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PREUVES TIRÉES DE L'OBSERVATION PSYCHOLOGIQUE

La psychologie considérée comme une branche de la physiologie. — Jusqu’à nos jours, les études psychologiques ont été généralement poursuivies par des hommes qui ont, comme le dit si bien M. le professeur H. Milne-Edwards, dans la recherche des principes et des causes, employé le raisonnement et l’imagination plutôt que l’observation et l’expérimentation.

Cependant, à notre époque, comprenant tout ce qu’une pareille méthode a d’incertain et d’infructueux, un grand nombre d’observateurs ne voient dans la psychologie qu’une des branches de la physiologie.

Cabanis et Broussais ont surtout contribué à cette transformation dans les esprits en répandant l’opinion qui consiste à ne voir dans les facultés intellectuelles et les passions que l’émanation physiologique de l’encéphale.

Dans son livre si remarquable sur les rapports du physique et du moral, Cabanis résumait, en ces mots, l’exposé de son audacieuse doctrine :

« Pour se faire une idée juste des opérations d’où résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un organe particulier destiné spécialement à la produire, de môme que l’estomac et les intestins à opérer la digestion, le foie à filtrer la bile, etc. » (1).

Broussais était aussi explicite en proclamant que « l’âme est un cerveau agissant, et rien de plus. »

(1) Cabanis. Rapports du physique et du moral. 2e mém., chap.Vll.

Bérillon. 8

Dans un manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale, il expose comment il avait été amené à ce principe. Nous nous bornerons à en citer un passage :

« Dès que je sus par la clinique que du pus accumulé à la surface du cerveau détruit nos facultés, et que l’évacuation de ce pus leur permet de reparaître, je ne fus plus maître de les concevoir que comme des actes du cerveau vivant. (1) »

Dans un autre de ses ouvrages, la fermeté de sa conviction lui faisait dire :

« Je n’ai qu’un regret, c’est que les médecins qui cultivent la physiologie ne réclament qu’à demi-voix la science des facultés intellectuelles et que des hommes qui n’ont point fait une étude spéciale des fonctions veuillent s’approprier cette science sous le nom de psychologie (2). »

Au moment où il s’exprimait ainsi, Broussais avait peu de chances d’être écouté. L’école spiritualiste, toute puissante, trouvait plus commode de substituer la méditation et l’observation intime à l’examen difficile de la constitution et du jeu des diverses parties de l’organisme. Elle avait habitué les esprits à considérer l’idée de l’unité de l’àme comme un article de foi.

Cependant, à diverses époques, beaucoup de philosophes, que ce fut par une simple vue de l’esprit, ou par une observation intime consciencieusement accomplie, étaient arrivés spontanément à se convaincre de la dualité de l’esprit.

Ces opinions viennent toujours par quelque point apporter un argument original à l’appui de notre thèse, et, bien que le • plus souvent l’interprétation ne porte, selon leur méthode défectueuse, que sur des faits que les auteurs n’ont point observés eux-mêmes, nous aurions tort de ne point les signaler.

Opinions de quelques philosophes anciens et modernes sur la dualité de l’esprit. — Dans l’antiquité, Plutarque avait

(1) Broussais. Développement de mon opinion et expression de ma foi. (Pièce manuscrite déposée à la Bibliothèque nationale.)

(2) Broussais. De l’irritation et de la folie. T. II, p. -10.

entrevu la possibilité d’un dédoublement de l’àme. Son traducteur, Amyot, lui fait dire, en parlant des philosophes qui admettaient sans conteste l’unité absolue de l’âme :

« Tous ceulx-là me semblent avoir ignoré que chascun de nous est véritablement double et composé , au moins n’ont-ils cogneu que cette première composition de l’âme et du corps qui est manifeste à tous, mais l’autre composition et mixture de l’âme, ils ne l’ont point entendu, toutefois qu'il y ait encore quelque duplicité et meslange en l'âme mesme et quelque diversité de nature entre la partie raisonnable et l’irraisonnable, comme si c’était presque un autre second corps par nécessité naturelle meslé et attaché à la raison » (1).

