LES MAUVAIS CARACTÈRES
Les défauts de l'homme s'appellent légion, mais tous ne dépendent pas du caractère proprement dit : ce sont des goûts, des sentiments ou des passions. Si j'avais entrepris un traité de morale, je n'aurais qu'à les passer successivement en revue; mais je n'étudie que le caractère, et je vais tacher de ne m'occuper que des défauts qui l'ont pour point de départ, .l'essaierai, mais je sais que, malgré mon
désir, je ne serai pas, dans le tableau qui va suivre, d'accord avec tous mes lecteurs.
Voici, successivement, les nombreuses façons dont l'homme peut avoir un mauvais caractère.
Les Envieux. — L'homme au caractère envieux ne peut voir la satisfaction ou le bonheur d'un autre sans regretter de ne pas les partager; il regrette de ne pas posséder ce qu'il voit entre les mains d'autrui, et ne peut admettre qu'un homme qu'il a connu autrefois dans une position modeste, lui soit aujourd'hui supérieur par la fortune ou la situation. Si le sort lui donne ce qu'il envie, il en sera peut-être embarrassé; mais n'importe, un autre ne l'aura pas. Le chien du jardinier de La Fontaine, qui ne rongeait pas l'os, mais empêchait d'autres chiens de le prendre, était un envieux; les femmes sont envieuses des avantages physiques et de la toilette des autres femmes.
On peut avoir envie, accidentellement, de quelque chose, sans être pour cela un envieux; il y a une nuance entre ces termes. L'homme au caractère envieux n'est pas heureux, et ne saurait l'être; ses regrets sont de tous les instants, et, sans être triste, il n'a pas de gaieté.
Les Jaloux. — La jalousie est un défaut de caractère, mais poussée à l'extrême, elle peut devenir une passion et porter aux plus grands crimes ; on dit alors : une jalousie aveugle, voulant dire sans doute que l'infortuné qui en est possédé ne voit rien, en dehors de l'objet de sa passion; il n'écoute rien; on le trompe, il se vengera.
La jalousie est comme une dépendance des sentiments affectifs ; elle peut grandir, et d'un défaut devenir une passion; elle est un sentiment si naturel, que les enfants à la mamelle sont jaloux de leur nourrice, et les petites filles, de leurs petites amies.
Le chien qui voit son maître caresser un autre chien exprime sa jolousie par ses aboiements; le chat quitte la place d'un air indigné.
On dit communément que l'envie et la jalousie sont sœurs ; cela est vrai; mais il ressort de l'analyse de ces défauts que l'envie s'applique plutôt aux choses et aux situations, et la jalousie aux sentiments et aux divers degrés de l'amitié et de l'amour.
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On est jaloux d'un ami ou d'une femme; on est envieux de la fortune ou de la position d'un autre.
Les Sournois. — L'homme au caractère sournois est celui qui se cache pour jouer aux autres de vilains tours. Le sournois est à l'antipode du franc ; il n'est ni triste ni sérieux, il est réfléchi, et pense, le plus souvent, à être désagréable à son prochain. La sournoiserie est un des éléments de la méchanceté. Le sournois a une attitude trompeuse, car son aspect sérieux cache sa ruse, et cette ruse n'est que de la rouerie. Quand il a réussi dans quelque entreprise contre son entourage, il se réjouit dans l'ombre et trouve son plaisir dans le déplaisir des autres; les méchancetés des caractères sournois ne vont pas jusqu'à la machination ténébreuse; elles n'en sont que le commencement. Les sournois qui ont de la gaieté dans le caractère sont ceux dont on se méfie le moins, et sont les plus à craindre; la plupart sont mielleux et prennent volontiers l'air bon enfant.
Les sournois qui appliquent leur caractère spécial à des choses de peu d'importance, portent le nom de cachottiei's ; ils font mystère de tout, ne parlent jamais de leurs affaires et dissimulent les choses les plus simples.
Les Curieux. — La curiosité est un défaut de caractère; le curieux presse son entourage de questions pour apprendre des choses qui lui importent peu, mais qu'il a une sorte de plaisir à savoir; il est mal à l'aise auprès d'une lettre fermée et fera tout au monde pour savoir ce qu'elle contient. J'ai vu un jour une domestique en contemplation devant une caisse qu'elle n'avait pas le droit d'ouvrir. «Qu'avez -vous donc, lui dis-je, à regarder cette caisse? — Ah! Monsieur, c'est plus fort que moi, je souffre de ne pas savoir ce qu'elle renferme. »
Je n'entends ici le mot curiosité que dans son sens le plus restreint et le plus vulgaire; il a, en effet, d'autres significations: ainsi on désigne par lui l'ensemble des objets que les amateurs collectionnent.
La curiosité est une des armes de la méchanceté et de la fourberie.
Les Hypocrites. — Les hypocrites sont des sournois supérieurs; Tartufe en est le type immortel. Ce sont des gens dissimulés et
intelligents, qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, et qui surtout veulent qu'on leur croie des sentiments dont la possession est un honneur et un avantage. Le premier de ces sentiments est la piété, c'est celui dont l'exploitation hypocrite offre le plus de ressources ; aussi la qualification lui est particulièrement réservée. Les hypocrites, dans d'autres ordres d'idées, sont plutôt dits gens à caractère retors.
Le caractère hypocrite est un sentiment naturel : il y a des chiens qui mordent sans aboyer; mais il est particulièrement perfectible par l'exemple ou par l'éducation; il peut même, par ces moyens, être créé de toutes pièces. On accuse, à tort ou à raison, la morale des Jésuites de perfectionner et de créer ces natures de caractère. Celui qui marche vers un but sans se préoccuper des moyens, dans une société armée comme la nôtre, ne pourrait, en effet, se passer de l'hypocrisie.
Une hypocrisie bien réussie ne peut être le lot que d'un homme intelligent; les imbéciles ne sont que des cafards. Ainsi, l'exploitation du miracle, dans un but social ou politique, est le triomphe de l'hypocrisie, mais ne peut être dirigée que par des esprits supérieurs.
Tous les hommes intelligents, même à égalité d'entourage et d'éducation, ne sont pas aptes à faire de bons hypocrites; ceux qui deviennent supérieurs en ce genre sont les esprits fins, déliés, calmes et réfléchis, mais sans scrupules.
On ne rencontre pas d'hypocrites au caractère ouvert, franc ou vif; et ce n'est pas parmi les plus humbles serviteurs des religions qu'on voit les Tartufes les plus accomplis.
Les Obséquieux. — ■ Les gens à caractère obséquieux sont comme les diminutifs des hypocrites ; l'obséquiosité est un défaut des inférieurs; ceux-là, quand ils deviennent les maîtres, sont durs et hautains ; ils cherchent par une basse flatterie qu'on nomme flagornerie, et par des attentions exagérées et maladroites, à se faire rechercher et bien venir ; ils font parade en paroles d'une affection et d'un dévouement à toute épreuve, pourvu qu'ils n'aient pas l'occasion de les montrer; mielleux, ils ont l'échiné souple, trop souvent le chapeau à la main; manquant souvent de dignité, et toujours de franchise, ils marchent sournoisement vers un but,
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toujours le même : tirer le meilleur parti possible d'un homme plus haut placé qu'eux, et s'en faire protéger.
Les gens à caractère obséquieux sont gênants pour les hommes modestes, et d'un grand agrément pour les orgueilleux; ils constituent la cour de ces derniers et peuplent leurs antichambres.
On ne naît pas obséquieux comme on naît vif ou têtu : on le devient; et, comme je l'ai dit plus haut, ce défaut de caractère se développe surtout chez les gens à situation inférieure et dépendante ; il est même un des moyens de ceux qui veulent parvenir à tout prix. Les caresses d'un chien qui veut un os représentent assez bien le caractère obséquieux, il finira par avoir son os, disparaîtra, et quand il l'aura rongé il recommencera ses caresses.
Les Égoïstes. — Songer avant tout à soi constitue le caractère égoïste; l'égoïste a souvent les apparences de la bonté; mais pour peu qu'on recherche les motifs de sa conduite, on s'aperçoit qu'il n'est bon que lorsque ses plaisirs et ses intérêts se rencontrent avec ceux de son entourage.
S'il est intelligent, il s'arrangera de façon à ce qu'on ne voie pas le but qu'il recherche, mais il trouvera toujours d'excellentes raisons pour avoir partout la première place. Toujours dissimulé, il est souvent hypocrite ; dans ce cas, beaucoup s'y trompent, et cèdent aisément aux désirs de ces faux bonshommes. Quand le hasard place un homme dans une situation qui ne lui impose aucune contrainte, s'il est égoïste, il l'est sans scrupules, il en est cynique.
L'égoïsme n'est pas un défaut de la jeunesse : celle-ci est en général généreuse; il appartient surtout aux vieillards, et particulièrement aux célibataires : le sentiment de la famille, l'amour des enfants préviennent de l'égoïsme.
Un jour, un vieillard infirme, soigné avec le plus grand dévouement par une domestique à laquelle un accident avait fait perdre un œil, disait à sa fille :
« Quel malheur que Marie n'ait plus qu'un œil!
— Certes, mon père, c'est un grand malheur.
— En effet, si elle devenait aveugle, que deviendrais- je? » L'égoïsme se double souvent d'une sordide économie, mais cette
économie est, à certains points de vue, très bien entendue; prévoyants
pour l'avenir de leur bien-être, les égoïstes se privent peu, mais ils privent les autres : ce ne sont pas de véritables avares.
Le premier degré de l'égoïsme, c'est le caractère personnel ; nombre de gens se mettent sans cesse en avant et à propos de tout, disent à des gens qui s'en soucient peu : « Moi, voyez-vous, voici ce que je pense..., j'ai une santé excellente... » etc.
Trop communicatifs en ce qui concerne leur personnalité, ils ne font pas attention à la profonde indifférence qui accueille leurs discours.
Les Caractères susceptibles et inquiets. — L'homme au caractère susceptible croit toujours qu'on s'occupe de lui, qu'on s'en moque, ou qu'on lui veut du mal. Il interprète à rebours les actions les plus simples et, pour peu qu'avec cela il soit triste, il ne voit autour de lui qu'embûches et machinations.
