HYPNOSE CÉRÉBRALE UNI-LATÉRALE
Expériences de Braid. — Les faits d’hypnose unilatérale que nous allons passer en revue ne sont peut être pas aussi nouveaux qu'on l’a prétendu dans ces derniers temps :
« Braid, nous ditLadame (1), produisait déjà les symptômes de l’hypnotisme unilatéral en réveillant la moitié du corps, si l’on peut s’exprimer ainsi : il soufflait sur un œil et réveillait le côté correspondant, c’est-à-dire que le patient, auparavant en catalepsie totale, voyait de nouveau avec cet œil, et que l’état cataleptique disparaissait du même côté du corps. Braid lui-même s'exprime ainsi à ce sujet :
« Supposons, chez un sujet hypnotisé, la même torpeur de tous les sens, avec rigidité du corps et des membres, un courant d’air, ou une légère pression contre un œil rendra la vue à cet œil , et la sensibilité ainsi que la motilité à une moitié du corps , — du même côté que l’œil manipulé — mais laissera l’autre œil insensible et l’autre côté rigide et à l’état de torpeur... »
« Il me semble étrange, ajoute-t-il, qu’en agissant sur un œil, on puisse communiquer sensation et motion au même côté du corps, si l’on considère surtout que l’influence motrice provient de l 'hémisphère opp>osé du cerveau... (2) »
Depuis, Kaiser a signalé la possibilité d’une hypnose unilatérale sans abolition de la conscience. Il réussit, en exerçant une pression prolongée sur un des deux côtés du front, à abolir l’action de la volonté sur les muscles du côté opposé.
(1) Ladame. la névrose hypnolique, p.HG.
(2) Braid. Neurypnologie. (Trad. J. Simon, 1883, p. 61 et 62.)
Expériences de Heidenhain, Grützner. Berger, etc. — Ilei-
denhain (1) a été plus précis. Il a formulé un manuel opératoire qui permet de réaliser la paralysie de l’un des deux hémisphères cérébraux.
« Veut-on, dit cet observateur, étudier l’hypnotisme unilatéral sur une pei-sonne sensible, il est opportun de la faire asseoir et de frictionner un point de la tête, pendant quelque temps, avec la main chauffée. Fait-on, au bout de 30 secondes, élever les deux bras, l’un des deux est le siège d’un sentiment de pesanteur en vertu duquel il s’élève moins haut que l’autre. Si on poursuit les frictions et la pression, il devient de plus en plus impotent. Si on cherche à le soulever de force, il est pris de temps en temps de contracture. Cet état produit artificiellement peut disparaître par un seul coup sur le membre qui en est le siège. »
Les troubles unilatéraux de la motilité déterminés par le procédé d’Heidenhain sont les suivants :
« Des frictions prolongées de la partie gauche du sommet de la tète déterminent une sorte d’état parétique des muscles des membres et de la face du côté opposé. Si l’on insiste, la paralysie s’accentue et les membres présentent le phénomène d’hyperexcitabilité neuro-musculaire, ce qui indique qu’ils sont nettement en léthargie, »
Ainsi, quand Heidenhain et Grützner (2) avaient procédé, ainsi qu’il vient d’être dit, sur la partie gauche de la tête d’un sujet en expérience, le patient pouvait à peine lever son bras droit ou remuer la jambe du même côté. S'il riait, la joue droite restait tout à fait immobile.
De plus, l’hypnotisé présentait une aphasie ataxique. Dès que l’aphasie était survenue, il était impossible aux sujets ainsi hypnotisés de lire ou de répéter le mot qu’on prononçait
(1) Grützner et Heidenhain. (Breslauer Ærtzlicher Zeitschrift. Mittheilung von feb. 1880.)
(2) Heidenhain. Die sogenannte thierische Magnetismus. (Phvsiologische Beobatchungen. Leipsig, 1880.)
devant eux, parce que les muscles phonateurs se refusaient à exécuter les mouvements nécessaires.
Les frictions pratiquées sur le côté droit produisent, du côté gauche, les mêmes troubles fonctionnels, l’aphasie exceptée.
Des frictions pratiquées simultanément produisaient la léthargie des deux côtés du corps, moins la paralysie faciale et l’aphonie.
On voit, par ce qui précède, que les expériences d’hypnose unilatérale sont une démonstration nouvelle et inattendue de l’influence croisée des hémisphères cérébraux sur la motilité et de la localisation du centre du langage articulé.
Bien plus, on retrouve dans ces expériences des anomalies apparentes qui rappellent les variétés cliniques que peuvent présenter les affections dues aux lésions organiques de l’hémisphère gauche du cerveau.