A une époque plus rapprochée de nous, au siècle dernier, outre Simon du Puy. dont nous avons déjà signalé plus haut la tendance à dédoubler l’homme en deux individualités, un autre philosophe-médecin, de Lamettrie, semble avoir cru possible la dualité cérébrale. Parlant de Pascal dont l’autopsie avait révélé de graves lésions d’un hémisphère, il disait de lui sous une forme plaisante :

a Dans un cercle ou à table, il lui fallait toujours un rarm part de chaises ou quelqu’un dans son voisinage du côté gauche pour l’empècher de voir des abîmes épouvantables dans lesquels il imaginait quelquefois de tomber, quelque connaissance qu’il eût de ces illusions... Quel effrayant effet de l’imagination ou d’une singulière circulation dans un lobe de cerveau. Grand homme d’un côté, il était à moitié fou de l’autre. La folie et la sagesse avaient chacune leur département ou leur lobe, séparés par la faux (la faux du cerveau). »

Et il ajoutait avec une fine pointe de malice :

« De quel côté tenait-il si fort à Messieursde Port-Royal »(1)?

Ceci nous rappelle que, dans un cours récent, rappelant qu’à l’autopsie de Bichat on trouva la faux du cerveau déplacée et l’un des hémisphères notablement plus volumineux, M. le professeur Bail disait avec non moins d’esprit :

(1) Amyot. OEuvres morales de Plutarque, chap.Dela vertu morale. T. I.

(2) De Lamettrie. L’homme machine. Edit. Assezat, p. 92.

— li 6 —

« Cette disposition anatomique, si contraire à la doctrine de Bichat, semble expliquer, dans une certaine mesure, la supériorité intellectuelle de ce grand homme. Il pensait avec son grand hémisphère et vivait sans doute avec le petit. »

Dans le cours auquel nous venons de faire allusion, M. le professeur Bail nous apprenait aussi que le médecin peut sans déchoir faire de fréquentes excursions dans le domaine de la psychologie.

Guidé par des conseils aussi élevés, nous nous permettrons d’analyser, aussi rapidement que possible, l’opinion des philosophes contemporains sur les états désignés soit sous le nom de dédoublement de la personnalité et de la conscience, soit sous le nom de dualité cérébrale.

M. Littré, vivement frappé par les observations de M. Azam, apportait naguère, à l’interprétation de ce fait le concours de son rigoureux esprit de méthode et, sachant l’importance qu’il y a à s’entendre sur les termes, il commença par définir :

« Je nomme double conscience, disait-il, un état dans lequel le patient ou bien a la sensation qu’il est double, ou bien, sans avoir conscience de la duplicité, a deux existences qui n’ont aucun souvenir l’une de l’autre de s’ignorer respectueusement. »

Et, après avoir relaté les faits signalés dans cet ordre d’idées, il en tirait les conclusions suivantes :

« La conscience qu’on dit être ce qu’il y a de plus caractéristique de la personnalité, je la trouve, en réalité, si peu sûre d’elle-même et si fluctuante, qu’au gré de modifications cérébrales, elle présente des apparences singulières, contrariant l’indépendance et l'unité qu’on lui attribue. Tantôt elle se trouble au point que le sujet perd le sentiment de sa propre personne, tantôt une obnubilation passagère l’envahit et y produit des intervalles noirs pendant lesquels l’individu parle et agit sans qu’elle ait direction ou connaissance des actes ou

(1) Littré. La double conscience. Fragments de physiologie psychologique. (La philosophie positive, mai 1875.)

des paroles ; tantôt, enfin, elle se dédouble exactement, et deux existences se poursuivent dans le même sujet, toutes deux lucides, mais s’ignorant l’une l’autre. »

« A l’aide des recherches patientes qui ont décomposé le cerveau en organes associés pour un service commun, mais chargés chacun d’une fonction spéciale, on aime à se représenter l’enchaînement général des phénomènes dont il s’agit et leur subordination réciproque. »

Gratiolet s’était aussi préoccupé de cette question de la double personnalité. La double vie du somnambulisme lui suggéra des remarques qui méritent d’être consignées ici :

« Si inexplicables que soient ces faits, on en tire une conséquence fort importante en philosophie, c’est qu’on peut, en passant du sommeil à la veille, et réciproquement, oublier temporairement ses actes et ses pensées, de manière à n’en conserver aucune idée actuelle. Cette remarque est essentielle... Dans le somnambulisme parfait, l’intelligence déploie toutes ses forces et s’élève parfois à un degré de puissance jusqu’alors inconnu. Comment se fait-il donc que cette pensée lucide du sommeil n’ait rien de commun avec celle de la veille ? N’est -ce pas une chose effrayante et merveilleuse que cette double vie, cette double pensée étrangères l’une à l’autre dans un même sujet? et dans l’état actuel de la science et de la philosophie qui pourrait avoir la solution de ce mystère? (1) »

En effet, rien n’était plus capable d’exciter la curiosité.