La susceptibilité ne procède pas de l'orgueil, car les orgueilleux se croient trop au-dessus des autres pour croire qu'on s'occupe d'eux, mais dérive d'un amour-propre mal compris. Le commerce de ces hommes est difficile, car ils interprètent mal les choses les plus simples, et les gens paisibles et bons regrettent toujours d'avoir à blesser leur entourage.
Les susceptibles, s'ils sont braves, deviennent facilement des matamores ; s'ils ne le sont pas, ils rongent leur frein et se vengent d'injures imaginaires par toutes sortes de vilains tours; si bien qu'on se demande, quand on en est victime, comment on a pu blesser cet homme désagréable. On rencontre un vieux camarade qui détourne la tête ou hésite en vous tendant la main : c'est un susceptible qu'on a blessé sans le vouloir. On dit couramment des susceptibles qu'ils ont le caractère mal fait, qu'ils sont ombrageux.
La susceptibilité a souvent pour point de départ une exagération de la dignité personnelle.
Beaucoup exagèrent avec intention la susceptibilité pour cacher un projet ou un acte quelconque, en général blâmable; c'est pour eux qu'on a créé la locution : Il se fâche, donc il a tort.
La susceptibilité est souvent maladive, mais moins que l'aigreur, l'irritabilité et l'inquiétude de caractère ; on excuse les malades qui ont ces défauts, mais les gens bien portants qui en sont atteints
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ne sont pas excusables; on dit volontiers d'eux qu'ils sont «des fagots d'épines, des crins, des hérissons »,
L'homme au caractère inquiet est certainement à plaindre : voyant du mal partout, se préoccupant sans cesse de mille futilités, il ignore le calme d'esprit, grand élément du bonheur en ce monde.
L'Aigreur de caractère. — L'une des formes les plus désagréables du mauvais caractère est certainement l'aigreur. Vous allez la main tendue vers un homme pour lequel vous avez quelque estime et lui parlez à cœur ouvert : il vous tend un doigt ou serre à peine votre main et vous écoute d'un air distrait. Il sait tout ce qui a pu vous arriver de pénible ou de désagréable et vous le rappelle; il est vrai qu'il vous plaint et vous exprime sa sympathie, tout cela dit d'un ton sec et froid.
Il sait très bien que vous avez fait un acte honorable qui mérite les louanges de tous, mais il ne vous le dira pas; il est vrai que l'aigreur est souvent la compagne de l'envie.
Avec cela, il n'est point méchant, il n'est qu'aigre ; souvent même il regrette d'avoir ce malheureux caractère et s'en excuse, mais il n'en est pas moins insupportable, si bien que quand on le quitte on se demande ce qu'on a pu lui faire et on emporte une sensation morale semblable à celle qui demeure dans la bouche quand on a goûté du vinaigre.
Il ne faut pas confondre les caractères aigres avec les caractères aigris : ceux-ci sont des infortunés qui, après de longues luttes, ont vu s'évanouir leurs espérances, ou ont souffert pour d'autres raisons. Ils sont malheureux et souvent dignes de sympathie. Mais ils sont quelquefois injustes et pardonnent mal au bonheur des autres ; tristes et sombres, l'aigreur n'est chez eux qu'accidentelle.
Les Moqueurs et les Railleurs. — Le caractère moqueur appartient surtout à la jeunesse; il est quelquefois très amusanl, quand il est accompagné d'esprit"; mais rien n'est facile Domine cette sorte d'esprit, car les ridicules ou les singularités sont nombreux dans lu société, et il n'y a pas grand mérite à les apercevoir.
La moquerie est un défaut très secondaire; elle peut Dépendant avoir des conséquences pénibles. Il est en effet des moqueurs qui n/oiit pas d'esprit,. et leur moquerie est lourde comme leurs plaisan-
teries. Une aimable moquerie n'est pas un défaut, elle est même un des agréments de l'esprit français.
L'excès de la moquerie, c'est le sarcasme ; une de ses formes, le persiflage ; la raillerie est une autre forme : c'est la moquerie dans un ordre d'idées plus élevé.
Les Tracassiers. — Les petits défauts se résument on un défaut plus général : le caractère tracassier. Il est des gens qui se mêlent de tout, s'occupent de ce qui ne les regarde pas, sont bruyants, s'agitent sans motifs, offrent sans cesse leur intervention, et par leur bavardage et leur agitation sont des causes de trouble. Ils ont conservé dans leur âge mûr le besoin de mouvement qu'ont les enfants qui, tous, ont ce caractère, au moins cbez les peuples latins. Nos enfants, grâce à Dieu, n'aiment pas les jeux tranquilles !
Les Caractères taquins. — Ce caractère accompagne souvent le caractère moqueur. Moqueur, railleur et taquin sont de petits défauts fréquents chez les jeunes gens des deux sexes. Le taquin relève, avec plus ou moins d'esprit, les défauts ou les ridicules des autres, embarrasse les interlocuteurs pour se rire de leur embarras, et, suivant une locution courante, s'amuse à « faire monter les gens à l'échelle ».
Quand le taquin n'a affaire qu'à des gens paisibles ou intelligents, on s'en amuse ; mais d'autres se fâchent, surtout les susceptibles ; dans ce cas, ce défaut peut avoir des conséquences pénibles que le taquin ne prévoit pas, surtout s'il manque de tact. Aussi, n'est pas taquin qui veut, ce défaut suppose toujours un certain esprit.
Les moqueurs, les railleurs et les taquins se complètent souvent d'un autre petit défaut qui est comme le corollaire des leurs : ils colportent des racontars personnels et malveillants ; ils sont, suivant une expression vulgaire, « potiniers, )> les femmes surtout. Cela tirerait peu à conséquence si le monde n'était peuplé de gobeurs, de susceptibles et de bonasses, qui ne discernent pas la vérité, croient aux « potins », les répètent, et suscitent ainsi des brouilles et des dissensions sérieuses. ,
Les Caractères tristes, sombres, méfiants. — Nombre de gens voient tout en noir; un événement quelconque survenant, ils n'en prévoient que les conséquences fâcheuses : tous- les malades- sont
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condamnés, tous les chevaux sont vicieux et tous les chemins sont dangereux; ce sont des pessimistes, non dans le sens qu'on donne aujourd'hui à cette sorte de pose, qui n'est pas si moderne qu'on le croit, mais dans un sens plus étroit.
La plupart des pessimistes ont le caractère triste ; ils rient peu et ne prennent que peu de part aux amusements des autres; ils éloignent par leur aspect les importuns et les bavards. Tout les ennuie et ils ennuient tout le monde, bien qu'ils ne soient pas plus méchants pour cela.
Le caractère sombre n'est que l'exagération du caractère triste ; on rencontre partout des gens toujours seuls, le sourcil froncé, ne riant jamais, et paraissant plongés dans lés réflexions les plus amères. Ils ont quelque rapport avec les oiseaux de nuit, et l'on dit d'eux qu'ils sont des « hiboux ».
Ceux qui voient ainsi tout en mal sont souvent méfiants, ils croient volontiers qu'on veut les tromper et, par leur malheureux caractère, rendent la vie difficile à ceux qui les entourent.
Les Caractères bourrus. — Tant qu'il est possible à un bourru de s'isoler, personne n'a à supporter les désagréments de ses tendances; mais il est dans la vie nombre de situations où cet isolement est impossible : c'est un père de famille, un chef d'atelier, un surveillant de lycée; alors cet homme triste et méfiant malmène son entourage, se fâche sans motifs, donne des ordres excessifs et, s'il doit conduire des soldats, des forçats ou des nègres, est souvent méchant ou féroce. Dans la vie ordinaire c'est un bourru.
La Violence, V Emportement, l'Irascibilité. — La violence et l'emportement ne sont que des formes ou des degrés d'un même défaut de caractère, et l'exagération d'une qualité : la vivacité. On dit souvent pour peindre un caractère: «Il est vif et emporté. » Ces défauts sont loin d'être incompatibles avec la bonté : on voit tous les jours des personnes d'un caractère violent avoir le cœur excellent et aimer fort ceux qui ont à souffrir de leurs emportements. Les mères qui ont la main leste aiment autant leurs enfants que les mères au caractère paisible.
Le commencement de l'emportement est l'irascibilité. Les gens à caractère irascible sont ceux qui se lâchent pour un rien. Suscep-
tibles à l'extrême, ils s'imaginent sans cesse qu'ils sont menacés d'une agression quelconque et donnent de l'importance à des choses qui n'en ont point ; leur commerce est insupportable et leur entourage souffre de cette malheureuse disposition de leur esprit.
De même que l'emportement et la violence, l'irascibilité est loin d'exclure la bonté; rien n'est plus ordinaire que de voir réunis chez la même personne cette qualité et ce défaut.
Les vieillards deviennent souvent irascibles ; les gens atteints de maladies chroniques le sont toujours.
Le Caractère brutal. — Les brutaux ne sont pas non plus toujours méchants, mais la plupart du temps ils sont inintelligents. Il y a deux brutalités : la brutalité physique ; celle du charretier qui bat ses chevaux sans raison, et la brutalité morale de celui qui annoncera sans précautions une mauvaise nouvelle et qui n'aura pas d'égards pour la délicatesse d'esprit et de goût de ceux qui l'entourent. Ceux-là sont des fâcheux, « mettent les pieds dans les plats»; pour s'excuser, quand ils regrettent les effets de leurs paroles, ils disent volontiers : « Que voulez-vous, c'est plus fort que moi ! je suis franc avant tout; pourquoi cacher la vérité?» Dire la vérité est bien; mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et souvent le tact peut exiger qu'on les taise.
La Dureté de caractère. — Ce défaut est une forme de la brutalité : il est commun chez les hommes qui commandent aux autres; uni à la justice et à l'intelligence, il est la fermeté; sans intelligence et sans justice, il est la brutalité ; il est souvent uni à l'égoïsme ; dur et égoïste sont, en effet, des défauts de caractère qui marchent ensemble.
