‹ Hypnotisme expérimentalChapitre 20 sur 30 · PREUVES TIRÉES DE LA PATHOLOGIE MENTALE · texte numérisé non relu

PREUVES TIRÉES DE LA PATHOLOGIE MENTALE

Dédoublement des opérations cérébrales chez les aliénés.

— L’idée de la dualité cérébrale n’est pas si nouvelle qu’on pourrait le croire.

Depuis longtemps l’étude attentive et approfondie de certains désordres survenus dans le cours d’affections mentales avait fait entrevoir à quelques médecins la possibilité d’un dédoublement des fonctions cérébrales.

L’ouvrage, aujourd’hui célèbre, deMeinardSimonduPuy (1), publié à Leyde en 1780, dans lequel il déclarait nettement que l’homme possède une double individualité , soumise chacune à un cerveau spècial, était passé inaperçu. C’est qu’il fallait une certaine hardiesse pour venir affirmer une doctrine aussi peu orthodoxe.

Cependant, les faits étaienttellement -frappants qu'Esquirol (2), un savant classique s’il en fût, ne pouvait s’empêcher de dire de certains malades, qu’il avait étudiés avec le plus grand soin : « Chez eux, la volonté flotte successivement entre deux « impressions; ces malades sont entraînés actuellement à un « acte déraisonnable, et qui révolte la nature, parce qu’ils ne « jouissent pas de leur raison, parce qu’ils sont dans le délire. « L’homme n’a plus la faculté de diriger ses actions, parce « qu’il a perdu V unité du moi. C’est Yhomo duplex de saint Paul

(1) Meinard-Simon du Puy. De atrectionibus morbosis homini d ex tri et si nislri. Leyde, 1780.

(2) Esquirol. Des maladies mentales, 2 vol., 1838. T. II, p. 97-98.

« et de Buffon, poussé au mal par un motif, retenu par un « autre. Cette lésion de la volonté peut se comparer à la bévue,

« et peut se concevoir par la duplicité du cerveau dont les deux « moitiés n'étant pas également excitées n agissent pias simultaa nément. »

Il était difficile de formuler plus nettement sa croyance à l'indépendance fonctionnelle possible des deux hémisphères cérébraux.

Cependant, en 1844, Wigan, dans un livre audacieux, dont le titre : la dualité de l esprit, indique assez les tendances, affirmait, et démontrait par des faits nombreux, que le cerveau de l’homme est double (1).

Dans cet ouvrage, où il est continuellement question de l’indépendance des hémisphères, l’auteur allait jusqu’à prétendre que c’est une erreur fatale de dire le cerveau ; selon lui, il faudrait dire les deux cerveaux.

Pour la démonstration de sa thèse, il s’appuyait surtout sur les faits de dédoublement des opérations cérébrales dans les maladies mentales, faits dont on a rapporté dans ces derniers temps de si remarquables exemples.

Les observations les plus anciennes, sur ce sujet, remontent aux épidémies de démonomanie.

Le cas le plus curieux est certainement celui du père Surin, cité par Calmeil. Il mérite, par sa singularité, d’être rapporté en détail :

Le P. Surin, âgé de 35 ans, envoyé comme exorciste à Loudun, fut bientôt atteint de troubles mentaux.

Le 3 mai 1635, dans une lettre écrite au P. d’Attichi, jésuite à Rennes, il décrivait ainsi son état :

« Tant y a que depuis trois mois et demi je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi en exercice. Les choses en sont venues si avant que Dieu a permis, je pense, pour nos

(1) Wigan. New wiew of insanity. The dnality of mind. London,

(2) Calmeil. De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire. T. II, p. 59, 1845.

péchés, ce qu’on n’a peut-être jamais vu en l'Eglise , que, dans l’exercice de mon ministère, le diable passe du corps de la personne possédée et, venant dans le mien, m’assaut et me renverse, m’agite et me traverse visiblement en me possédant plusieurs heures comme un énergumène. »

« Je ne saurais vous expliquer ce qui se passe en moi pendant ce temps, et comme cet esprit s’unit avec le mien, sans m’ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en faisant néanmoins comme un autre moi-même et comme si j’avais deux âmes , dont l’une est dépossédée de son corps et de l’usage de ses organes et se tient à quatre en voyant faire celle qui s’y est introduite. Les deux esprits se combattent dans un même champ, qui est le corps, et l'âme est comme partagée. Selon une partie de soi, elle est le sujet des impressions diaboliques, et, selon l’autre, des mouvements qui lui sont propres et que Dieu lui donne »