Aujourd’hui l’étude de faits nouveaux et nombreux ont rendu possible un essai d’explication.

De tous les philosophes qui ont examiné de très près ces phénomènes, M. Taine est celui dont l’impression se dégage le plus nettement. ^

Aussi le citons-nous textuellement (2) :

(1) Gratiolet. Anatomie comparée du système nerveux. T. II, p. 492 et suiv.

(2) Taine. De l'intelligence. T. I, p. 16.

« Plus un fait est bizarre, dit-il, plus il est instructif. A cet égard, les manifestations spirites elles-mêmes nous mettent sur la voie de ces decouvertes, en nous montrant la coexistence, au même instant, dans le même individu, de deux pensées , de deux volontés , de deux actions distinctes , l'une dont il a conscience, l'autre dont il n'a pas conscience et qu’il attribue à des êtres invisibles. Le cerveau humain est alors un théâtre où se jouent à la fois plusieurs pièces différentes, sur plusieurs plans dont un seul est en lumière. Rien de plus digne d’étude que cette pluralité du moi; elle va plus loin qu’on ne l’imagine. Il y aune personne qui, en causant, en chantant, écrit sans regarder son papier des phrases suivies et même des pages entières, sans avoir conscience de ce qu’elle écrit. A mes yeux, sa sincérité est parfaite ; or, elle déclare qu’au bout de sa page, elle n’a aucune idée de ce qu’elle a tracé sur la papier. Quant elle le lit, elle en est étonnée, parfois alarmée. L’écriture est autre que son écriture ordinaire. Le mouvement des doigts et du crayon est raide et semble automatique. L’écrit finit toujours par une signature, celle d’une personne morte, et porte l’empreinte dépensées intimes, d’un arrière-fond mental que l’auteur ne voudrait pas divulguer — certainement on constate ici un dédoublement , du moi, la présence simultanée de deux séries d’idées parallèles et indépendantes, de deux centres d’action, ou, si l’on veut, de deux personnes morales juxtaposées dans le même cerveau, chacune a une œuvre et une œuvre différente, l’une sur la scène, l’autre dans la coulisse ; la seconde aussi complète que la première, puisque seule et hors des regards de l’autre, elle contient des idées suivies et aligne des phrases liées auxquelles l’autre n’a point de part. En général, tout état singulier de l’intelligence doit être le sujet d’une monographie, car il faut voirj’horloge dérangée pour distinguer le contre-poids et les rougis que nous ne remarquons pas dans l'horloge qui^a bien. »

Les remarques de M. Taine sont trop ingénieuses pour que nous ne nous y associons point complètement.

Mais, comme nous avons traité dans un autre chapitre

l’examen des cas qui ont donné lieu aux réflexions qui précédent, nous ne croyons pas devoir y insister davantage.

Nous ne pouvons cependant omettre deux cas de dédoublement des facultés, cités par un auteur qui, s’il n’était pas médecin, n’en apportait pas moins dans ses observations psychologiques la précision des meilleures observations médicales. Nous voulons parler de Brillat-Savarin.

Dans les deux cas, il s’agissait d’hommes frappés de paralysie qui leur avait enlevé à peu près toutes les facultés intellectuelles et surtout la mémoire.

Cependant le premier avait conservé l’administration de ses biens. Il n'avait rien perdu de sa puissance commerciale. Sous ce rapport, son jugement était resté intact.

Dans le second, l’individu était tombé, après une attaque de paralysie, dans un état d’insensibilité presque absolu. Deux choses cependant furent épargnées, les facultés digestives et la faculté dejouer. Chaque jour cet homme auquel la maladie avait enlevé la presque totalité de son intelligence, donnait une preuve authentique de l’intégrité de son existence comme joueur.

La conséquence de ces deux observations était facile à déduire. Aussi Brillat-Savarin s’empressait-il de la faire ressortir en disant : « Il me semble évident que le corps qui, dans ces deux cas, avait bouleversé le cerveau, avait respecté la portion de cet organe qui avait si longtemps été employée aux combinaisons du commerce et du jeu; et sans doute cette portion d’organe n’avait résisté que parce qu’un exercice continuel lui avait donné plus de vigueur, ou encore parce que les mêmes impressions, si longtemps répétées, y avait laissé des traces plus profondes. » (1)

La même explication pourrait assurément servir au cas suivant, raconté par Diderot (2).