Les Têtus, les Volontaires, les Oistinés. — L'abus de la volonté est l'origine des défauts qui sont connus sous les noms de caractère volontaire, ^entêtement et d'obstination; les volontaires sont ceux qui, à propos de tout, veulent imposer leur opinion ou manifestent vivement leur désir de posséder une chose quelconque; ils ont envie de tout ce qu'ils voient ; c'est un défaut d'enfant, et surtout d'enfants mal élevés, remuants ou tracassiers; l'autorité ou une volonté plus forte en viennent facilement à bout.
En grandissant, les enfants volontaires deviennent têtus. Faire
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une chose qu'on croit bonne paraît naturel ; mais on se trompe parfois, et la chose peut n'être pas aussi bonne qu'on le croit.
L'entêté n'écoute pas les bonnes raisons qu'on lui donne et persiste dans son projet; il ne cherche pas à comprendre, et paraît renoncer à son idée s'il a affaire à plus fort que lui ; mais, quand on a le dos tourné, il y revient avec persistance, et l'on voit celui qu'on croyait avoir convaincu s'entêter dans une action dont les conséquences peuvent être fâcheuses.
L'obstination n'est qu'une forme de l'entêtement, mais plus que lui elle est inintelligente ; les mouches qui, luttant de la tête contre une vitre, s'obstinent niaisement à vouloir passer au travers, représentent bien le caractère obstiné.
Le Caractère entier. — Le caractère entier dérive de l'orgueil; l'homme qui a ce défaut a un port de tête, une façon de parler, une hauteur et une arrogance qui frappent tous les yeux ; il commande et veut être obéi; il donne des ordres et n'admet pas qu'on les discute; c'est un autoritaire complet. Ce défaut de caractère est la plupart du temps acquis surtout pour les hommes d'intelligence médiocre arrivés très vite à une situation qui leur donne le droit de commander; très ordinaire chez les anciens officiers qui ont commandé pendant toute leur vie, il est loin d'exclure nombre de qualités.
Les Autoritaires. — Les abus de la volonté ont d'autres formes ; il est des gens qui ont le caractère autoritaire : ils donnent à leurs expressions le tour du commandement; au lieu de dire : il vaut mieux, ils disent : il faut. Tant qu'ils n'ont affaire qu'à un entourage patient ou plus raisonnable qu'eux, la chose a peu d*iînpo> tance; mais quand ils se trouvent en face d'autres caractères autoritaires, ce sont des froissements et des discussions sans fin.
On dit des caractères autoritaires qu'ils sont absolus} entre des formes, nous ne voyons qu'une nuance Insaisissable. Appliqué aux petites choses, l'absolutisme fait le caractère tracassier et, suivant une expression peu française, des « mestrillons » ou petits maîtres; aussi celui des «faiseurs d'embarras)). Les enfants qui aiment à commander aux autres représentent assez bien le caractère niestrillon.
Les Caractères grognons, boudeurs, rancuniers et vindicatifs.
— Parmi les formes les plus désagréables et les plus dangereuses du mauvais caractère, on peut compter les grognons, les boudeurs, les rancuniers et les vindicatifs. Les grognons sont gens qui se fâchent de tout, manifestent leur mécontentement par de sourdes plaintes qu'ils s'adressent comme à eux-mêmes et ennuient leur entourage de leurs lamentations ridicules. Toujours susceptibles, ils sont, la plupart du temps, tristes et concentrés ; les boudeurs, qui la plupart du temps ont le caractère triste, indiquent, par une physionomie spéciale, leur mauvaise humeur, et ont une façon à eux d'avancer les lèvres qu'on nomme faire la moue; ce sont des grognons muets, mais expressifs. La bouderie est un défaut de l'enfance, elle se rencontre cependant quelquefois chez l'adulte.
Les rancuniers et les vindicatifs sont les mauvais caractères les plus dangereux; les grognons et les boudeurs ne sont que désagréables.
Le rancunier est l'homme qui ne pardonne pas une injure ou une plaisanterie; il est, la plupart du temps, susceptible. Il ne manifeste pas sa colère, mais, vienne l'occasion, on s'aperçoit qu'il n'a rien oublié.
Le vindicatif est le rancunier qui se venge; non seulement il n'oublie pas l'injure, mais, fût-ce longtemps après, il s'en venge avec violence. Le caractère vindicatif est le commencement du sentiment de la vengeance; celle-ci peut être noble; le caractère vindicatif n'est que désagréable ou dangereux. Ce caractère n'est pas propre à l'homme, certains animaux le possèdent à un assez haut degré, les chevaux par exemple. J'en ai longuement parlé page 233.
Il est des agrégations d'hommes qui ont le caractère vindicatif : en France, les Méridionaux l'ont plus développé que les gens du Nord. Les Espagnols et les Italiens sont particulièrement vindicatifs; la vendetta corse est connue de tout le monde.
Les Effrontés, les Arrogants, les Impudents, les Indisciplinés.
— Un homme, s'adressant à un autre homme que sa situation sociale ou son âge place très au-dessus de lui, lève haut la tête et s'exprime sans convenance ni mesure, c'est un effronté. Cette forme de caractère est peu commune chez les hommes calmes et réfléchis;
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et elle a le plus souvent pour base une excessive confiance en soi-même. La plupart du temps elle est un défaut transitoire de l'enfance et de la jeunesse et disparaît complètement avec l'âge. Il en est de même de l'arrogance, laquelle n'est que son exagération et a la même origine.
Le mensonge uni à l'effronterie fait les impudents. Le caractère indiscipliné est aussi, la plupart du temps, un défaut de la jeunesse; l'âge mûr se plie mieux à la règle; l'indiscipliné ne sait pas, ne peut pas obéir; il suffît, la plupart du temps, qu'un ordre lui soit donné pour qu'il agisse autrement. Ennemi de toute règle, il n'écoute que sa fantaisie, et quelle fantaisie ! Quand il discute l'ordre donné, c'est un raisonneur, un récalcitrant.
L'indiscipliné peut être très intelligent, il n'en fait pas moins l'ennui et le désespoir de ses maîtres et de sa famille. Si, avec ce caractère, il a de bons sentiments et de l'honneur, il se modifie avec l'âge, et suit la route commune ; s'il est fourbe et vicieux, il déshonore et lui-même et ses parents, et devient le fléau de la société. Combien de familles honorables comptent un de leurs membres qui fait leur désespoir! Il a commencé par être un enfant indiscipliné, indomptable, chassé de partout, du lycée comme du régiment; il est joueur, vicieux, subit l'empire d'un entourage pervers, et sa disparition de la scène du monde est, pour les siens, comme pour les honnêtes gens, un véritable soulagement. Il n'est personne qui ne connaisse quelqu'un de ces mauvais sujets.
Les Prodigues. — La prodigalité est un défaut de caractère; non seulement le prodigue ne sait pas compter, mais il donne ce qu'il possède à tout venant et à tout propos. Il n'a pas de souci de l'avenir, et ne songe qu'aux plaisirs du moment. La plupart du temps, le prodigue est un homme faible de caractère, qui ne peut résister à aucun entraînement. Victime des usuriers et des fripons, il est la vache à lait de l'entourage que sa faiblesse lui a donné; il n'est point méchant, mais n'ayant jamais pu se priver d'une fantaisie, il rend malheureux ceux qui se préoccupent de son avenir.
Les prodigues deviennent souvent fastueux : le vice du caractère devient un goût, et les goûts fastueux sont une des formes du désordre.
A l'opposé des prodigues, sont les avares; mais l'avarice nous paraissant autre chose qu'une forme de caractère, nous n'en parlerons pas ici.
Les Caractères agîtes et remuants. — Il est des gens qui ne peuvent tenir en place : sitôt assis, ils se lèvent et marchent sans motif; ils sont mal à l'aise dans les lieux fermés et ne peuvent souffrir d'être placés, soit au théâtre, soit ailleurs, dans un point de la salle d'où ils ne pourraient sortir à leur fantaisie. Ils sont remuants et tapageurs; enfants, ils sont tracassiers.
Ces défauts de caractère s'observent chez l'ensemble de certains peuples : les Méridionaux, par exemple : leurs foules sont agitées, tapageuses; ils aiment le bruit, le mouvement, les cris, les fanfares.
Les sauvages, qui sont de grands enfants, aiment aussi le mouvement et le bruit.
Les Caractères contrariants. — Une nature de caractère très particulière, c'est le goût de la contradiction; il est des gens qui ne sont jamais de l'avis des autres : toute affirmation amène de leur part une négation. Suivant le milieu où il se trouve, le contrariant hausse les épaules, sa figure exprime le doute, ou il emploie les formules connues : il faut voir... cela n'est pas absolument certain.
Le goût de la contradiction est tel chez certaines gens, qu'avec eux toute conversation est impossible; ils n'admettent rien de ce qu'on leur dit, discutent sur des pointes d'aiguille et deviennent ergoteurs : s'ils sont inintelligents, ils se fâchent sans cesse et sans raison, et l'on dit d'eux qu'ils sont « rageurs ». Les contrariants et les agités sont souvent agressifs; ils cherchent querelle à tout propos et à tout venant, et sont assez bien représentés par ces petits chiens qui aboient rageusement après les grands, lesquels les regardent avec dédain.
Les Caractères craintifs, superstitieux, faibles, indécis, méticuleux. — Le caractère craintif n'est pas, sans doute, un gros défaut. Cependant, la crainte est le commencement de la lâcheté, et elle est, dans la vie, une cause permanente d'ennuis et d'embarras. Ce caractère est particulièrement développé chez les enfants et chez les femmes ; il a certainement pour origine le sentiment exagéré de la conservation, bien qu'au moment où il se manifeste on ne s'en
rende pas compte. Le craintif a peur de tout, prévoit des accidents improbables, et sa préoccupation paralyse ses forces et lui enlève toute présence d'esprit ; il est en général superstitieux et voit des dangers imaginaires dans le vendredi et le nombre 13 (en France).
