‹ Hypnotisme expérimentalChapitre 18 sur 30 · PREUVES TIRÉES DE LA PATHOLOGIE COMPARÉE · texte numérisé non relu

PREUVES TIRÉES DE LA PATHOLOGIE COMPARÉE

Analogie du fonctionnement cérébral chez l’homme et chez les animaux. — Bien que les preuves fournies par la pathologie cérébrale comparée soient peu nombreuses, nous avons cru devoir en faire l’objet d’un chapitre spécial, parce que nous pensons, comme M. le professeur H. Bouley, que la psychologie elle-même peut trouver, dans l’étude comparée des symp • tomes d’une même maladie commune à différentes espèces, des éclaircissements pour les problèmes qu’elle cherche à résoudre.

Que notre éminent maître nous permette de rappeler ce qu’il nous disait, à ce sujet, en 1882, dans son cours de pathologie comparée au Muséum d’histoire naturelle (1).

« Au point de vue des fonctions cérébrales, y a-t-il entre les animaux et l’homme une différence fondamentale, ou n’y a-t-il que des différences de degrés ? Sur cette question les opinions sont bien divisées. L’intelligence pour un certain nombre de philosophes serait l’attribut exclusif de l’homme. Peut-être les différences sur ce point résultent de ce qu’on ne s’entend pas sur les termes; si, faisant abstraction de toute idée métaphysique, on se borne à considérer le fonctionnement cérébral, il me paraît hors de doute que la perception des choses extérieures se produit de la même manière chez les animaux que chez l’homme et que les impressions reçues par le sensorium des bêtes sont susceptibles d’être considérées comme chez l’homme et de se reproduire à un moment donné, même en dehors des objets qui les ont déterminées.

(1) H. Bouley. Leçons de pathologie comparée. Le progrès en médecine par l’expérimentation, 1882, p. 28.

Rien (le plus démonstratif à cet égard queues manifestations de l’état prodromique de la rage dans la sérite des animaux sur lesquels la maladie a pu être observée. 4 ^ '

Voici par exemple, au milieu d’un troupeau paissant dJHs une prairie, une vache à laquelle une morsure rabique a été infligée ; l’échéance de la rage est Arrivée ; pour elle quels symptômes présente-t-elle à cette période* bout# initiale de la maladie ?'E7lte reste isolée’dü reste du troupeau, triste et sombre, graminis immemor , pour employer l’élégante locution d’un auteur du moyen âge, décrivant les premières manifestations de la peste des steppes. Puis tout à coup, sans aucune excitation extérieure, on la voit gratter avec fureur le sol de l’un ou de l’autre de ses pieds antérieurs, faisant voler autour d’elle la poussière ou la boue, ses yeux deviennent fulgurants, elle baisse la tête et fonce devant elle faisant le geste d’attaquer de ses cornes et de frapper à coups redoublés ; puis elle fait une volte, lance une ruade de ses pieds postérieurs et fuit à grande allure pour se retourner après un certain espace parcouru, faire face de nouveau et se remettre dans l’attitude de l’attaque.

La signification de tous ces mouvements ne saurait être douteuse, l'image du chien s’est dessinée dans le scnsorium de la bête à laquelle la rage a été inoculée ; elle le voit, le fantôme est devant elle ; elle s’attaque à lui, puis elle le fuit, puis de nouveau elle se met en défense contre l’ennemi imaginaire, mais présent pour elle, puisqu’elle en a la sensation ressaisie sous l’incitation. En un mot, cette vache est hallucinée. Entre elle et l’homme frappé d’une hallucination où est la différence? »

M. Bouley ajoute plus loin « : Je n’ai eu d'autre but en insinuant ici ces faits que de montrer le concours que peut donner la pathologie comparée à l’histoire des fonctions cérébrales. Ils me paraissent prouver sans que je veuille en dire plus, que les animaux ne sont à divers degrés que les diminutifs de l’être humain. *

Si nous avons tenu à reproduire fidèlement les opinions si éloquemment exprimées par notre éminent professeur, c’est,

que plusieurs auteurs ont dit que l’on ne pouvait rien conclure de ce qui se passait chez les animaux à l’homme.