« Un mathématicien, le chevalier de Liouville, est frappé d’apoplexie. On l’appelle, on crie autour de lui, on n’en sau-

(O Brillat-Savarin. La physiologie du goût, méditation, XVIII.

• (2) Diderot. Eléments de physiologie. Edit. Assezat, 1871.

rait tirer un mot. Maupertuis, présent à cette scène dit : « Je gage que je le fais parler. Aussitôt il s’approche du moribond et lui crie : Monsieur le chevalier ! douze fois douze ? Le chevalier répond : « Cent quarante quatre, » et c’est la seule chose qu’il ait dite. »

Nous pouvons citer un grand nombre de faits dans lesquels il fut constaté qu’une seule faculté subsistait après la perte de toutes les autres, mais ils n’apporteraient qu’un secours très relatif à l’appui de notre thèse.

Nous sommes loin d’avoir épuisé tout ce que peut nous donner l’observation psychologique.

Division du travail mental pendant le rêve. — Il nous reste à étudier en première ligne les phénomènes qui surviennent spontanément même chez les individus sains, pendant le sommeil normal. Nous voulons parler des rêves.

Le seul fait, admis par M. le professeur Milne-Edwards, que certaines parties de l’appareil cérébral peuvent être endormies pendant que d’autres sont éveillées, nous apprend que l’étude du sommeil peut apporter des preuves de la division du travail cérébral (1).

Bichat avait bien compris la possibilité du sommeil partiel ou local de certaines parties de l’organisme, ayant lieu pendant que d’autres demeuraient à l’état de veille, c’est-à-dire demeuraient aptes à fonctionner.

« Le sommeil général, disait-il, est l’ensemble des sommeils particuliers. »

Chez le dormeur qui fait un rêve, le cerveau semble apte à ne travailler que partiellement comme si quelques-unes des parties de cet appareil étaient hors de service, tandis que d’autres fonctionnent sans contrôle.

L’étude attentive des rêves est susceptible de jeter beaucoup de lumière sur l’histoire physiologique du travail mental. Pour M. Maury, qui a fait le travail le plus complet sur cette

(1) H. Milne-Edwards. Leçons de physiologie et d’anatomie comparée. T. XIV. p. 160.

(1 2) Bichat. Recherches physiologiques sur la vie et sur la mort. Œuvres. T. I. p. 27.

question, le rêve ne serait que le résultat du conflit des organes cérébraux inégalement réveillés.

Nous ne nions pas que les faits recueillis par M. Maury (1) ne présentent en général le plus grand intérêt, mais nous ne saurions leur accorder le caractère d’authenticité que l’auteur voudrait leur at ribuer.

La psychologie, en ce qui concerne les rêves, comme en autre chose, a été jusqu’ici dépourvue des méthodes positives qui ont donné aux autres sciences biologiques l’importance, l’autorité qu’on leur reconnaît.

Cependant M. leDr Gaëtan-Delaunay (2) a essayé de fournir à l’examen du rêve un moyen d’investigation (fui a au moins le mérite d’être un procédé expérimental.

Le procédé de M. Delaunay repose sur le mode de décubitus pendant le sommeil. « On sait, nous dit-il, que chez un individu couché, le sang arrive plus facilement au cerveau. Aussi les philosophes de l’antiquité travaillaient couchés. 11 en est de même chez certains penseurs modernes. Pendant le sommeil le fait de se coucher la tête basse provoque les rêves. »

« Les rêves que l’on fait sur le côté droit (sur le cerveau droit) diffèrent de ceux que l’on fait sur le cerveau gauche. Les premiers répondent à la description générale que l’on a donné du rêve, ce qui se comprend, puisque qu’on couche habituellement sur le côté droit; ils sont illogiques, absurdes, etc. »

« Les vers que l’on fait sur le côté droit sont dénués de sens, mais corrects sur leurs pieds; ce qui prouve que le sentiment du rhytme est conservé. Les facultés morales subsistent, mais les facultés intellectuelles font défaut. »

« Au contraire, les rêves que l’on fait, étant couché sur le cerveau gauche, sont moins absurdes et peuvent être même intelligents. Ils portent sur des choses récentes et non sur des

(1) Maury. Le sommeil et les rêves, 1861, p. 36.