J'ai dit : en général, car il y a des superstitieux qui ne sont pas craintifs. Beaucoup d'animaux sont craintifs, particulièrement ceux dont les moyens de défense sont insuffisants ; on dit couramment : peureux comme un lièvre. Il est certain que, chez eux, l'origine de ce caractère est le sentiment de la conservation. Avant d'avoir connu l'homme, les animaux qui nous paraissent être les types des êtres craintifs ignoraient ce sentiment, et s'il existe aujourd'hui chez eux, c'est que leurs ancêtres, dont l'homme a fait ses premières victimes, le leur ont transmis par hérédité.
On dit aussi des craintifs qu'ils ont le caractère timoré'.
Le caractère craintif n'est pas la faiblesse de caractère, il en est indépendant. L'homme faible de caractère est souvent un insouciant ou un paresseux qui ne se donne pas la peine de réagir et de discuter; il subit l'influence d'autrui, et s'il est inintelligent, il n'entrevoit pas les conséquences déplorables de sa faiblesse : « On en fait ce qu'on veut», dit le vulgaire.
Bien entouré, subissant des influences honorables, il fait son chemin dans la vie comme un autre; mais si le malheur le mol aux mains d'êtres pervers, tout est possible.
La faiblesse de caractère est le propre de la vieillesse; plus qu'aucuns, les vieillards subissent les influences qui flattent leurs vices et leur égoïsme; c'est ainsi que se font certains testaments: «Que m'importe ce que deviendra ma fortune,)) disent-ils, et ils déshéritent leur famille d'un trait de plume au profit de ceux qui les circonviennent ou par une peur habilement exploitée de l'enfer.
Les gens faibles de caractère sont, le plus souvent, indécis. — L'indécision est l'embarras où se trouve l'homme, cuire deux déterminations; on est souvent indécis, mais une raison éclairée sail bientôt le parti qu'il faut prendre. L'homme au caractère Indécis croil toujours qu'il va mal faire, s'abstient, hésite, tâtonne, el finalement fait une sottise. Sans être un défaut sérieux, l'indécision esl une entrave dans la vie; 6'esl pour elle qU*OIl ;i l'uil le proverbe:
ce Le mieux est l'ennemi du bien. » Je ne parlerai pas davantage de l'indécision, ayant longuement traité ailleurs de l'hésitation, dont elle n'est qu'une nuance.
A ces petits défauts, s'ajoute souvent le caractère méticuleux. Les méticuleux sont une variété des craintifs et des indécis, on les nomme aussi des «tatillons»; ce sont des gens qui s'occupent de niaiseries au-dessous de leur situation, ou qui se préoccupent sans cesse de choses de peu d'importance; ils ne savent pas proportionner la valeur des choses dont ils s'occupent à celle du temps qu'ils emploient; en un mot, ils perdent leur temps pour rien. Ce caractère a son bon côté : s'il est celui d'un habile ouvrier, toute œuvre qui sortira de ses mains sera accomplie et excellente ; il lui aura donné tous ses soins; le méticuleux est alors dit consciencieux.
Le Capricieux. — « Le caprice, dit Littré, est une volonté changeante, bizarre et sans raison. »
Ce caractère est particulièrement développé chez l'enfant et chez la femme, surtout dans la première enfance. Le caprice est la première manifestation de la volonté; c'est, comme le dit Littré, la volonté non raisonnée. On le sait, dans la première enfance, le raisonnement n'existe pas : l'enfant a des désirs, des envies ; il les manifeste par des cris ou des colères qui ne sont que l'expression de ses caprices : il voit la lune, la trouve belle, il veut qu'on la lui donne et il pleure; on le fouette, et il n'y songe plus.
Le propre du caprice, c'est d'être fugace : il est sans racines. Les femmes, surtout dans leur jeunesse, ont le caractère plus capricieux que les hommes; cela tient certainement à ce qu'elles ont l'esprit plus mobile, et qu'agissant avec moins de réflexion elles n'entrevoient pas aussi vite que l'homme toutes les conséquences de leurs actes; en un mot, leur volonté n'est pas aussi éclairée.
S'il est vrai, comme l'a dit un moraliste, que les « femmes soient des enfants méchants », il est naturel qu'elles soient capricieuses.
Les Caractères fanfarons, hâbleurs, vantards, poseurs, vains, suffisants, hautains; la Morgue^ le Dédain. — Toutes ces formes de caractère dérivent de l'orgueil, nous allons les passer rapidement 'en revue.
284 IIIe PARTIE. -PSYCHO-PHYSIOLOGIE.
Il est nombre de gens qui, pour imposer aux autres, se donnent des mérites qu'ils n'ont pas: on les nomme des «fanfarons»; ils racontent des histoires impossibles, et, vantards et hâbleurs, ils émerveillent les badauds, qui veulent bien les écouter, des récits de leurs combats et de leurs hauts faits. Tartarin racontant sa chasse au lion représente très bien ce type. En France, les Méridionaux sont particulièrement atteints de ces petits défauts; aussi dit-on de ces caractères : « c'est un Gascon », et leurs actions sont des gasconnades.
Lorsque ces défauts sont revêtus du vernis d'une certaine éducation, ils ne se manifestent que discrètement, mais n'en existent pas moins; on dit alors de ceux qui les ont qu'ils sont des « poseurs ». Ils sont très communs dans la bonne société. Chercher à dissimuler ce qu'on est et à paraître ce qu'on n'est pas, outrer les situations, affecter des sentiments absents, sont les formes de la «pose». Ce défaut n'est qu'un ridicule qui ne trompe pas les gens sensés; la plus ordinaire de ces poses est l'affectation dans le langage.
La pose à la bonne compagnie, par la parole, le costume et les allures, est aussi très répandue; mais la bonne compagnie, ellemême, n'est pas exempte de pose. En France, elle affecte le genre anglais; en Angleterre et ailleurs, le genre français, et beaucoup, dans une haute société spéciale, se font remarquer pour la pose à la simplicité. Lire à ce propos YÉvangéliste, de Daudet.
La pose à n'importe quoi est très commune ; on dirait qu'il est très difficile d'être sincère.
L'orgueil, en tant que défaut ou qualité, est un sentiment d'un ordre élevé. Nous n'avons pas à nous en occuper ici. Mais les diminutifs, tels que la vanité, la suffisance, la morgue et les caractères hautains et dédaigneux, relèvent de notre analyse. Ceux-là sont bien des défauts de caractère.
Faire étalage d'un avantage quelconque est le propre de la vanité comme de la morgue et de la suffisance; mais il est, outre ces défauts, des nuances que l'analyse permet de reconnaître. Quand un avantage est réel, un homme peut en être vain, une femme peut être vaine de sa beauté, un homme de ses talents; les artistes, par exemple, pèchent souvent par excès de vanité.
Si cet avantage est illusoire ou très exagéré, la vanité n'est plus que de la suffisance.
Le sentiment exagéré de l'importance d'une situation sociale donne à certaines gens une allure particulière qui porte le nom de « morgue »; cette allure peut être collective : ainsi, on reproche aux Anglais leur morgue; tout sujet de la gracieuse Victoria est persuadé qu'il porte en lui une autorité particulière, qu'il a une importance spéciale : il est Anglais, il doit donc être placé au premier rang de l'humanité. Cette importance se traduit par une allure spéciale que tout le monde connaît et que nos voisins nomment le cant.
La morgue est aussi un défaut de profession, de caste, de quartier, de ville, etc.
Ainsi, oubliant cette vérité que le mérite est chose personnelle, tel qui n'est qu'un imbécile tire vanité d'un grand homme qu'il compte parmi ses ancêtres, et, bouffi de morgue, se croit supérieur aux autres. Il a ce qu'on nomme la ce morgue aristocratique».
Tel autre s'imagine que par la nature des objets qu'il vend il est supérieur à ceux qui vendent autre chose, et dans sa morgue il les regarde avec dédain.
Un autre, né dans une partie de la ville plus aristocratique, tire vanité de cette prétendue supériorité. Je n'en finirais pas si je passais en revue tous ces ridicules ; on n'a qu'à regarder autour de soi pour les apercevoir et reconnaître combien leur peinture est admirable dans le Bourgeois gentilhomme et dans le Gendre de M. Poirier.
A ces nuances de l'orgueil, j'ajouterai le caractère hautain. Il est à peine un défaut ; il en est un cependant, car la dignité, dont il est l'excès, peut se passer de hauteur. L'homme hautain a toujours un regard et une raideur très caractéristiques.
Les petits défauts dont je viens de parler sont, en général, accompagnés dans leur expression par un diminutif du mépris, le « dédain ». Le caractère dédaigneux est surtout le privilège de la vanité, de la suffisance et de la hauteur; l'air dédaigneux cache très souvent l'incapacité ; il en est de même de la suffisance ; la moue dédaigneuse est la manifestation la plus ordinaire de cette dernière.
Les Caractères frivoles et légers. — H y a nombre de gens pour lesquels le côté-sérieux de la vie n'existe pas, leurs préoccupations
sont pour l'art de paraître, la toilette ou les plaisirs mondains. Ils donnent à l'accessoire une importance extrême, le mettant, en toute occasion, au-dessus du principal ; ce sont des caractères frivoles.
Cette nature de caractère est particulièrement développée chez les femmes du monde qui, en trop grand nombre, lui sacrifient les devoirs sacrés de la maternité.
Si l'on dit d'une femme de ce caractère qu'elle est frivole, on dit plutôt d'un homme qu'il est léger. La légèreté d'esprit, c'est la difficulté d'appliquer l'attention aux choses sérieuses, c'est les examiner avec impatience et ne pas leur donner l'importance qu'elles méritent. Les caractères de cette nature ont souvent pour fond l'indifférence ou la paresse.
Les caractères frivoles et légers, comme les goûts et les occupations frivoles, qui en sont la conséquence, sont un défaut des gens de loisir; l'homme qui travaille n'a pas le temps d'être frivole, mais il peut avoir le caractère léger; c'est là une nuance entre les deux termes.
Les nations gourmées et guindées prenant la forme pour le fond, la lourdeur pour le sérieux, disent volontiers des Français qu'ils sont légers et frivoles. Il est vrai que la gaieté, l'entrain et l'esprit français peuvent le faire croire, surtout à ceux qui ont besoin d'exploiter cette idée contre nous. Mais, en fait, les caractères frivoles et légers ne sont pas plus nombreux chez nous que chez les autres nations. Les Français sont frivoles d'une façon plus aimable et ne se gênent pas pour le montrer, voilà tout.