Ainsi, chez un sujet, l’excitation du côté droit de la tête produisait la catalepsie du même côté et l'aphasie.
Chez d’autres personnes, la catalepsie unilatérale survenait à la suite de l’excitation tantôt du même côté, tantôt de l’autre côte.
Notons, en passant, que presque toutes les expériences d’Heidenhain ont été faites sur des étudiants en médecine, élèves du service qu’il dirigeait à Breslau.
Le professeur Berger, de Breslau, analysant les cas de cette espèce déterminés par lui-même, a montré que la catalepsie homologue pouvait succéder directement à la friction de la région occipitale et la catalepsie croisée à la friction de la région frontale.
Berger a fait des expériences d’un autre ordre extrêmement intéressantes (1). Hypnotisant des malades atteints depuis plusieurs années d’hémiplégie par affection organique du cerveau, il a pu provoquer chez des sujets des mouvements dits volontaires dans les membres paralysés, en donnant l’ordre à ces malades hypnotisés défaire des mouvements ou en faisant devant eux des mouvements qu’ils reproduisaient.
(1) O. Berger. Hypnot. Zustânde. (Breslauer àrtzl Zeitschr., 1880- 1881 et Deutsch med. Wochenschr., 1880.)
Dans les faits qui précèdent, nous avons vu l’hypnose hémicérébrale se manifester par des modifications unilatérales de la motilité.
Les modifications unilatérales de la sensibilité succèdent comme celles de la motilité aux frictions et à la pression exercée sur l’un des côtés du vertex ou du front, elles intéressent probablement tous les sens, mais on les a surtout étudiées sur le sens de la vue.
C’est à Cohn qu’on doit de connaître avec une précision extrême les troubles qui surviennent dans l’œil situé du côté cataleptique.
11 avait d’ailleurs à sa disposition un sujet capable d’analyser facilement ses propres impressions. Ce sujet n’était autre que M. Auguste Heidenhain, frère du professeur de Breslau, qui voulut se prêter à toutes les expériences possibles.
Expériences de Ladame. — Ladamea fait, en Suisse, quelques expériences d’hypnotisme unilatéral. En voici une des plus concluantes que nous empruntons à son livre sur la névrose hypnotique.
« En plaçant la main (qu’il faut agiter d’un léger tremblement) sur le côté gauche de la tête, les extrémités droites se contracturent bientôt d’une seule pièce, avec tant de violence et soudaineté, que le sujet, assis sur une chaise, serait renversé si on ne le maintenait pas ; la jambe et le bras correspondant s’étendent brusquement et deviennent raides comme du bois, tandis que les extrémités gauches deviennent souples et inertes. »
L'œil gauche est alors daltonique ou achromatopsique , ï œil droit reconnaît très bien les couleurs.
Il se produit en même temps un trouble dans le Langage, qui n’est pas l’aphonie complète, mais se montre sous cette forme assez fréquente qui consiste dans la confusion des mots. Si on montre au sujet un couteau, il dira que c’est « une lampe »; si on lui présente une boîte, il répondra «un fourneau » et désignera un mouchoir de poche par le mot « caisse », etc. En agissant avec la main, comme nous venons de le dire, sur le côté droit de la tête, on produira bien dans
l’œil droit l’achromatopsie et les contractures des membres gauches, mais le langage reste alors intact et n’offre aucun trouble (1). »
M. Strohl, cité par Ladame, qui s’est livré à de nombreux essais d’hypnotisme unilatéral, est arrivé à formuler un certain nombre de règles, variables selon l’impressionnabilité du sujet, règles qui permettent d’arriver à un résultat à peu près certain. Il a notamment reconnu que pour défaire les contractures d’une moitié du corps, on pouvait agir seulement sur l’autre moitié de la tête et, depuis ce moment, il peut, à volonté, relâcher les membres contracturés d’une jambe ou d’un bras seulement, ou bien les deux à la fois.
Expériences de Dumontpallier. — A côté de ces faits, on peut citer les expériences de M. Dumontpallier (2). Cet observateur a montré devant la Société de biologie les mouvements variés des membres qu’il était possible de provoquer chez l’hystéro-épileptique hypnotique par action sur telle ou telle région du cuir chevelu.
Ces mouvements, et ceci n’est pas sans venir à l’appui de notre thèse, étaient bilatéraux lorsqu’on agissait sur la ligne médiane, unilatéraux au contraire lorsque l 'excitation était elle-même unilatérale .
Dans ce cas, ils étaient directs, croisés ou alternes, croisés suivant le point sur lequel on agissait.