« Je sens l’état de damnation, et je l’appréhende, et me sens comme percé des pointes du désespoir en cette âme étrangère qui me semble mienne, et l’autre âme qui se trouve en pleine confiance se moque de tels sentiments et maudit en toute

liberté celui qui les cause Voire, je sens que les mêmes

cris qui sortent de ma bouche viennent également de ces deux âmes, et je suis en peine de discerner si c’est l’allégresse qui les produit ou l’ardeur extrême qui me remplit. »

« Les tremblements extrêmes qui me saisissent quand le saint Sacrement m’est appliqué viennent également, ce me semble, de l’horreur de sa présence, qui m’est insupportable, et d’une révérence cordiale et douce, sans le pouvoir attribuer à l'une plutôt qu’à l’autre, et sans qu’il soit en ma puissance de les retenir. Quand je veux, par le mouvement de ces deux âmes, faire un signe de croix sur ma bouche, l’autre détourne la main avec une grande vitesse, et me saisit le doigt avec les dents pour me le mordre avec rage »

Ainsi le père Surin se sentait nettement en possession de deux âmes, et fournissait, sans s’en douter, des preuves frap-

pantes contre la doctrine de l’unité de l’âme que sa religion l’obligeait à professer.

La crainte du diable suffisait à cette époque pour jeter dans les cerveaux une perturbation telle, qu’un grand nombre de personnes présentèrent le phénomène extraordinaire de la coexistence, chez le même individu, de deux états psychiques opposés.

Un exorciste fameux, Bosroger, qui cherchait en somme à se rendre compte de ce qu’il voyait, s’exprime ainsi au sujet des religieuses de Louviers, atteintes, en 1642, de démonomanie hystérique :

« On voit des actions si entremêlées, si différentes et si opposées, se faire presque en même temps en elles : louer Dieu en ce moment, et au suivant le blasphémer, parler des choses saintes, et à l’instant proférer des saletés et dire des effronteries D’où ces mouvements si contraires viennent-ils, sinon

de deux esprits contraires , du propre de la fille et de l’assistance du démon, n’étant possible, moralement parlant, qu’un seul esprit fasse tant de diverses saillies et passe si promptement d’une extrémité à l’autre?.... Ceux qui, avec prudence, ont considéré ces mouvements si divers, ont vu aussi facilement dans ces filles la résidence- de deux esprits opposés , de l'humain et du diabolique , comme ils ont vu deux opérations diverses et opposées (1). »

C’est bien la conclusion, non d’un médecin, mais d’un exorciste.

Plus tard, Carré de Mougeron, parlant des convulsionnaires de Saint-Médard, s’exprime ainsi au sujet de phénomènes identiques :

« Il arrive souvent que la bouche des orateurs prononce une suite de paroles indépendantes de leur volonté, en sorte qu’ils s’écoutent eux-mêmes, comme les assistants, et qu’ils n’ont connaissance de ce qu’ils disent qu’à mesure qu’ils le prononcent (2). »

(1) Calmeil. De la folie. T. II, p. 80.

(2) Calmeil. Loco. eitato. T. II, p. 353.

— iOI —

On dirait même que, dans tous les temps, les démonomanes ont eu le privilège particulier de se sentir deux âmes , dont l’une, comme chez le malade dont parle Sulzer, n’a pour objet que de louer Dieu et l’autre que de le blasphémer (1).

Dans un travail du docteur Yerga, on trouve réunis un grand nombre de cas du même ordre, désignés sous le nom de monomanie blasphématrice (2). Il s’agit toujours d’individus qui, lorsqu’ils veulent prier Dieu, se sentent l’esprit invinciblement assailli d’idées impies. Mais M. Verga ne songe plus à voir dans ces troubles mentaux l’intervention du diable, mais bien le signe de troubles dans le fonctionnement cérébral.

Il semble, au premier abord, que dans ces circonstances, une portion de l’individu demeurée saine se trouve aux prises avec une partie désordonnée.

Mais tant que l’idée du fractionnement des opérations cérébrales n’était point admise, il était difficile de donner à ces faits une interprétation rationnelle et scientifique.