Il est généralement admis que les nègres sont plus frivoles que les Européens.
Les Caractères faux, fourbes, retors, rusés; la Dissimulation. — Dire la vérité est la loi d'une existence honnête. L'homme faux de caractère ignore cette loi; mais comme pour vivre en société il faut qu'il ait l'air de la connaître, il simule la franchise et oaehe ses mensonges.
La fausseté se montre dans tous les actes de la vie et donne à la physionomie un aspect particulier: l'homme faux ne regarde jamais en l'ace, son regard est oblique et sa kôte légèrement inclinée; il ment à plaisir et pour les motifs les plus Inattendus.
Le peu de souci de la vérité peut être un vice national; ainsi tout le monde sait le cas qu'il faut faire de la parole des Chinois ou des peuples de l'Extrême-Orient; tromper, et surtout tromper un chrétien, est loin de peser à leur conscience; il en est môme qui le considèrent comme un devoir. Les nègres ont le caractère faux. Les habitants du Sénégal, qui sont en rapport constant avec eux, savent le peu de valeur de leur parole comme individus, et de leurs traités comme nation.
Un fourbe est plus qu'un menteur, c'est un menteur qui applique l'art de mentir à tirer parti des autres. S'il est très intelligent en affaires, on dit de lui qu'il est «retors». L'homme fourbe et retors est un danger pour la société.
Si sa finesse et ses mensonges sont appliqués à des sujets moins sérieux ou moins nuisibles, il est simplement rusé. La ruse est un sentiment naturel que développe la conscience de la faiblesse et l'instinct de la conservation; tous les chasseurs savent combien les renards sont rusés, et les moyens qu'emploient les lièvres pour dépister les chiens.
Chez certaines peuplades sauvages dont les moyens de défense sont limités, la ruse se développe d'une façon extraordinaire; tout le monde a lu Le Dernier des Mohicans.
L'excès de la ruse devient la rouerie. On dit aussi des gens rusés qu'ils sont astucieux, mais ce mot s'applique à des ruses qui ont pour mobile des actions d'ordre supérieur ; il y a une nuance entre ces termes : la ruse d'Ulysse était de l'astuce.
Les gens faux et rusés sont forcément dissimulés, car il leur faut cacher la vérité ; ce caractère est, chez certains individus, comme une seconde nature : moins apparent que la fausseté, il s'applique comme elle à mille sujets, lesquels sont en général de peu d'importance.
L'homme dissimulé sait se taire : s'il parlait, il deviendrait un menteur et un fourbe. J'ajouterai qu'il est, dans la vie, nombre de circonstances où savoir se taire, dissimuler en un mot, est un mérite; car, on le sait, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire.
On peut dire que la dissimulation est le commencement de la fourberie. .-...•....
Les Caractères insouciants, indifférents, négligents et désordonnés. — « Cela m'est bien égal!... » « Que m'importe?... » « Après moi le déluge !... » sont des locutions familières propres aux insouciants. En effet, ils se soucient peu de ce qui les entoure et ne portent ni aux choses ni aux personnes l'intérêt que celles-ci commandent. Il peut arriver qu'ils soient préoccupés de choses d'un ordre plus élevé: ils ne sont alors que distraits; leur insouciance n'est qu'apparente.
L'insouciance se complique souvent de paresse : l'insouciant ne veut pas se donner de peine. Il fait surtout peu de cas de ce qui l'oblige à se déranger; beaucoup aussi, par inintelligence, ne se font pas une juste idée de l'importance des choses.
Ce défaut est quelquefois affecté, surtout par les paresseux et aussi par les boudeurs et par les volontaires. Ils affectent de ne pas se soucier des choses pour ne pas avoir à les faire.
Les Nonchalants. — Le caractère nonchalant est l'opposé du caractère remuant ou agité : la nonchalance est le défaut de gens qui, dit le vulgaire, « plaignent leur peine ». Ils ont le goût de l'immobilité, de la tranquillité; agir est pour eux un ennui, une gêne : lents dans leurs mouvements, ils agissent, mais sans efforts. Dans la nature, la caméléon et l'escargot sont des types d'animaux lents et nonchalants. Le créole d'autrefois qui, passant les journées sur un fauteuil de rotin, faisait ramasser son mouchoir par un nègre, représentait la véritable nonchalance.
Ce défaut, tout superficiel, n'exclut aucune qualité. Les climats chauds sont ceux où il est le plus souvent rencontré.
Les Indifférents. — L'indifférent ne sait pas aimer, et en religion manque de foi. Il est froid en amour comme en piété. Quelquefois, cette indifférence a pour base l'insensibilité; car, de même que la sensibilité physique peut être moindre ou diminuée chez certains individus, la sensibilité morale peut être peu développée, et il est possible de prendre pour des indifférents des gens dont la sensibilité est insuffisante.
L'indifférence peut être acquise. On voit tous les jours des personnes se détacher de leurs affections pour des causes quelconques ou, détournées par d'autres idées, perdre le sentiment religieux.
Ainsi, il n'est pas rare de voir des jeunes filles très pieuses perdre leur piété quand elles deviennent mères : c'est comme un remplacement.
Les Caractères négligents. — La vie ordinaire et les rapports sociaux demandent des habitudes d'ordre et une certaine tenue ; leur absence est le fait des gens à caractère négligent; on les nomme aussi des «désordonnés»; ils sont en effet désordonnés, mais dans un sens restreint.
Combien rencontre-t-on de ces gens qui ne brossent jamais leur chapeau, ont leurs habits boutonnés de travers et ne savent pas où trouver les objets dont ils ont à se servir chaque jour! La négligence est comme une forme de l'insouciance, quelquefois de la paresse. Il faut citer aussi les gens qui sont toujours pressés et qui, n'ayant jamais le temps de rien faire, laissent constamment quelque chose en souffrance.
Les Caractères malveillants ou méchants. — On se sert dans le langage usuel d'un mot qui résume plusieurs formes du mauvais caractère : on dit d'un homme qu'il a le caractère malveillant, qu'il est un méchant homme. En fait, les malveillants sont ceux qui veulent du mal à leur prochain; or, ils peuvent vouloir ce mal de nombreuses façons : ils peuvent être envieux, sournois, fourbes, vindicatifs.
La méchanceté et la malveillance sont des défauts sociaux ; bientôt connus de l'entourage, ils éloignent peu à peu les amis, et le méchant demeure seul. Il devient alors égoïste et sombre. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet, qui n'est que le résumé de tout ce qui précède.
Les Acariâtres. — Il est une forme très commune de caractère qui, ainsi que la précédente, résume plusieurs défauts. Je veux parler des acariâtres.
Cette désignation paraît réservée aux femmes. Les hommes ne sont pas acariâtres, ils sont bourrus, vindicatifs, emportés.
Ce caractère est un composé de contradiction, d'irréflexion et d'emportement; mais il est loin d'exclure les qualités solides, telle que la bonté ou le dévouement; en un mot, il est plutôt un désagrément qu'un défaut. 11 est comme une tache dans le vernis.
L'histoire a conservé la description du caractère de la femme de Socrate. Gomme au temps de ce philosophe, la femme acariâtre contredit, s'emporte, vocifère et injurie; mais, la plupart du temps, la colère passée, regrette ses paroles et rachète ses emportements par de bonnes actions. Elle n'en est pas moins insupportable à son entourage, qui se passerait volontiers de ces écarts entre la violence et la bonté; écarts que la raison lui commande de supporter avec patience.
Les Caractères qui sont bons ou mauvais, suivant les circonstances. — i II est un certain nombre de formes de caractère qui, suivant les conditions d'existence dans lesquelles l'homme se trouve accidentellement placé, peuvent être pour lui un avantage ou un désagrément, une qualité ou un défaut. Je vais les passer en revue.
Le Caractère sérieux. — ■ Ce caractère est, en général, une qualité, mais son exagération est un défaut. Celui qui le simule est guindé, gourmé. De plus, le sérieux, pour être tolérable, doit être accompagné d'affabilité et de bonne grâce ; sans elles il donne l'air triste et sombre. Être sérieux quand il le faut, et rire à son heure, est un des agréments de la bonne compagnie.
Le sérieux est l'apanage de l'âge mûr; on dit de l'enfant qui grandit qu'il commence à devenir sérieux; rien de plus naturel, car avec l'âge arrivent les soucis de la responsabilité, du soin de la famille et les préoccupations de l'avenir,
L'enfance n'est pas sérieuse, elle rit volontiers; les enfants trop sérieux sont, ou de petits phénomènes qui ne tiennent presque jamais ce qu'ils promettent, ou de petits malades. Rien n'est pénible à voir comme le trop grand sérieux de l'enfance.
Les souffrances physiques et morales peuvent être l'origine du caractère sérieux; mais, la plupart du temps, ce caractère se développe spontanément, surtout en présence des responsabilités.
Dire d'un homme qu'il n'est pas sérieux est une qualification très sévère; c'est dire qu'il est Incapable d'avoir le sentiment de la réalité des choses, soit parce qu'il ne peut les comprendre, soit parce qu'il ne saurait fixer son attention sur elles.
Il y a des situations qui nécessitent plus que d'autres y\\\ caractère
sérieux. On s'étonnerait avec raison d'un prêtre qui n'aurait jamais que le rire aux lèvres, aussi bien que d'un acteur comique dont le tour d'esprit, à la ville, serait triste et lugubre.
Le Caractère austère. — L'excès du sérieux est le plus souvent l'austérité, du moins comme caractère) car le caractère austère n'est pas précisément ce qu'on entend par austérité.
L'homme au caractère austère est celui qui, n'écoutant que le devoir, ne s'arrête à aucune considération devant l'honneur ou devant l'idée de faire son salut.
