FABRICATION ARTIFICIELLE DE MÉDIUMS ET SORCIERS
Nous avons vu les peuples primitifs se servir de névrosés et d'hystériques comme prophètes et médiums. Quand ceux-ci manquent chez les sauvages, ils en fabriquent artificiellement. Ayant, remarqué que les pouvoirs médianimiques sont liés aux états névropathiques, ils provoquent l'apparition de ceux-ci, chez les individus prédisposés, au moyen de diverses pratiques : peurs dans l'enfance, jeûnes, etc. Une première méthode consiste dans les modifications imprimées dès l'enfance et même avant la naissance. Chez les sauvages des
îles Aléoutiennes et chez les Dayaks de Bornéo, les parents qui veulent avoir des enfants sorciers jeûnent ou s'interdisent certains aliments. L'enfant subit dès son bas âge une série d'initiations, jeûne souvent, s'isole à intervalles réguliers, etc. A ce régime, il devient bientôt à demi aliéné, ne sait plus s'il veille ou s'il rêve, provoque autour de lui de grandes sympathies ou antipathies. Comme les yoghis et les fakirs de l'Inde et les chamans de Sibérie, il a des manifestations épileptiques, convulsions et cris, écume à la bouche, figure congestionnée, en même temps que de l'hyperesthésie et une singulière lucidité. Finalement l'individu choisi est proclamé sorcier, ou grand, ou ancien, et cumule les fonctions de conseiller, juge, arbitre, prophète, poète, médecin, etc.
L'initiation à la médecine se fait chez les Biîcula par des jeûnes et des prières; chez les Peaux- Rouges, par le jeûne et la solitude. Chez les Indiens de Gamina, le candidat doit se nourrir de certaines feuilles et s'isoler, jusqu'à ce qu'un fantôme lui apparaisse. Les futurs sorciers des Walla-Walla et des Wascows doivent dormir sur la terre nue et jeûner jusqu'à ce que l'esprit leur apparaisse sous forme de buffle ou de chien. A Sumatra, le candidat reste tout le jour dans une corbeille pendue à une fenêtre et jeûne en priant la divinité de le rendre invulnérable. Si sa tête remue, c'est que l'esprit est entré chez lui ; on le perce alors à
coups de lance, et les blessures cessent de saigner et se ferment d'elles-mêmes, paraît-il, quand il les touche avec les mains.
Le Thay-Phap, sorcier-prophète des Annamites, doit se nourrir d'une plante à feuilles en forme de cœur. Les sorciers du Loango ne boivent qu'à certaines heures et en certains lieux et mangent rarement de la viande ; cel'e de certains animaux leur est défendue.
Une autre méthode consiste à provoquer les convulsions et le délire par des substances enivrantes ou par des mouvements précipités de la tête.
Les Aïssaoua sont une secte très répandue en Algérie. Ces fanatiques étant réunis dans une salle bien éclairée, des musiciens frappent sur un énorme tambour deux coups lents et un rapide, et tout le monde entonne une chanson barbare. Ce chant produit, dit-on, malgré son incohérence, un enthousiasme frénétique même chez les spectateurs sceptiques.
Les fidèles les plus excités tombent alors en djedjeb ou convulsions saintes, le chœur cesse les chants et les tambours continuent à battre. Les Aïssaoua tournent de plus en plus furieusement, les veines de leur cou se gonflent et le sang leur sort de la figure. A ce point d'excitation, ils saisissent des barres de fer rouge, s'en frappent à la
MEDIUMS ET SOBCIERS
tète, les lèchent et les mordent. Alors le djedjeb devient général. Tous crient et courent furieusement en se frappant les bras et les épaules. Ils demandent à manger et on leur donne des feuilles de cactus épineux et des scorpions vivants, qu'ils avalent avec avidité. Certains imitent le rugissement du lion et le cri du chameau.
Une société aussi nombreuse et sanguinaire existe chez les nègres de Saint-Domingue. C'est celle du Vaudou, nom qui désigne à la fois la divinité, l'institution et ses adeptes. Au fond de la salle de réunion est un coffre où est couché, sous des chiffons rouges, le serpent-dieu, à côté du prêtre et de la prêtresse, appelés père et mère. Le prêtre, un pied et une main sur le coffre, entonne un chant sacré et pousse la prêtresse, laquelle communique la secousse au cercle des assistants. Ceux-ci s'agitent par des mouvements de côté qui semblent leur disloquer la tête et les épaules; une exaltation fébrile se propage à tous les affiliés, et les nègres, en proie à une fureur extraordinaire, se plongent les bras dans l'eau bouillante, se tailladent les chairs avec un couteau, ou s'écorchent la peau avec les ongles.