(2) Gaëtan Delaunay. Sur deux nouveaux procédés d’investigation psychologique. (Gaz. des Ilôp., janvier 1882, p. 22.)

réminiscences. Enfin, dans ces rêves on fait des discours, ce qui se comprend, puisque la faculté du langage siège à gauche. »

Nous ne suivrons pas plus loin M.Delaunay dans son ingénieuse théorie. Nous estimons que ses recherches pourraient être reprises avec fruit.

Activité automatique ou réflexe du cerveau. — A côté des rêves, il y a les faits nombreux, dans lesquels l’individu, sans perdre aucunement la notion de sa personnalité, accomplit sans s’en douter, un grand nombre d'actes dits automatiques.

Ch. Richet (1) voit dans la simultanéité de ces actes, accomplis les uns sciemment, les autres inconsciemment, une sorte de dédoublement de l’intelligence qui est des plus remarquables. Le même auteur pense aussi qu’on ne saurait faire une part trop grande à l’automatisme dans les phénomènes de l’activité psychiques.

L’exemple le plus célèbre est celui de John Stuart-Mill, cité par Carpenter (2).

Cet illustre philosophe allait par les rues évitant les voitures avec beaucoup d’adresse, sans cependant cesser d’avoir l’esprit occupé de son système de logique.

La théorie de l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères peut donner une explication plausible de ces faits.

Phénomènes d’attention multiple. — Les phénomènes, connus sous le nom d 'attention multiple, nous fournissent aussi des arguments.

C’est surtout dans l’art de jouer les différents instruments de musique qu’ils sont le plus évidents.

Diderot (3), sous le titre de Y homme double , analyse en ces termes un fait de ce genre :

Un musicien est au clavecin, il cause avec son voisin, la conversation l’intéresse, il oublie qu’il fait sa partie dans un

(1) Ch. Richet. La personnalité et la mémoire dans le somnambulisme. (Revue philosophique, 1883, p. 227.)

(2) Carpenter. Mental physiology.

(3) Diderot. Eléments de physiologie. Ed. Assezat, 1875.

concert, cependant ses yeux, son oreille et ses doigts n’en sont pas moins d’accord entre eux, pas une fausse note, pas un silence oublié, pas la moindre faute contre le mouvement, le goût et la mesure. La conversation cesse, notre musicien revient à sa partition, sa tôte est perdue, il ne sait où il en est, l’homme est troublé, l’animal est déroulé, si la distraction de l’homme dure quelques minutes de plus, l’animal aura suivi le concert jusqu’à la fin, sans que l’homme s’en fût douté. »

« Voilà donc des organes sensibles et vivants, accomplis, sympathisant, soit par l’habitude, soit naturellement et concourant à un même but sans la participation de l’animal entier. »

Dans la première discussion soulevée à la Sociétéd’anthropologie ausujet des localisations cérébrales, M. de Jouvencel (1), répondant à Gratiolet, faisait appel au môme argument pour démontrer à son illustre contradicteur, que le phénomène de X attention multiple est très commun.

Il citait les avocats qui prennent l’habitude d’écrire sur un sujet, tout en écoutant un autre sujet.

Il citait aussi les pianistes qui lisent à première vue en môme temps deux parties écrites sur dix, vingt lignes différentes, qui sont capables de les exécuter, avec un mécanisme qui n’est pas le même pour les deux mains, aussi d’écouter et de causer en même temps.

Onimus a aussi très exactement analysé un fait du même ordre (2).

« L’orateur, dit-il, s’écoute parler sans doute, mais, par une abstraction qui indique bien la division que nous faisons, il y a pour ainsi dire deux personnes en lui, l’une machinale qui énonce ce qu’il a pensé précédemment et l’autre qui dans le même moment pense à ce qu’il dira tout à l’heure. »

« Pour l’homme qui parle en public, le talent consiste surtout à pouvoir, par une disposition naturelle ou par édu-

(1) De Jouvence!. Discussion sur le volume et la forme du cerveau (Bull, de la Soc. d’anthropol. T. Il, 1861, p, 291 et suiv.)