Cet homme est souvent sombre et morose, il rit peu (quelquesuns, jamais); sa physionomie reflète l'état de son âme et prend un aspect particulier, bien connu de ceux qui fréquentent les religieux. L'excès de cette modalité intellectuelle est le caractère ascétique. C'est, en effet, chez les personnes préoccupées outre mesure de la vie future qu'on rencontre le plus communément ce caractère. Il est le commencement du fanatisme : grand quand il est éclairé, féroce quand il est inintelligents
Au sujet de cette cruauté, voici ce que je puis raconter : Il est dans le midi de la France un couvent qui ne reçoit que des filles repenties. Le caractère austère de la règle — aussi celui de ces malheureuses ■ — les contraint à un dur travail : à coucher sur la dure en tout temps et à se priver de nourriture, sans compter la discipline et d'autres macérations. La maladie enlève ces fanatiques dans une période moyenne de six ans. Aucune n'échappe : toutes sauvées ! L'austérité fait des bienheureuses comme certaines femnles font des anges.
Les Apathiques, les Indolents et les Lourdauds. — ■ A l'opposé des caractères vifs, légers ou frivoles, sont les indolents, les apathiques et les lourdauds. Leur intelligence est suffisante et juste, mais ils pensent et agissent avec mesure et lenteur, évitent le plus possible de se mouvoir et fuient les occasions de se presser; « ils plaignent leur peine, » dit le vulgaire. Sont-ils au sommet de l'échelle sociale, ils ont de la dignité, de la majesté ; sont-ils au bas, ce sont des lourdauds.
La lourdeur, l'indolence et l'apathie sont loin d'exclure les qualités : on voit tous les jours des gens excellents manifester leur
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bonté avec la lenteur qu'ils mettent à faire toute chose. Malheureusement, ces formes de caractère donnent souvent le change, et ne peuvent être appréciées que si l'on connaît à fond ceux qui les manifestent. Il est parmi ces apathiques des gens très intelligents, mais la plupart n'ont pas d'esprit; les spirituels appartiennent à la catégorie des « pince-sans-rire », désignation singulière que j'emprunte au langage courant.
Les Caractères froids. — Ne s'émouvoir que lorsqu'il convient, ne rire que quand il faut, peu montrer ses sentiments et sa pensée et dédaigner les paroles inutiles, tels sont les gens à caractère froid. Ce caractère, contenu dans de justes limites, est une qualité, car il s'allie avec la dignité et fait partie des allures de la bonne compagnie. Malheureusement, la froideur est le masque de nombre de défauts, particulièrement de l'indifférence. Il est, en effet, des gens froids qui n'ont pas grand mérite à contenir des sentiments qu'ils n'ont jamais éprouvés.
Dans l'enfance et dans la jeunesse, la froideur est un défaut, car elle est incompatible avec la vivacité et l'entrain naturels à cet Age.
Dans l'âge mûr, elle devient une qualité, car elle est la plupart du temps le résultat de la réflexion et du sérieux ; dans la vieillesse, elle est fréquente, mais souvent exagérée par l'égoïsme, auquel échappent peu de vieillards, surtout s'ils n'ont pas de famille.
Chez les femmes, une certaine froideur devient de la dignité et donne à celles qui sont belles cette allure spéciale qu'on nomme la « beauté souveraine ».
En tant que qualité, elle ne procure aucun agrément à ceux qui la possèdent. On peut la classer parmi les qualités solides. En tant que défaut, elle est insupportable. Tout le monde connaît dans la société ces gens raides, glacés et ennuyeux, que le vulgaire nomme des « troublc-fetes ». Ce sont des gens froids que le hasard a lancés dans le monde.
Le Caractère concentre. — Il est des gens à caractère très froid qui ont un aspect particulier. Toujours seuls, absorbés dans leurs pensées, ils ne parlent jamais ou le moins possible. On dit d'eux qu'ils ont le caractère concentré. Lorsque ce caractère n'est pas en même temps sournois, qu'il n'est que trop sérieux eu trop réfléchi,
il est encore une qualité. Il devient un défaut s'il est en même temps triste et bourru.
La recherche d'un problème ardu, les préoccupations et les douleurs morales absorbent et concentrent la- pensée. Archimède absorbé, ignorant le soldat qui le frappe, est le type de la concentration de caractère.
La Distraction. — La concentration de caractère a un diminutif qui est la distraction, laquelle est une sorte d'altération de la volonté. Je n'ai pas la pensée de refaire ici l'admirable portrait que Labruyère a tracé du distrait, lequel portrait, soit dit en passant, tient plus de la littérature que de la psychologie; je n'y ajouterai que quelques traits, pour lui donner une allure plus scientifique.
Le distrait est un homme qui accomplit un acte ou qui néglige de l'accomplir sans en avoir conscience, bien que cet acte appartienne à l'ordre des actes volontaires. L'énonciation de ces termes « acte volontaire » m'amène naturellement à mentionner les diverses altérations de la volonté, qui pourraient être confondues avec la distraction proprement dite. Pour plus de clarté, je procéderai par exemples :
Un homme rencontre dans la rue des personnes qu'il connaît ; il les voit, mais n'y fait pas attention : sa pensée est ailleurs, et il ne salue pas. Sa volonté n'a été pour rien dans son impolitesse; je dirai plus, il la regrette. C'est, à proprement parler, une distraction. Si elle se renouvelle, c'est que cet homme a le caractère distrait.
Examinons ce qui se passe pour d'autres altérations de la volonté : l'action réflexe, l'habitude et l'automatisme.
Une mouche cherche à s'introduire dans le nez d'un homme : il éternue, c'est un acte réflexe ; la volonté n'y est absolument pour rien, l'acte s'est passé en dehors d'elle, et nul ne songerait à rendre l'homme responsable de tout acte semblable.
Tel a depuis des années l'habitude de faire la même chose à la même heure; survient une obligation imprévue à remplir à cette heure, il l'oublie, rien de plus ordinaire. Ce n'est pas la distraction, c'est l'habitude qu'il faut accuser de cet oubli.
On lit un journal en marchant, les mouvements réguliers de la marche s'accomplissent; on évite même les obstacles, et cependant
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la volonté n'y est pour rien, car l'esprit est absorbé par la lecture. C'est de l'automatisme : la volonté est absente de l'acte accompli. Elle n'a eu d'action que pour commencer la marche et pour la faire cesser. Elle s'est comme éclipsée pendant la lecture du journal; cependant, on n'a pas marché par distraction.
On le voit, clans tous ces cas la volonté a été altérée d'une façon différente. Dans l'acte réflexe, elle est complètement absente. Dans la distraction, dans l'habitude et dans l'automatisme, elle a été assoupie un moment, mais d'une façon différente.
Ces développements ne sont que le complément de ce que j'ai dit plus haut au sujet des rapports du caractère avec la volonté.
Les Caractères positifs et les Caractères rêveurs. — Le mode d'exercice de la pensée varie singulièrement suivant les individus, même à instruction et à intelligence égales. J'ajouterai que cette variété constitue un des principaux éléments de la personnalité.
L'un a ce qu'on nomme 1' « l'esprit positif ». Ses idées s'enchaînent méthodiquement, et ont pour unique base ses intérêts, ses travaux, sa vie de chaque jour. Enfant, il se laissait à peine détourner de la tâche imposée : c'était un élève appliqué; jeune homme, il a été absorbé par d'autres soins et par les soucis de l'avenir; homme, il est ce que j'ai dit précédemment : sérieux et positif.
Cette forme de caractère est une qualité quand elle est contenue dans de justes bornes; mais son excès est un défaut. L'homme trop positif devient facilement vulgaire et grossier : il n'a ni le sens ni la notion de l'idéal, lequel est l'expression de ce qu'il y a de plus noble chez l'homme.
A l'opposé est le caractère rêveur. Aussi bien que l'autre, le rêveur accomplit sa tache, mais non sans peine et sans lutte, car il on ost sans cesse détourné par ses rêveries. Son imagination exaltée se berce de chimères, qui, la plupart dn temps, sont incessamment remplacées par d'autres. Son monde est le monde des rêves, et sa pensée, indécise, a l'imprévu et le désordre de cet état d'esprit. Enfant, il aimait les fées, et isolé dans la campagne, il allail sans voir, perdu dans ses pensées; jeune homme, le fantastique le séduit, les ,nivivs d'imagination le charment; il Be oroil poète ri. suivant
son éducation, évo(|iir les liénis dn passé OU les êtres lanlaslii|iics
qu'ont imaginés les romanciers; il les voit, il leur parle. Charmé par les créations du génie, il pleure avec Werther, soupire avec Mignon et s'emporte avec Hamlet.
Si, par circonstance de milieu, sa rêverie est tournée vers les choses de la foi, il s'exalte et tombe dans le mysticisme : il est sur la voie qui conduit aux miracles. C'est un illuminé. Beauooup de saints ont ainsi commencé : leurs rêveries sont devenues des ravissements.
J'ai eu au lycée un camarade d'une grande intelligence, et en même temps rêveur et poète : la rêverie et la poésie en ont fait un prêtre qui est devenu un évêque éminent.
On rêve à tout âge; mais l'analyse semble démontrer qu'on ne rêve pas de la même façon. Dans l'enfance et dans la jeunesse, la rêverie est constituée par une série d'idées qui s'enchaînent. Leur sujet est sans doute chimérique et fantasque, mais elles forment un ensemble qui a comme l'apparence de la réalité ; ainsi l'enfant voit les fées, s'imagine Cendrillon et entend Croquemitaine.
Le jeune homme fait des châteaux en Espagne et suit une série d'idées dont l'amour, l'avenir et la foi sont la trame et le fond. Ces rêveries sont comme des rêves organisés, ceux dont on dit : Je dormais, mais il me semblait que j'étais éveillé.
La jeune fille est particulièrement rêveuse, surtout quand elle passe de l'enfance à la jeunesse, et ses rêveries sont de cet ordre.
Tout autres sont les rêveries des adultes, hommes et femmes. Autant celles de la jeunesse sont coordonnées dans leur singularité, autant celles-ci sont incohérentes. Ce rêveur est l'homme qui répond à ces mots : A quoi pensez-vous? — • ce Je ne pense à rien. »
Sa pensée est, en effet, tellement indécise et vague, qu'elle ne constitue aucune idée. La solitude, la grandeur de la mer, les vastes horizons portent à la rêverie; j'y joindrai le bien-être, la fumée de tabac, le haschich, etc.