Abercombrie eut le mérite d’appeler l’attention sur la possibilité de penser et de vivre avec un seul hémisphère (3). Il avait pu observer un malade qui, à la suite d’une fièvre de six semaines, accompagnée de délire, semblait avoir perdu toute idée de son identité personnelle. « Ainsi, nous dit-il, durant le cours de sa maladie, il eut mal à une oreille, ce qui paraissait lui causer beaucoup de malaise; mais il n’avait aucune idée que ce fût sa propre oreille, il pensait qu’elle appartenait à un enfant de troupe. »

Esquiros, peu éloigné de croire à la dualité de l’organisme, cite plusieurs cas qui peuvent rentrer dans le cas de ceux que nous étudions dans ce chapitre (4).

Dans l’un, il s’agissait d’une fille de 16 ans, chez laquelle le

(1) Cité par M. P. Jacoby. Considérations sur les monomanies impulsives. Thèse de Berne. 1858, p. 54.

(2) A. Verga. De la monomanie blasphématrice, 1871.

(3) Abercrombie. On the intellectual powers, 9» édit., p. 140, 1838.

(4) A. Esquiros. Les maladies de l’esprit. (Revue des Deux-Mondes, 1847, p. 305.)

regard se faisait en deux temps : les objets du monde extérieur envoyaient de la sorte à son cerveau une double image, confuse et troublée, qui l’empêchait de rien reconnaître. Les deux yeux agissant, si j’ose ainsi dire, séparément, il fallut d’incroyables efforts pour ramener chez elle les phénomènes de la vision à l’unité.

Dans un autre, c’était un idiot, âgé de 48 ans, qui éprouvait le besoin des sensations paires : si on le touchait à un bras, il se faisait toucher au bras opposé; si même il s’était fait mal à une jambe, il se frappait l’autre; un jour une bûche lui tomba sur le pied droit, il saisit la bûche et la fit tomber sur le pied gauche.

Et Esquiros ajoutait : « II serait extrêmement curieux de savoir si cette dualité primitive des sensations existe chez l enfant nouveau-né , et si elle s'efface dans les cas ordinaires , tandis qu'elle persiste chez les êtres arrêtés dans leur développement. »

Malheureusement, l'interprétation de ces phénomènes était, dans le passé, d’autant moins facile à donner que l’on n’avait pas encore recueilli la multiplicité d’observations de dôdoument de la personnalité et de la conscience dont on dispose aujourd’hui.

Théories émises sur la possibilité de la dualité cérébrale.

— Beaucoup de médecins aliénistes se sont efforcés de construire des théories, toutes plus ingénieuses les unes que les autres, mais dont aucune ne satisfait pleinement l’esprit.

Nous les analysons rapidement :

Wigan, le premier, en 1844, dans un ouvrage diffus et mal arrangé, attribue les phénomènes observés dans certaines maladies mentales à la dualité complète de l'âme , chaque hémisphère jouissant d’une autonomie complète (1).

Quelques mois après, sir Henri Hollard se rallia aussi à la doctrine qui faisait du cerveau un organe double. Il pense que le dédoublement de la personnalité, observé dans certains cas, résultait d’une désharmonie dans l’activité des deux hémisphères (2).

(1) Wigan. Duality of mind, London, 1844.

(2) Sir Henry Hollard. Medical Notes and reflexions, 1840.

En France, Follet, à la suite de nombreuses recherches, arriva aux mêmes conclusions, et lit dépendre un certain nombre de troubles mentaux du défaut d’équilibre dans l’innervation des deux hémisphères (l).

Hollands, poussant la doctrine jusque dans ses dernières limites, considère chaque hémisphère comme un cerveau distinct (2).

A une époque plus récente,' Hugues, moins absolu, se borne à admettre que les deux hémisphères cérébraux peuvent se remplacer mutuellement dans leurs fonctions : il est probable, selon lui, que pour les fonctions intellectuelles, de même que pour les fonctions motrices, l’action de chaque circonvolution est croisée (3).

Pour le même auteur, l’aliénation avec conscience doit tenir à ce qu’un des deux hémisphères restant absolument sain, il peut avoir conscience des aberrations de l’autre et s’efforcer de les redresser.