(2) Onimus. Du langage, p. 759.

cation, s’abstraire de son langage et ne pas s’inquiéter du fonctionnement de son centre phonomoteur. »

Dans sa thèse déjà citée, Descourtis (1) reprend l’exemple du musicien, chez lequel on peut admirer la flexibilité de l’instrument cérébral qui se prête à l’exécution d’un mécanisme semblable à celui du piano sur lequel la main droite exécute avec rapidité des traits brillants, des phrases sentimentales, tandis que la main gauche l’accompagne dans son évolution, le soutient dans le rythme, le nourrit de ses accords et manifeste ainsi une activité indépendante et isolée. « Ce qui prouve encore cette indépendance, ajoute M. Descourtis, c’est que la main droite exprime des notes en clef de sol et la main gauche en clef de fa. Il faut donc bien pour expliquer ce fait, admettre une dualité simultanée des deux hémisphères cérébraux, dualité artificielle et passagère obtenue au prix de nombreux efforts et d’une longue habitude. »

Cette conclusion concorde trop avec les nôtres pour que nous ne l’acceptions pas sans conteste.

Laissant de côté ces faits d 'attention multiple susceptibles d’une certaine analyse, nous arrivons à d’autres moins précis, mais peut-être plus intéressants.

Faits d’observation intime. — Dans certains cas, une observation intime, attentive et soutenue, a pu révéler à ceux qui s’y soumettaient quelques données sur le fonctionnement de leur propre cerveau.

Nous ne citerons que celui donné par Billod (2), cas relatif à Donizetti. Un fait bien connu de l’entourage de l’auteur de Lucie de Lammermoor , c’est qu’il déclarait avant de tomber dans l’état de démence paralytique qui termina sa vie, qu’il n’avait la conscience de sa composition de musique que d’un côté du cerveau. Ce côté était le gauche dans lequel il éprouvait une sensation de chaleur insolite.

Effets du haschich. — D’autres observateurs ont eu recours comme procédé d’expérimentation à l’emploi du has-

(1) Descourtis. Loco citato, p. 44.

(2) Billod. De l’aphasie. (Ann. médico-psychologiques, 1879, p. 337.)

chich, Brierre de Boismont rapporte que l’un d’eux, qui, étant à la fois peintre et musicien, offrit le singulier phénomène de Y homme double que l’on avait déjà constaté chez d’autres expérimentés ; il entendait la musique d’un côté et la conversation de l’autre, mais ce phénomène ne persista pas ^1).

Opinions singulières de quelques auteurs. — Nous avons dit que Meinard-Simon du Puy (2), au siècle passé, attribuait à l’homme une double individualité, et en temps une âme double; seulement pour lui, alors qu’aujourd’hui on attribue la prépondérance au cerveau gauche, Y archée droite était plus alerte et plus robuste que Y archée gauche, évidemment Simon du Puy avait oublié les effets croisés.

Sierebois, qui a eu la prétention de faire l’autopsie psychologique de l’âme, nous donne au sujet des deux centres d’action nerveux, une réflexion assez originale pour être rapportée.

« Pour montrer, dit-il, que la diversité des parties n’empêche pas l’unité de l’ensemble, on peut citer l’exemple d’une balance qui se compose de deux plateaux et cependant elle est une, c’est la dualité même des plateaux qui la rend propre à comparer le poids du corps, ce que chaque plateau ne peut faire isolément. »

Enfin, pour montrer combien Gall était pénétré dans sa doctrine des localisations ; rappelons ici (car ceci ne peut trouver place que dans ce chapitre consacré à l’observation psychologique) qu'il avait avancé que l’idce de Dieu venait même d’un organe particulier et il supposait que cet organe peut manquer.

(i On ne peut douter, dit-il, que l’espèce humaine ne soit douée d’un organe, au moyen duquel elle reconnaît et admire l’auteur de la création. »

(1) Brierre de Boismont. Des hallucinations, p. 193.

(2) Meinard-Simon du Puy. De affectionnibus morbos, hominis dextri et sinistri. Leyde, 1780.

(3) Sierebois. Autopsie de l’âme, 1865, p. 86.

(4) Gall. Loco citato, T. IV, p. 269 et suiv.

« 11 existe un Dieu parce qu’il existe un organe pour le connaître et l’adorer. »

« Mais il ajoute : Le climat et d’autres circonstances peuvent entraver le développement de la partie cérébi’ale au moyen de laquelle le créateur a voulu se révéler au genre humain. »

« S’il existait un peuple dont l’organisation fût tout à fait défectueuse sous ce rapport, il serait aussi peu susceptible d’idée et de sentiments religieux que tout autre animal. »

Il n’est pas douteux que cette façon habile de supprimer le libre arbitre et de laisser planer des doutes sur l’existence de Dieu suscita à Gall autant d’adversaires que l’originalité de son système.

