l'être.
L'homme est libre de ses actions; c'est même cette liberté qui constitue sa personnalité et sa responsabilité. Mais combien de circonstances ou d'états d'esprit atténuent cette responsabilité! Les circonstances atténuantes ne sont pas autre chose que l'expression de cette pensée.
Sans avoir l'idée de rétrécir outre mesure le champ de la responsabilité, il est permis de croire qu'en même temps que progresse l'étude de l'homme, ce champ diminue. On ne brûle plus les sorcières, car on sait que ce sont ou des folles ou des hystériques. On étudie l'état mental des épileptiques et on atténue la responsabilité des criminels à visions et à idées fixes : ce ne sont pas des fous, mais ils sont dans ces états intermédiaires qui embarrassent toujours les magistrats. Aimons à croire que leur conscience consent à admettre cet embarras.
Cette part faite aux difficultés, je vais étudier le caractère de l'homme dans son état ordinaire de santé, celui, en un mot, de ceux qui nous entourent et marchent dans la vie en même temps que nous.