POLARISATION ET DÉPOLARISATION PSYCHIQUES
Parmi tant d'étranges phénomènes, exceptionnels à l'état de veille et fréquents dans l'hypnose, notons celui que Féré et Binet appellent polarisation psychique, qui fait que l'aimant intervertit la disposition d'esprit suggérée. Bianchi et Sommer font à M"e X... la suggestion suivante : « Magnifique journée d'avril, prenons le train, ce sera un voyage agréable ». Le visage du sujet exprime la joie et il se lève pour sortir. Aussitôt qu'on lui applique l'aimant à la nuque à un demi-centimètre de la peau, il se trouble, s'arrête et s'écrie : « Terrible accident, train déraillé, impossible de partir ».
Autre suggestion : « Nous sommes à Pausilippe, la mer est calme, argentée par la lune, montons dans cette barque. » Le sujet se montre charmé par ce spectacle enchanteur, et il fait le geste de s'embarquer. On lui applique l'aimant, aussitôt il recule l'air épouvanté, disant être au bord d'un profond précipice.
En d'autres cas j'ai observé, non pas renversement de la suggestion par l'action de l'aimant, mais suppression ou simple modification, et c'est ce que j'appelle dé polarisation.
Le cas le plus remarquable est celui où l'application d'un pôle de l'aimant supprime les hallucinations hypnotiques, que l'autre pôle réveille au contraire.
Le sujet R. P., âgé de treize ans, de mère hystérique, lui-même névropathe à la suite d'une blessure, souffre d'une coxalgie grave. Au bout de quarante jours, allant déjà mieux, il tombe soudain en sommeil hypnotique et perd les sens de la douleur, de la vue et de l'ouïe. Les accès se multiplient, deviennent réguliers, durant tantôt des secondes et tantôt des heures. Pendant l'accès, le sujet voit les yeux fermés, il est sensible au bronze, au zinc, au cuivre, qui lui donnent une sensation douloureuse, à l'or, qui lui donne une sensation chaude agréable, et surtout à l'aimant. En effet l'accès se calme immédiatement après l'application des deux pôles de l'aimant. Le pôle nord a le même effet tandis que le pôle sud réveille le mal. L'aimant agit même à travers les couvertures du lit.
Aidé d'Ottolenghi, j'ai fait sur neuf sujets 170 observations sur ces effets divers de l'aimant, déjà étudiés par de Rochas. Dans 62 °/0 des cas, nous avons obtenu l'action polarisante sur des hallucinations et illusions psychosensorielles, qui changeaient en sens opposé sous l'action de l'aimant : dans 38 °/0 des effets de dépolarisation ou de simple changement sans opposition. Pour les hallucinations psychiques on obtint toujours la polarisation, pour les sensorielles le second effet. Citons des exemples Dour éclaircir tout ceci.
A un certain Mac, âgé de cinquante-six ans, devenu hystérique à la suite d'une émotion, facile-
ment hypnotisable, on suggère la vision d'un ange aux ailes vertes. Sous l'application de l'aimant, l'ange devient un diable aux ailes rouges; une madone blonde, vêtue de rouge, devient un diable également rouge. Ici polarisation de l'hallucination psychique, mais non de l'optique.
On fait voir à Amb., dans le sommeil hypnotique, une photographie de brigand ; l'aimant le change en femme. Chez ce sujet on polarise même la personnalité. On lui fait croire qu'il est brigand ; l'aimant le change en ouvrier honnête, en même temps que son revolver devient outil. On obtient également une double polarisation simultanée. On lui met dans une main un revolver, dans l'autre une pelote de fil, pendant qu'on lui suggère d'être d'un côté brigand, de l'autre femme. Sous l'action de l'aimant le côté brigand devient paysan honnête, le côté femme devient homme. Chez ce même sujet les hallucinations sensorielles changent sans se polariser. L'aimant transforme une fleur rouge en fleur blanche, une rose en fleur rouge, rend amer le vin et acide l'eau sucrée.
Chez G., sujet souvent hypnotisé, la vision d'un squelette se change en jeune fille, l'homme en femme et inversement, une nymphe païenne en horrible sorcière, l'eau sucrée en eau salée, et un tablier rouge en tablier blanc.
Chez un quatrième individu alcoolique, des laines rouges et iaunes deviennent blanches, le
vinaigre amer, l'eau douce acide. Ici dépolarisation.
Chez un cinquième sujet, l'aimant entier fait voir blanche une croix noire ; le pôle sud seul la rend jaune ; le pôle nord la fait revoir noire. Cependant le sucre, que le sujet aime beaucoup, ne changepas de goût sous l'action de l'aimant. Chez un autre, l'aimant, simplement approché de la nuque, affaiblit les images; mis en contact avec la peau, il les fait disparaître.
A remarquer que, chez cinq sujets sur neuf, lo doigt appliqué sur la nuque produit le même effet que l'aimant. Ce dernier n'a pas d'effet dans le cas de passions ou d'habitudes très fortes.
Notons que l'hallucination se comporte chez presque tous les sujets comme une image réelle. Elle s'agrandit avec une lentille grossissante; la pupille se dilate lorsqu'on suggère l'image d'un objet éloigné; elle se contracte dans le cas contraire. Ces expériences et d'autres semblables, faites au nombre de soixante-cinq sur quatre sujets, donnèrent les mêmes résultats dans soixantetrois cas. Preuve que l'image suggérée se comporte comme une image réelle.
Polarisation et dépolarisation pourraient s'expliquer par un changement d'orientation des cellules corticales dû au mouvement moléculaire de l'aimant. Mais alors pourquoi le doigt a-t-il le même effet? Comment expliquer que les images suggérées
se comportent comme les réelles, que l'image hallucinative suive les lois de l'optique?
Les sensations visuelles qui partent des centres corticaux des sujets hypnotisés auraient les mêmes propriétés que celles qui se forment dans nos sens normaux. Les images corticales hallucinatives seraient sujettes aux modifications provoquées par les milieux interposés, comme si les centres sensoriels corticaux pouvaient se substituer aux organes des sens et agir sans eux. Tout cela semble physioîogiquement absurde.
Et comment expliquer que la simple application d'un aimant puisse changer presque instantanément la personnalité, qui est la chose la première à apparaître et la dernière à disparaître chez nous?
Ici, comme dans les transmissions de pensée, les transferts de sensations, les songes prémonitoires, nous avons affaire à des phénomènes en complète opposition avec les lois physiologiques. Ces phénomènes, qui ont lieu dans l'hystérie et l'hypnose et grâce à elles, alors que la désagrégation des facultés psychiques fait prévaloir l'automatisme et l'inconscience, nous conduisent à admettre l'existence d'une série de faits sans explication certaine, et par suite rentrant plutôt dans l'ordre occulte que dans l'ordre physiologique.