Flourens (1), dans son examen de la phrénologie lui fit même quelques reproches assez durs au sujet des passages cités plus haut.

L’idée de la dualité de l’esprit chez les poètes et les littérateurs. — L’idée de la dualité cérébrale qui se manifeste, soit par l’irrésolution dans les actes, soit par une acuité plus grande dans la perception, était bien faite pour tenter les poètes et les littérateurs.

C’est assurément elle qui faisait dire à Racine (2) :

« Mon Dieu quelle guerre cruelle !

Je trouve deux hommes en moi,

L’un veut que plein d’amour pour toi Mon cœur te soit toujours fidèle,

L’autre à tes volontés rebelle Me révolte contre ta loi.

L’un tout esprit, et tout céleste,

Veut qu’au ciel sans cesse attaché !

Et des biens éternels touché,

Je compte pour rien tout le reste ;

Et l’autre par son poids funeste Me tient vers la terre penché.

(1) Flourens. Examen de la phrénologie, p. 50.

(2) J. Racine. Plaintes d’un chrétien sur les contradictions qu’il éprouve au dedans de lui-même. (Tiré de St-Paul aux Romains. VIL)

Hélas 1 en guerre avec moi-môme,

Où pourrais-je trouver la paix,

Je veux, et n’accomplis jamais,

Je veux, mais ô misère extrême 1 Je ne fais pas le bien que j’aime Et je fais le mal que je hais. »

Le roi Louis XIV, la première fois qu’il entendit chanter ces paroles se tourna vers Mme de Maintenon, en lui disant :

« Madame voilà deux hommes que je connais bien (1) ».

Rappellerons-nous que le romancier américain Edgar Poe qui expérimenta sur lui-même les effets du haschich, dut sans doute à cette habitude l’idée de faire, dans un de ses romans, allusion à la vieille philosophie de l'âme double.

Opinion des philosophes contemporains. — Aujourd’hui les philosophes en présence des documents recueillis sont mis en demeure de se prononcer.

Naturellement les avis sont partagés :

Les uns, comme M. Lefebvre. n’hésitent pas à dire :

« A la rigueur l’homme pense avec un seul hémisphère , « comme il respire avec un seul poumon (2) ».

Mais les autres n’hésitent pas à trahir l’inquiétude que leur inspirent ces nouvelles doctrines. M. P. Janet (3), se faisant leur interprète, se pose la question suivante :

« Si le moi pent se sentir double, en quoi consiste son unité que les psychologues spiritualistes considèrent comme la hase fondamentale de leur doctrine (4) ».

Tous n’arrivent pas du premier coup à la doctrine de la dualité cérébrale, et quelques-uns, comme Laycock, ne l’admettent qu’à l’état pathologique.

Voici d’ailleurs le raisonnement de cet auteur :

« Bien que certaines parties de l’organisme soient doubles,

(1) Louis Racine. Mémoires.

(2) Edgar Poë. Histoires extraordinaires. (Trad. Beaudelaire.)

(3) A. Lefèvre. Philosophie, 1879, p, 521.

(4) Paul Janet. La notion de la personnalité. (Ann. medico-psych., 1876, p. 448.)

comme, par exemple, les membres ou les hémisphères cérébraux, l’unité corporelle n’est pas plus affectée que l’unité de conscience, tant que V organisme est sain, l’une de ces unités étant le reflet de l’autre. Les deux hémisphères agissent ensemble pour arriver à l’unité de conscience, absolument comme les deux yeux pour arriver à l’unité de vision. La vision peut être double quand les deux yeux agissent séparément , et de même la conscience peut être double quand les deüx hémisphères ag issent séparément (1). »

Opinion des cliniciens et des physiologistes. — Cette excursion sur le terrain des philosophes, quoique assez longue, ne nous aurait pas fourni assez d’éléments sérieux pour nous faire une opinion solide si, avant de terminer ce chapitre, nous n’avions le devoir de rappeler les conclusions psychologiques auxquelles sont arrivés quelques-uns des physiologistes et des cliniciens qui ont le plus contribué à l’étude des fonctions du cerveau.

La seule lecture de leurs discussions nous apprendra que là où la psychologie, livrée à elle seule, n’apporte que des renseignements incertains , l’expérimentation et l'observation physiologiques, au contraire, conduisent tout naturellement à des résultats précieux.