Cette rêverie a un analogue : le rêve ordinaire, celui dont on dit qu'il n'a pas le sens commun.
Il y a des professions rêveuses : les marins ; des peuples rêveurs : les nations du Nord, et des époques rêveuses, où la mode était à Ossian et aux élégies.
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Pris comme ensemble, le Français est peu rêveur.
Les rêveries de la jeunesse s'évanouissent devant la raison de l'âge mûr. A cet âge, on ne saurait admettre les créations fantastiques et coordonnées qui les constituent. On les repousse instinctivement, mais combien les regrettent!... Ne sont-elles pas un des plus grands charmes de la jeunesse?... la jeunesse elle-même.
On pourrait m'objecter que les rêveries si bien coordonnées du jeune âge ne sont que des actes de l'imagination. Je ne suis pas de. cet avis : il y a des degrés dans la coordination des idées.
En effet, dans l'exercice de l'imagination, quelque fictif que soit son but, la coordination est complète : les idées s'enchaînent parfaitement, et l'invention ressemble à la réalité. Cette ressemblance est même un mérite pour lui. Un certain réalisme n'est-il pas une qualité littéraire?... tandis que, dans la rêverie de la jeunesse, la coordination est incomplète. Lien ordinaire des idées, elle est comme dénouée, relâchée, bien qu'elle existe.
En un mot et par comparaison, l'œuvre de l'imagination est un paysage en pleine lumière; celle de la rêverie est un paysage dans le brouillard : les formes en sont indécises, vagues et incomplètes.
Les Caractères tenaces. — Bien que j'aie déjà parlé de la ténacité de caractère à propos de la volonté, je crois devoir revenir sur ce sujet.
Elle est une qualité quand elle a pour mobile une idée juste ou une détermination sage; elle est un défaut et devient de l'entêtement quand il en est autrement.
Un homme intelligent a conçu un projet dont l'accomplissement demande du temps : il ne perd pas son projet de vue, saisit les occasions de le mener à bien, et ne se laisse pas détourner par des objections sans valeur. Une certaine ténacité est nécessaire dans la vie, car la moindre détermination soulève dans l'entourage mille objections. Elles n'ont la plupart du temps aucune valeur; ceux mêmes qui les font n'y attachent pas d'importance, mais ils les font tout de même par une sorte de besoin de contredire. Le projet avorte : ils l'avaient bien dit... Il réussit : ils ont oublié leur opposition. Rien de plus louable que cette ténacité qui sait résister à dé pareilles instances; elle n'est que la suite dans les idées,
Cette suite dans les idées, appliquée à des projets sans valeur, peut être une source de misères, d'ennuis ou de ridicules. Tout le monde connaît des gens qui appartiennent à la catégorie des inventeurs : ils ont trouvé le moyen de diriger les ballons, le mouvement perpétuel; ils travaillent à la recherche de la quadrature du cercle, etc. Rien ne saurait les détourner de leurs projets : les objections qu'on leur fait ne sont que jalousie ou erreur; ils n'écoutent rien : ils sont tenaces. Ils ont une idée, ils n'en démordront pas.
Les Caractères audacieux. — Prendre rapidement son parti, ne pas s'embarrasser des détails et agir sans crainte est le propre des caractères audacieux. L'audace est un des principaux facteurs de la réussite. Savoir oser est un avantage dans la société.
Le caractère audacieux contenu dans de justes limites est une qualité : il permet d'accomplir des actes que la timidité et l'hésitation rendraient impossibles.
Mais pour que cette qualité rende des services, il faut qu'elle soit appuyée par l'intelligence et le sang-froid. L'audacieux qui prend mai son temps fait une maladresse, si ce n'est pis. Excessif ou appliqué à contre-temps, il est un défaut : il devient l'effronterie, l'impudence ou l'arrogance.
On dit aussi des audacieux qu'ils sont gens à caractère entreprenant ou déterminé.
La Résolution et la Décision. — Ces formes de caractère peuvent être des défauts quand, chez les personnes peu intelligentes, elles tournent à l'entêtement. Mais la plupart du temps elles sont de précieuses qualités. Presque synonymes d'audace et de courage, elles en diffèrent par une nuance. Celles-ci, en effet, entraînent l'idée d'un danger affronté, alors que la résolution et la décision, qualités de tous les jours, s'appliquent de plus aux actes ordinaires de la vie.
Ce sont particulièrement les gens résolus et décidés qui prennent rapidement leur parti, à l'opposé des hésitants. La plupart des hommes intelligents et à esprit juste apprécient d'un coup d'œil rapide les avantages ou les inconvénients d'une détermination quelconque, étant admis cependant qu'ils appliquent à cette décision une attention suffisante. Ceci dit à l'adresse des caractères légers, qui ne son.t résolus qu'en apparence et font des sottises avec aplomb.
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. Rien de plus singulier que l'analyse du caractère de nombre de gens, au point de vue de la décision et de la résolution. Beaucoup, dans les actes ordinaires de la vie, laissent flotter leur volonté au gré des caprices ou des suggestions de leur entourage. Mais vienne la nécessité d'une décision importante à prendre, ils affirment nettement leur volonté et n'écoutent plus que la vérité.
D'autres, particulièrement parmi les Méridionaux, sont décidés en toutes choses, et leur visage porte l'empreinte de la hardiesse et de la vivacité. Aisément autoritaires, il n'est rien sur quoi ils n'expriment nettement leur volonté.
La Timidité. — A l'opposé des audacieux sont les timides.
La timidité est un sentiment souvent naturel, mais qui peut être transitoire. Très petite fille, la femme n'est pas timide; vers sept ou huit ans elle le devient, et demeure ainsi jusqu'au mariage; puis peu à peu la timidité disparaît après avoir duré plus ou moins longtemps. Les vieilles femmes sont très rarement timides.
Rien n'est moins raisonné que la timidité. On est timide sans savoir pourquoi. Il est probable que les timides éprouvent ce sentiment parce qu'ils croient, à tort ou à raison, à leur insuffisance : ils ont comme une méfiance non raisonnée d'eux-mêmes. Analysons en quelques mots ce qui se passe chez un timide qui passe un examen :
Le jeune homme a bien travaillé : il sait. Arrivé devant ses juges, il s'assied un peu pâle — c'est la couleur de la timidité masculine — et tourmente d'une main tremblante les boutons de son gilet. On l'interroge, lui posant une question qu'il sait parfaitement : il reste court; il atout oublié; son intelligence est ailleurs : il se voit refusé, et d'une pensée rapide il entrevoit les conséquences de son échec ! sa famille en larmes, son avenir compromis, les railleries de ses camarades, etc.; alors il balbutie des niaiseries ou demeure bnuclie béantes quelquefois il se lève, préférant renoncer à la situation qu'il sollicite, ou, atteint d'un malaise physique Inexprimable, il pâlit plus encore et se trouve mal.
S'il a affaire à un interrogateur qui juge la situation, il peut, .après
de bonnes paroles, reprendre l'aplomb nécessaire ; Binon, un nmt
ironique mil le comble à son (rouble.
La timidité n'a rien de commun avec le manque de courage; voici un fait qui le prouve :
Je présidais un jour une conférence dans laquelle un caïd arabe des environs de Tlemcen, connu pour sa bravoure, avait la parole. Je le voyais, bien qu'il parlât très bien français, bésiter, pâlir et tourmenter fiévreusement les glands de son burnous. « Allons, lui dis-je doucement, courage ! on vous écoute avec plaisir. — Ah ! Monsieur, me dit-il dans un repos, j'aimerais mieux charger l'ennemi à la tête de mon goum qu'affronter tous ces yeux qui me regardent. )) C'était un brave timide.
Le monde est rempli de gens qui cachent avec soin leur timidité comme incompatible avec leur situation sociale. Ils en souffrent cruellement.
J'ai connu un pasteur dont parler en public était le devoir, et qui s'en acquittait très bien. Remplir ce devoir lui eût été impossible, s'il avait regardé son auditoire : il levait les yeux au-dessus, et ainsi ne voyait personne. Par ce stratagème, il n'était pas intimidé, et y gagnait d'avoir l'air inspiré.
Il est des orateurs timides qui ne regardent qu'une seule personne, toujours la même, faisant ainsi abstraction complète de la foule qui les écoute. Ils se créent ainsi la fiction qu'ils ne parlent qu'à un seul.
La timidité peut-elle être un défaut? Ce serait peut-être beaucoup dire. Mais si elle n'est pas un défaut, elle est une insuffisance. Il est certain que dans quelques circonstances elle est au moins gênante ou ridicule.
Souvent elle est une qualité, ou plutôt une parure, un ornement. On comprend difficilement un enfant ou une jeune fille sans cette forme de caractère. A leur âge, le silence, l'embarras et la rougeur sont ses manifestations extérieures, et il existe un lien entre l'innocence et la timidité.
L'Exagération de caractère. — Il est dans le caractère de certaines gens de ne pas pouvoir raconter la chose la plus simple sans lui donner plus d'importance qu'il ne convient. Ils disent sans cloute la vérité, mais ils la disent en l'amplifiant. Rien n'est singulier comme d'entendre raconter un accident dont a été témoin
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un homme de ce caractère. En France, les Méridionaux sont remarquables en ce genre.
Le goût de l'exagération n'est ni une qualité ni un défaut : c'est une simple tournure d'esprit. Seulement, son excès devient facilement le mensonge.
L' Amour-propre. — La forme de caractère qui peut être le plus facilement une qualité ou un défaut est certainement l'amour-propre. Si grandes peuvent être les différences entre les amours-propres, que ce mot est impossible à définir. Des exemples donneront très bien l'idée de ce qu'on entend par lui.
Un enfant apprend avec zèle ce qu'on lui enseigne : il travaille non pour l'instruction en elle-même — il n'apprécie pas ce but élevé, — mais par amour-propre. Il serait fâcheux qu'il n'eût pas ce caractère : il veut dépasser ses camarades, et l'émulation le soutient dans son travail. Il rougira de n'être pas aux premiers rangs de sa classe et de laisser les prix à ses concurrents. Ici, l'amourpropre est louable.