Enfin, Huppert, qui a étudié soigneusement la question, est arrivé aussi à une opinion mixte qu’on peut résumer ainsi :

Quoique le système nerveux central qui s’épanouit dans les hémisphères soit double et symétrique, nous ne pensons pas plus double que nous ne voyons double avec nos deux yeux. On a vu les facultés intellectuelles demeurer intactes, bien que l’un des deux hémisphères fût hors de service, on en a conclu qu’un seul hémisphère suffit au fonctionnement de l’intelligence. Mais, comme dans ces conditions l’esprit se fatigue vite, et ne conserve qu’une énergie restreinte, ona pensé que! à l’état normal, les deux hémisphères, agissent chacun 'à son tour , ou que du moins l’activité' intellectuelle se répàrtit également sur les deux.

(1) Follet. Considérations théoriques et pratiques sur l’oblitération de l’esprit, déduites de 300 autopsies, 1858.

(2) Hollands. On the brain as a double organ. (Chapters on mental physiologie, London, 1854.)

(3) Hugues. Du vicariat des fonctions des hémisphères cérébraux et des circo'fhrolutions. (American Journal of insanity, avril 1875.)

Cette opinion se rapproche (le celle qu’émettait récemment Brown-Sequard à la Société de Biologie.

Huppert a continué ses recherches dans le même sens, et il faisait remarquer, depuis, que les malades qui présentent à l’état de veille l’état de double conscience n’accusent jamais ces phénomènes dans leurs rêves, où leurs conceptions sont toujours simples. Ceci vient confirmer sa thèse, puisque d’après la théorie de Schroeder van der Kolk, dans le sommeil, un hémisphère seul travaille, par suite de la position de la tête d’un seul côté. Schroeder croit, en effet, que dans les parties déclives, la circulation, et partant l’innervation, sont plus actives du côté qui repose sur l’oreiller (1).

Jansen, à la suite de quatre observations de dédoublement de la personnalité, a publié les considérations suivantes : Il imagine qu’il se forme dans les hémisphères deux sensations (comme deux images dans les deux yeux) qui, à l’état normal, se confondent au point de n’en former qu’une seule. Mais, à l’état normal, quand les deux hémisphères ne fonctionnent pas ensemble, les sensations se (Redoublent et, comme au début du strabisme, projettent une double image au dehors (2).

En 1869, dans une de ses leçons sur l’aphasie, M. le professeur Péter s’élevait, en ces termes, contre l’assimilation du fonctionnement des hémisphères à celui des yeux :

« Comment se fait-il que le cerveau étant symétrique, l’hémisphère droit ne supplée pas le gauche? (dans les cas d’aphasie.) Pour être symétrique, lef cerveau n'est pas un organe bifide ; les hémisphères ne peuvent être comparés aux yeux qui sont tout à fait indépendants (3). »

Enfin, M. Luys, dans ses études de physiologie et de patholo-

(1) Huppert. Dédoublement de la perception et de la pensée. (Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1869 )

— Huppert. Dédoublement de la conception. Arch. fur Psychiatrie,

(2) Jansen. (Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 25 Band.Supplementheft., p. 48.)

(3) Peter. Leçons sur l’aphasie. (Union médicale. T. VII, 1869.)

gie mentales , a consacré un chapitre à l’étude de ces phénomènes, de plus en plus fréquemment observés, de dédoublement de la personnalité (1).

M. Luys a vu dans ces cas insolites une manifestation probante de l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères.

Un de ses élèves, M. le docteur Descourtis, a repris et complété l’étude du fractionnement dans les opérations cérébrales dans les psychopathies.

Il en a fait l’objet d’une thèse extrêmement intéressante et remplie d’aperçus originaux.

Les nombreux faits recueillis ont été divisés par lui en deux groupes.

Dans le premier, il a rangé tous ceux dans lesquels l’harmonie du fonctionnement cérébral a disparu à un degré quelconque. Dans le second, il a placé tous ceux dans lesquels l’individu arrive à se sentir double.

Malgré le désir que nous aurions à en citer un certain nombre des cas les plus frappants, nous préférons renvoyer le lecteur à la thèse de M. Descourtis.

Depuis la publication de ce travail, un certain nombre d’observations nouvelles ont été recueillies. Elles n’ajoutent rien à ce que nous savons déjà.