Effets des lésions partielles du cerveau chez les animaux. — Il y a longtemps déjà, Girou de Buzareingues, étudiant de près la maladie appelée le tournis des moutons, maladie dans laquelle un seul hémisphère est habituellement endommagé, avait constaté le phénomène de la suppléance cérébrale. Il l’exprime dans les termes suivants : « L’animal, dans, le cas où un seul hémisphère est lésé, ne perd pas insensiblement l’usage des membres du côté opposé à cet hémisphère et sa maladie, quoique' l’origine doive en être rapportée à l’époque même de sa formation, reste absolument occulte souvent jusqu’à l’âge d’un an et même jusqu’à l’âge de dix-huit mois ou de deux ans, et, si elle se manifeste alors brusquement, ne serait-ce pas plutôt parce que Xliydatide exerce une pression presque subite sur T hémisphère , sans qu’à cause delà privation totale de l’hémisphère attaqué, laquelle est souvent bien antérieure aux premiers symptômes de la maladie? (1) »

«De ces divers faits je déduis que, dans la plupart des maladies connues sous le nom de tournis, le mouton exécute parfaitement des mouvements, quoique privé de l’hémisphère qui y préside dans l’état normal ou de parfaite santé. Mais l’hémisphère sain préside aux mouvements des muscles qui lui sont soumis jusqu’à ce qu’il soit troublé dans ses fonctions par la pression inaccoutumée de l’hydatide.

Maillet avait aussi observé que la privation d’un hémisphère chez le bœuf n’entraîne pas de symptômes cérébraux très-accentués.

« L’animal affecté, dit-il (2), penche de plus en plus la tête et décrit quelquefois un nombre de tours sans s’arrêter, mais toujours lentement. Ces tours se font du côté même où existent les

(1) Girou de Buzareingues. Mémoire sur les attributions des principaux organes cérébraux. (Annales des Sciences natur., 1828. T. XV, p. 52.)

(2) Maillet. Mémoire sur le tournis dans l’espèce bovine. (Recueil de médecine vétérinaire pratique, 1836, p. 21.)

coenures et ils sont le signe le moins équivoque de la compression d’un des hémisphères cérébraux, soit par un ou plusieurs coenures, ce qui arrive dans le plus grand nombre des cas, soit par une collection sanguine formée dans le crâne ; soit par une tumeur de nature quelconque développée dans la même cavité, et ceci est même un fort argument en faveur de l’opinion de M. Magendie qui admet que les hémisphères du cerveau sont les organes excitants des mouvements latéraux du corps, que chacun d’eux dirige du côté opposé au côté où il se trouve, de sorte que si l’un des deux hémisphères est réduit par une cause physique quelconque à ne plus fonctionner, celui du côté opposé à l’action duquel plus rien ne fait équilibre, devra entraîner le mouvement du côté de l'hémisphère affecté. »

«Le tournoiement, bien que le symptôme le plus caractéristique de l’affection causé par la présence du coenure, n’est pas particulier à cette maladie. Nous l’avons souvent remarqué chez des taureaux qui, après s’être battus, s’étaient fissurés l’os frontal. La seule différence qu’il présente dans ce dernier cas, où il est presque toujours causé par un épanchement de sang dans le crâne comprimant l’un des hémisphères cérébraux, est de survenir presque subitement sans signes précurseurs appéciables. »

Le même auteur, qui a eu occasion de vider la poche kystique en perforant le crâne au moyen d’une vrille, affirme qu’à la suite de cette opération, l’animal recouvrait sa santé et cessait de tourner.

MM. Milne-Edwards et Vaillant faisant des expériences sur l’infection du mouton par le tænia coenure ont constaté que : malgré la présence d'un grand nombre d’embryons, il se passe un temps très long avant qu’il ne se manifeste aucun phénomène nerveux après l’infection par les coenures (1).

Davaine a recueilli un grand nombre de cas d’hydatides du cerveau chez l’homme, localisées à un seul hémisphère. Il

(1) Milne-Edwards et Vaillant. Expériences sur l’infection du mouton par le tænia coenure. (Bull, de la Soc. de biol., 1863, p. 80.)

résulte de ces observations que les troubles intellectuels ne sont pas toujours très marqués. Ils peuvent même manquer totalement (1).

Chez l’homme, comme chez le mouton, tant que la tumeur reste limitée à un seul hémisphère, les symptômes sont peu frappants.

Au contraire, dès que les deux hémisphères sont atteints, l’intelligence est rapidement abolie.

Davaine a constaté aussi que lorsqu’il y a un coenure dans chaque hémisphère, le tournoiement a lieu alternativement à gauche, ou bien qu’il n’existe pas.

Conclusions. — La pathologie comparée, science nouvelle, ne pouvait nous fournir beaucoup de documents en ce qui touche le fonctionnement du cerveau; elle nous a cependant appris que, chez les animaux des espèces ovine et bovine, lorsqu’un hémisphère a été détruit tout entier par une hydatide, l’autre suffit à l’entretien de presque toutes les fonctions de la vie de relation.

En un mot, le mouton et le bœuf peuvent continuer à vivre assez longtemps, sans troubles considérables, avec un seul hémisphère.

Ce fait concorde avec les phénomènes de suppléance cérébrale que nous avons étudiés dans le chapitre consacré à la physiologie. Nous croyons pouvoir, sans y attacher trop d’importance, les interpréter en faveur de l’indépendance fonctionnelle des hémisphères cérébraux.

(1) Davaine. Traité des entozoaires, 1877, p. 692.

Page 1