Un homme a fait rapidement sa fortune, et veut paraître et briller au milieu de ceux qui le dédaignaient avant qu'il fût riche : il met alors son amour-propre à avoir une plus belle maison, de plus beaux équipages et de plus belles livrées. Il les éclabousse de son luxe. Ici, l'amour-propre n'est pas louable : il procède de l'orgueil, et devient de l'arrogance ou de la suffisance.
Tels se mettent toujours en avant, et croient que tout ce qu'ils font ou tout ce qu'ils possèdent est d'ordre supérieur. On dit d'eux qu'ils sont a. pétris d'amour-propre », qu'ils ont un « amour-propre insupportable ».
En ce qui touche cette formule du caractère, tout est dans la mesure : car si trop d'amour-propre conduit à l'orgueil, pas assez devient l'insouciance, la négligence ou la paresse. Le manque d'amour-propre peut même aller jusqu'au cynisme. Chaque homme doit avoir une certaine quantité de ce caractère, tempéré par la raison et les convenances.
L'Humilité. — L'humilité de caractère est-elle une qualité ou un défaut? Tout le monde sait qu'elle est une vertu chrétienne, surtout catholique. La raison en est simple : basé, comme la plupart des
religions, sur le principe d'autorité, le catholicisme n'admet pas qu'on le discute : il s'impose. Par suite, courber la tête devant ses dogmes, s'humilier sous sa loi est un mérite, une vertu! Toute force, toute autorité qui s'impose et commande, exige l'humilité de ceux qui lui sont soumis. Ce principe est nécessaire dans les sociétés naissantes ou en voie d'évolution. Il l'est moins à mesure que le progrès grandit l'individu dans sa dignité, et lui permet une discussion que sa libre conscience dirige : ainsi, les Orientaux sont humbles; les Américains du Nord ne le sont pas.
Étant donnée une société composée de personnes ayant le juste sentiment de leur valeur et sachant se tenir à leur place, l'humilité n'a rien à faire avec elle. Elle est un mérite si du moins elle n'est pas feinte. Quand on doit obéir aveuglément à un chef sans avoir le droit de discuter ses ordres, elle est la discipline et la patience. Fille de l'autorité, elle est surtout une vertu de cour et d'église.
Est-ce à dire que l'humilité de caractère ne puisse pas être une admirable vertu? Le type si beau et si vrai de l'évêque Myriel dans les Misérables. me démentirait.
L'homme ne naît pas humble, il le devient. En effet, le jeune enfant n'est jamais humble, pas plus que timide. Si le sort le place plus tard dans une situation où l'humilité soit nécessaire, il acquiert ce caractère, et il peut être humble avec sincérité.
Dans les religions où Dieu n'est pas un père, mais un maître ; où il frappe et punit plutôt qu'il n'aide et console, l'humilité s'impose et fait partie de l'adoration. Elle donne alors aux gens une allure spéciale, bien connue sous le nom d'cc air d'église ». Celui qui possède cet air a une certaine façon de saluer et de baisser les yeux qui décèle son caractère.
Le plus souvent, cet humble ne courbe pas toujours la tête: quand la force qui le plie a le dos tourné, il se relève et devient arrogant, et comme dit Tartufe :
La maison est à moi, je le ferai connaître...
Le Caractère indépendant. — On dit d'un homme qu'il a le caractère indépendant, lorsqu'il supporte difficilement toute règle. Ce caractère se manifeste en nombre d'occasions assez dissembla-
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bles. Nous n'examinerons ici que le caractère à proprement parler, c'est-à-dire le sens le plus restreint du mot indépendance.
Quand la règle à laquelle un homme veut se soustraire est odieuse ou injuste, l'indépendance de caractère est une qualité, mieux encore elle peut être une vertu. Elle est au contraire un défaut, un crime même, quand l'homme se révolte contre une règle juste ou contre les lois de son pays.
L'indépendance de caractère est étroitement unie à l'indiscipline. Celui qu'elle domine se révolte sans cesse contre toute règle, plein de confiance en lui-même. Il croit n'avoir besoin de personne, et considère toute loi comme une oppression ou une injure à sa dignité, à sa liberté et à son intelligence.
Enfant, l'indépendant de caractère est l'écolier turbulent, raisonneur et tracassier; homme, il trouve mauvaises les lois de son pays. S'il était le maître, il en ferait certainement de meilleures.il n'admet aucun gouvernement, et fait partie de tous les complots. Les anarchistes, les socialistes, les nihilistes, les intransigeants, etc., sont des indépendants. J'ajouterai que les héros de tous pays : les Guillaume Tell, les Camille Desmoulins, etc., ont commencé par être des indépendants de caractère; Pour être louable, ce goût de la révolte doit non seulement s'exercer contre une règle odieuse, mais s'appuyer sur l'intelligence et le bon sens.
L'indépendance de caractère est l'origine de toutes les excentricités qui, dans tous les temps, ont attiré l'attention : depuis les longs cheveux des romantiques jusqu'aux tableaux des impressionnistes et des indépendants, aux façons des incohérents et des rapins et à la littérature des naturalistes, des décadents, des symbolistes ou des déliquescents. Dans vingt-cinq ans, ces excentriques porteront d'autres noms et maltraiteront d'une autre façon les beaux-arts, le bon goût et la langue française.
Les Caractères fantasques, bizarres, originaux. — Pour certaines gens, les petites conventions qui constituent non le fond, mais la forme de la société, sont insupportables. Ils ont une allure à eux qui dit bien haut qu'ils n'entendent pus « (aire comme les autres ». Cette forme de caractère comprend les originaux, les fantasques ci les bizarres»
Je vais essayer de donner l'idée de ces sortes de gens.
La façon de s'habiller est leur mode de protestation le plus ordinaire; ils ont imaginé une forme de chapeau, d'habit ou de chaussures qu'ils disent plus commode que celle de tout le monde, et ils s'en servent sans s'inquiéter de ce qu'on en pense. Rien à dire de ces fantaisies quand elles sont innocentes et sincères ; il n'en est pas de même quand, basées sur la vanité ou sur l'orgueil, elles ont pour but de se faire remarquer. Tout Paris a pu voir, vers 1847, un monsieur, mis du reste comme tout le monde, qui portait sérieusement un chapeau carré en soie verte. On en riait, il n'en avait nul souci. Les guenilles que Chodruc-Duclos promenait avec ostentation dans le Palais-Royal, sous la Restauration, faisaient hausser les épaules aux gens de bon sens; j'ajouterai qu'il y a longtemps qu'Alcibiade coupait la queue à son chien.
Ne rien faire comme tout le monde règle la conduite des bizarres et des originaux. Ces derniers, surtout, sont ceux qui sont particulièrement fantasques, ont des raisonnements absolument imprévus et des façons d'agir qui leur sont propres; tantôt distraits, tantôt taciturnes, tantôt gais, ils déroutent, par leur mobilité, toute analyse de leur personnalité. Cette mobilité est l'essence même du caractère de ces originaux.
Demandez -leur pourquoi ils sont ainsi, ils l'ignorent ou vous donnent des raisons saugrenues, qui déroutent toute appréciation sérieuse.
Contenus dans certaines limites, ces caractères ont leur agrément, car l'existence monotone et compassée qu'imposent les habitudes sociales, ne perd pas à être, de temps à autre, animée par les originaux et les bizarres. Seulement, il leur faut un certain courage, car ils ont à braver le ridicule.
La raison dominante des caractères indépendants, bizarres et originaux est, pour la plupart, le désir de se distinguer. Il y aurait certainement grand intérêt à analyser cette tendance; mais philosopher sur elle, qu'elle se nomme l'cc ambition », la «coquetterie)) ou la « réclame )), me ferait sortir de mon sujet.
Les Caractères scrupuleux. — Les scrupuleux sont les gens qui ne se décident à un acte quelconque qu'après en avoir pesé toutes
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les conséquences, considéré tous les aspects, envisagé tous les côtés avec le plus grand soin, la plus vive attention. Leurs hésitations vaincues, l'acte accompli, ils se demandent s'ils n'ont rien omis, s'ils n'ont porté préjudice à personne et se préoccupent de tout ce qui peut s'ensuivre.
Rien de louable comme l'application des scrupules à l'exercice des facultés maîtresses de l'homme : l'honnêteté et l'honneur; ceux qui ont des scrupules de cette nature, dominent de haut les insouciants au cœur léger qui trouvent toujours que tout va bien. Mais il n'en est pas toujours ainsi; les scrupuleux sont souvent les gens à esprit faible, à caractère timoré, qui poussent la préoccupation jusqu'à la niaiserie; pour eux tout est matière à scrupule. Si la pensée du salut les domine, ils seront pris au sujet de l'exercice de leur religion de mille scrupules de conscience qui les livrent pieds et poings liés au premier fanatique venu. Dans la société, ils craindront sans cesse d'avoir fâché quelqu'un ou d'avoir oublié quelque formalité puérile.
Les scrupules peuvent avoir une grande importance : n'est-ce pas un scrupule religieux qui a soulevé le peuple hindou contre l'Angleterre? Les cartouches que les Anglais donnaient à leurs soldats bouddhistes étaient faites, disait-on, avec de la graisse de vache; or, la vache est un animal sacré.
Les gens à scrupules sont non seulement craintifs, mais ont le caractère inquiet.
Dans les trois chapitres qui précèdent, j'ai passé en revue toutes les formes de caractères qui sont venues à ma pensée ; mais bien que leur nombre dépasse cent vingt, j'en ai certainement omis : le lecteur voudra bien y suppléer en excusant les oublis.
Je vais maintenant rechercher les influences très nombreuses qui provoquent l'expression de tel ou tel caractère. Si, en effet, l'homme est libre de ses actes, il ne Test pas toujours d'avoir tel ou tel caractère et doit subir les influences de son naturel ou du milieu dans lequel il vit. Il est bien entendu que je ne m'occupe ici que des influences qui agissent sur L'homme en état de santé : le caractère dus malades devant être étudié à part.