Notons seulement que M. le professeur Bail, dans un de ses cours, après avoir rappelé le cas d’un malade qui, à la suite d’une insolation, avait présenté à un degré fort remarquable le phénomène du dédoublement de la responsabilité, disait :

« Voilà donc un cerveau dont les opérations paraissent bien nettement dédoublées et l’on croirait volontiers, suivant la théorie du malade lui-même, que l’un des hémisphères est en plein délire, tandis que l’autre le regarde avec compassion. »

« Mais je ne veux point m’embarquer sur le terrain des hypothèses : il me suffit de vous avoir laissé entrevoir le vaste horizon qui se déroule devant nous et les conséquences que

(1) Luys. Etudes de physiologie et de pathologie mentales, Paris,

l'on pourrait déduire au point de vue psychologique et pathologique de la doctrine du dualisme cérébral . Pour rester dans le domaine des faits positifs, je crois pouvoir affirmer l'indépendance des deux hémisphères et répéter avec Wigan : C'est une erreur funeste de dire le cerveau ; il faut dire les deux cerveaux (1). »

Mais les observations de dédoublement de la personnalité, si concluantes qu’elles soient, ne sont pas les seules preuves qui, dans la pathologie mentale, apportent un concours précieux à la théorie de l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères.

Hallucinations bi-latérales de caractère différent suivant le côté affecté. — L’étude des hallucinations va nous fournir encore d’excellents arguments ; nous les empruntons au récent et excellent travail de M. Magnan sur cette question (2).

En effet, les hallucinations affectent habituellement les deux moitiés symétriques du même sens, c’est-à-dire que l’halluciné, comme l’homme normal, entend des deux oreilles, voit des deux yeux, perçoit en un mot par les deux côtés les images subjectives qu’il extériorise.

Mais, dans quelques circonstances, ainsique Galmeil (3), Moreau (de Tours) (4), Michea (5) et bien d’autres l’ont signalé, l’hallucination est unilatérale et frappe l’une des deux parties similaires de l’appareil sensoriel. C’est par un œil, par une oreille, par un côté du corps que le patient se trouve influencé.

Ces hallucinations unilatérales sont en somme assez fréquentes. Récemment M. Regis (6) en a recueilli un grand

(1) Bail. Le dualisme cérébral. (Revue scientifique, janvier 1883,

(2) Magnan. Des hallucinations bi-latérales de caractère opposé suivant le côté affecté, 1883 et Journ. de thérap., 1883.

(3) Calmeil. Art. Hallucinations. (Dict. eu 30 vol. T. XIV, p. 57.)

(4) Moreau (do Tours). La psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire, p. ‘231, 1859.

(5) Michea. Du délire des sensations, p. 106.

(6) Régis. Des hallucinations unilatérales. (Encéphale, 1881. T. I, p. 43.,

nombre de cas. Pour cet auteur, cette forme d’hallucination aurait pour point de départ une lésion unilatérale des sens.

Enfin, dans quelques cas plus rares, l’hallucination est bien bilatérale, mais elle se montre avec des caractères qui varient suivant le côté; l’oreille droite, par exemple, entend des choses agréables, tandis que l’oreille gauche ne perçoit que des injures. C’est là, nous ditM. Magnan (1), un phénomène curieux qui ri a pas encore été étudié , qui mérite de nous arrêter et que l’on rapprochera , avec fruit , des expériences de physiologie pathologique auxquelles se prête l hystérie.

Le premier malade cité par M. Magnan ne recevait par l’oreille gauche que des hallucinations gaies, ambitieuses, l’oreille droite ne lui transmettait que des choses désagréables.

Une des plus anciennes observations d’hallucination bilatérale du toucher se trouve dans l’ouvrage du fameux publiciste Jean Bodin, d’Angers, sur le démonomanie (2).

Il s’agit d’un personnage qui, après avoir pendant un an prié Dieu de lui envoyer un bon ange pour le guider dans toutes ses actions, avait fini par entendre la voix de Dieu qui lui dit : « Je sauverai ton âme. »

Depuis cette époque, un esprit familier l’accompagnait lui donnant un signe sensible, comme le touchant à l’oreille dextre, s’il faisait quelque chose qui ne fût bonne, et à l'oreille senestre s’il faisait bien, et s’il venait quelqu'un pour le tromper ou le surprendre il sentait soudain le signal à l'oreille dextre; si c’était quelque homme de bien et qui vînt pour son bien, il sentait aussi le signal à l’oreille senestre. C’est ici une hallucination du toucher de même nature de droite et à gauche; ce qui varie, c’est l’interprétation du malade donnée au signal favorable à gauche, défavorable à droite.