Ainsi, Bouillaud(2), qui avait vu chez des malades l’exercice des facultés compatibles avec l’existence d’un seul hémisphère, entrant dans le domaine psychologique, disait avec raison : « La difficulté n’est pas de concevoir comment l’exercice des « fonctions intellectuelles peut persister dans toute sa pléni- « tude à l’aide d’une moitié de cerveau seulement. Elle con- « siste bien plutôt à déterminer pourquoi nous ne pensons pas « double , s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, puisque nous « avons une intelligence droite et une intelligence gauche. Nous a ne pensons pas double avec deux pensées égales et pour ainsi « dire symétriques , par la raison que nous ne voyons pas dou-

(1) Laycock. La physiologie en psychologie. (Revue scient. T. \ II, p. 353.)

(2) Bouillaud. Traité de l'encéphalite, 1825.

« lie, etc...., bien que les organes de ces sensations soient « doubles eux-mêmes.

« Peut-être ne pensons-nous que d’un cerveau, et nous ex- « pliquerions de cette manière l’unité de la pensée, malgré la « duplicité de l’organe où elle s’exerce; mais, cependant, lors- « que nous touchons un objet entre les deux mains, que nous « le flairons, que nous le goûtons, assurément les deux orga- « nés sensitifs pareils s’exercent à la fois et, cependant, la « sensation n’est pas double. »

Charlton Bastian discute savamment la question de l’unité ou de la dualité cérébrale. 11 nous montre, en ces termes, la complexité de la question (1) :

« Cette unité de résultats accompagnant l’action d’une « grande partie des régions sensorielles des deux hémisphè- « res, aussi bien de celles qui servent à l’activité émotion- « nelle et intellectuelle, est fort remarquable et difficile à « comprendre, surtout si nous avons présent à l’esprit ce fait, « qu’il n’y a pas une symétrie parfaite, même à l’œil nu, dans « la conformation de deux circonvolutions homologues des deux « côtés (pour ne rien dire de leur structure microscopique); « que leur alimentaion vasculaire est indépendante et sujette, « par suite, à des variations qui peuvent n’affecter qu’un seul « côté, et qu’une inégalité dans le pouvoir de travail des deux « hémisphères pouvant aisément aussi être amenée par quel- « ques différences inhérentes ou acquises dans l’activité mo- « léculaire (ou fonctionnelle des éléments correspondants des « deux cerveaux). »

Toutes ces considérations font aussi pencher Ch. Bastian du côté de la dualité.

Enfin, Ferrier (2), dans son livre sur les fonctions du cerveau , ayant cru devoir considérer aussi les hémisphères au point de vue psychologique, nous ne pouvons nous dispenser de citer son opinion, basée sur des expériences personnelles si considérables :

(1) Ch. Bastian. Le cerveau, organe de la pensée, p. 125.

(2) Ferrier. Les fonctions du cerveau. (Trad. de Varigny, p. 412.1

Bérillon. 9

« L’activité physiologique du cerveau, dit-il, n’est toutefois pas entièrement confondue avec ses fonctions psychologiques. Le cerveau, en tant qu’organe de mouvement et de sensation ou de conscience présentative, est un organe composé de deux moitiés. Le cerveau , en tant qu' organe de l'idéation ou conscience représentative , est un organe double , chaque hémisphère étant complet par lui-même. Quand un hémisphère est enlevé ou détruit par la maladie, le mouvement et la sensation sont abolis d’un côté, mais les opérations mentales peuvent encore s’effectuer complètement par l’intermédiaire de l’hémisphère qui reste intact. L’individu dont la sensibilité et la motilité sont paralysées par une lésion, du côté opposé du cerveau (mettons le droit), n'est pas paralysé mentalement , car il peut encore sentir , vouloir et penser et comprendre d'une manière intelligente avec le cerveau qui lui reste ; si ces fonctions ne s’effectuent pas avec la môme énergie qu’auparavant, elles paraissent néanmoins ne pas souffrir en ce qui concerne leur intégrité. »

Conclusions. — Les conclusions de Ferrier, tirées de ses expériences sur les singes, sont, comme on le verra à la fin de ce travail, conformes à ce dont l’hypnotisme expérimental nous démontrera l’existence chez l’homme.

En nous ralliant à l’opinion si nettement exprimée par Ferrier, que le cerveau, en tant qu' organe de l'idéation est un organe double , nous nous bornerons à faire remarquer que c’est reconnaître, en d’autres termes, au point de vue psychique tout au moins, l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères.

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