La Bible, ainsi que les monuments de Ninive, nous font connaître des pratiques aussi étranges chez les prêtres de Baal. Les prêtres hindous de Siva et de Durga usent également de convulsions, suivies de sévices volontaires et de contorsions erotiques.
Les santons d'Egypte et les derviches turcs rappellent les Aïssaoua d'Algérie. Chaque couvent de derviches a son espèce particulière de danse sacrée, ou mieux de convulsions épileptiques. Les. uns plient le corps de gauche à droite et d'avant en arrière ; d'autres marchent serrés en groupe, avec une vitesse croissante ; d'autres remuent la tête de côté, se tiennent serrés, chacun ayant un bras sur les épaules des voisins, et tournent de plus en plus vite, jusqu'à ce qu'ils tombent dans Yhaleth ou ravissement. Dans cet état ils subissent l'épreuve du fer chaud et se frappent à coups de sabre.
La coexistence de pratiques si singulières et si semblables chez des races différentes et éloignées les unes des autres, Sémites, Aryens, Nègres, etc., tient à une cause plus profonde et plus physiologique que la religion, laquelle varie avec le génie des peuples. Cette cause est l'usage général des divers excitants du cerveau, vin, alcool, kola, sôma, opium, etc. Les peuples qui les ignorent à cause de leur état sauvage, comme les nègres, ou à qui la religion défend de s'en servir, comme les Musulmans, y suppléent par le mouvement latéral Je la tête et du corps, lequel est bien le plus sauvage moyen d'ivresse, comme on peut s'en convaincre par l'expérience, vu la congestion qu'il produit dans le cerveau.
Dès que les peuples primitifs eurent remarqué que ces pratiques produisaient l'ivresse et les con-
vulsions, états anormaux où ils voyaient comme une possession divine et comme une seconde personnalité qui leur paraissait sacrée, ils s'en servirent pour entrer en rapport avec les dieux, tout comme ils se servaient des épileptiques et des fous. Les prêtres antiques usèrent surtout de substances enivrantes, dont ils avaient constaté l'action excitante sur le cerveau, et ils les déclarèrent saintes. Les légendes religieuses disent en effet que la vigne est née d'une goutte de sang divin. Bacchus est l'inventeur du vin et l'initiateur de la civilisation. Le vin est la liqueur sacrée de la liturgie, des libations et des ablutions, et chez les Egyptiens l'usage n'en était permis qu'aux prêtres. Même caractère sacré du sôma védique, qui n'était permis qu'aux brahmes, comme le coca péruvien aux seuls descendants des Incas.
On s'est aussi servi de vapeurs toxiques, comme moyen d'excitation sacrée. A Delphes et à Délos en Grèce, les prophétesses étaient des hystériques intoxiquées avec des vapeurs de laurier et d'orge brûlés. La fameuse Pythie, en particulier, se mettait en inspiration par des fumigations de ces plantes et par des vapeurs sorties du sol. Elle prophétisait assise sur un trépied situé au bord d'un trou d'où s'échappaient des gaz toxiques, hydrocarbures et hydrosulfures paraît-il, qui l'enveloppaient jusqu'à mi-corps et la mettaient en trance si énergique qu'elle en mourait parfois.
136 HTPNOTISME ET SPIRITISME
Ces vaticinations provoquées par des gaz souterrains existaient aux bords des lacs Averne, Héraclée et Figale, que l'on croyait communiquer avec les enfers.
Notons que Porphyre a remarqué que le prophète ou médium se trouve dans un état pathologique, tantôt naturel, tantôt artificiel. « La cause qui produit l'extase pourrait bien être une affection mentale, ou folie pathologique, provenant d'une surexcitation psychique analogue à celle qui résulte de veilles prolongées ou d'excitants pharmaceutiques. Quant au démon auquel on attribue l'extase, je soupçonne qu'il pourrait bien être une partie de l'âme humaine. »
Les Liebascia ou sorciers qui découvrent les voleurs, chez les modernes Abyssins, sont également des médiums artificiels, formés au moyen de toxiques et d'excitants. L'odeur de la pipe qu'ils fument rappelle celle du haschisch, excitant bien connu en Orient.