Dans la plus grande partie des observations recueillies par M. Magnan, les hallucinations ont un caractère pénible à gauche, agréable à droite.

(1) Magnan. Loco citato, p. 4.

(2) Bodin-Angevin. La démonomanie des sorciers. COD. XCVII, p. 72.

Chez les alcooliques, le même auteur a observé une tendance à la généralisation du délire (1). C’est que la cause, le poison, distribué dans tout l’encéphale, agit sur tous les centres sensoriels et provoque, dès que la dose est suffisante, les hallucinations de tous les sens. Ce n’est qu’au début ou à la fin de l’accès alcoolique, à mesure que les phénomènes s’atténuent, qu’il peut y avoir des localisations spéciales dont le siège est l 'organe faible , plus vivement impressionné par l’agent toxique ; de là des hallucinations limitées à un sens et parfois même à un seul côté.

Les observations d’hallucinations bilatérales de caractère différent pour chaque côté sont jusqu’ici assez rares. M. Binet cite comme une curiosité pathologique celle recueillie par le Dr Max-Simon: il s’agissait d’un malade chez lequel les images fantastiques perçues n’étaient pas les mêmes pour chacun des organes de la vision. Tandis que l’un de ses yeux faisait apercevoir au malade l’intérieur d’une maison d’assez modeste apparence, de l’autre, et en même temps, il voyait un jardin rempli de fleurs.

Dans les cas d’hallucinations bilatérales comme celle qui précède, chaque groupe d’idées est sous la dépendance de l’un des hémisphères; mais dans quelles régions doit-on les localiser ?

Depuis que les recherches sur les localisations cérébrales sont venues prouver qu’une lésion d'un centre cortical donne lieu, suivant son intensité à la perturbation ou à l’abolité d’une fonction déterminée, il a fallu abandonner la théorie psychosensorielle de Baillarger (2).

Tamburini (3), s’appuyant principalement sur l'anatomie et sur la physiologie expérimentales, a démontré, avec un rare

(1) Magnan. De î’alcoolisme, des diverses formes du délire alcoolique et de leur traitement, Paris, 1874.

(2) Baillarger. Des hallucinations, des causes qui les produisent et des maladies qu’elles caractérisent.

(3) Tamburini. La théorie des hallucinations. (Revue scientifique, 29 janvier 1881.)

talent de critique, l’insuffisance de cette théorie; il donne pour siège aux hallucinations les centres corticaux où sont perçues les impressions et arrive à cette conclusion que les hallucinations ont comme cause fondamentale un état d’excitation des centres sensoriels de l’écorce.

S’il en est ainsi, rien n’est plus admissible que de croire que, s’il existe des hallucinations bilatérales, de caractère différent pour chaque côté, c’est que chaque hémisphère ne perçoit pas les mêmes impressions que son congénère.

Conclusions. — Tous les faits qui précèdent se prêtent un mutuel appui pour prouver l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères, mais la démonstration est surtout éclatante lorsqu’on peut, comme nous le verrons dans le dernier chapitre, déterminer expérimentalement des hallucinations différentes de chaque côté sur un sujet hypnotisé.

Aussi, M. Magnan, après avoir vu reproduire quelquesunes de ces expériences, à la suite d’une de ses leçons, à l’asile Sainte-Anne, pouvait-il formuler les conclusions suivantes, auxquelles nous nous associons pleinement :

1° Les hallucinations bilatérales de caractère différent, suivant le côté affecté, sont indépendantes d’une altération locale des organes périphériques.

2° Elles ne diffèrent des autres hallucinations, ni par leur mode d’apparition, ni par leur évolution, ni par leurs caractères généraux. Elles marchent parallèlement au délire luimême.

3° Elles sont une nouvelle preuve du dédoublement et de l'indépendance fonctionnelle des hémisphères cêrébratix, et elles désignent, comme siège organique , les centres sensoriels de l'écorce.

4° Les expériences dans les différents états d'hypnotisme de l'hystérie corroborent de tout point les résultats de la clinique.

(1) Luciani et Tamburini. Ilicherche sperimentale sull funzioni del cervello. Reggio. Emilia, 1870.

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