Interprétation des phénomènes d'hypnose uni-latérale. —
Heidenhain, Grûtzner, Berger et les expérimentateurs qui ont pu déterminer l’hypnose hémi-cérébrale, s’étaient avant tout préoccupés de la constatation des troubles de la motilité et de la sensibilité qui surviennent dans le côté hypnotisé.
Il était cependant résulté de leurs expériences le fait qu’un seul hémisphère cérébral peut suffir à la vie de relation et que le sujet, dont un des hémisphères a été paralysé par l’hypnose, continue à exercer les fonctions de relation par une des moitiés de son corps et conserve la conscience de son existence,
(1) Ladame. La névrose hypnotique. Neufchatel, 1881, p. 124 et suiv.
(2) Dumontpallier. (Gomp. rend, de la Soc.de biologie, 1882, p. 106.)
son intelligence, ses fonctions sensorielles du côté correspondant et ses fonctions musculaires du côté.opposé.
Une analyse plus étroite des faits relatifs à l’hypnose hémicérébral a cependant montré à M.Chambard(l) que, si un hémisphère est à la rigueur suffisant pour l’exercice des fonctions multiples qui mettent l’homme en relations avec le monde extérieur et avec lui-même, la privation de l’autre ne s’en fait pas moins sentir dans une certaine mesure.
Les faits suivants, signalés par Chambard, justifient, selon lui, cette restriction à la loi d'indépendance fonctionnelle des deux moitiés du cerveau :
« On peut déjà remarquer que, dans l’hypnotisme unilatéral, les mouvements exécutés sous l’influence de l’hémisphère resté indemme sont empreints d’un certain caractère d’irrégularité et d’indécision qui n’avait pas échappé à Heiaenhain.
« Hypnose-t-on l’hémisphère droit et met-on une plume dans la main droite du sujet, on observe, bien que l’hémisphère gauche, dont l’action croisée s’exerce sur les membres du côté droit ait conservé son intégrité fonctionnelle, divers troubles de l’éci’iture qui sont caractéristiques : les lettres se rapprochent, etl’on voit souvent quelques-unes s’incliner dans une direction opposée à la normale. Ce renversement de l’écriture est sans doute dù à une certaine difficulté, pour la main qui tient la plume, de se transporter de gauche à droite. »
D’autres expériences, toujours suivant Chambard, montrent que l’insuffisance d’un hémisphère ne se fait pas seulement sentir dans l’exécution des mouvements musculaires, mais que l’intelligence elle-même est atteinte et fonctionne, sinon d’une manière aussi puissante, du moins d’une manière moins active qu’à l’état normal. Ces expériences nous font assister à une sorte d’ébauche de cet automatisme imitatif que l’on trouve plus complet dans le rêve somnambulique et qui domine dans la forme automatique du somnambulisme artificiel.
(1) Chambard. Revue générale. Hypnose hémi-cérébrale. Encéphale.
C’est ce qui semble ressortir de l’expérience suivante due à Ileidenhain :
« On met le côté gauche du corps en catalepsie et l’on dispose le bras catalepsie de telle façon que le creux de la main repose sur l’estomac, la face dorsale tournée en dehors et le pouce faisant un angle avec les autres doigts. L’observateur se place devant le patient dans la môme attitude, il imprime au pouce de sa main gauche avec le pouce de sa main droite un mouvement de circumduction toujours dirigé dans le même sens mouvementé, que le patient doit fidèlement imiter, quoi qu’il puisse arriver. Ce dernier reproduit d’abord fidèlement ce qu’il a sous les yeux, mais si l'observateur s'arrête et renverse le mouvement, il s'arrête et renverse lai-même le sien , malgré lui réfléchit un moment et repart dans la bonne direction. »
Cette expérience montre bien chez les sujets privés d’un hémisphère une tendance à l’imitation automatique, combattue à temps par la réflexion et la volonté. Mais l’expérience suivante est encore plus démonstrative :
« Une personne dont l’hémisphère droit est paralysé par l’hypnose doit battre des trilles avec deux doigts de sa main droite sur le dos de sa main gauche, toujours à la même place et en suivant le même rythme. L'observateur se livre de son côté au même exercice. Tout à coup, il s’arrête. Le sujet fait de même; il change de doigt, le sujet l’imite ; il modifie la mesure, le sujet la modifie également : puis, après dans une de ces erreurs qu’il ne peut s’empêcher de commettre, ce dernier réfléchit un moment et les répare aussitôt. »
Ce qui indique nettement que la force de sa volonté est amoindrie, sans doute, mais qu’elle existe toujours.
Mais que la conscience, l’intelligence et la volonté soient plus ou moins conservées dans l’hémisphère éveillé, du moment où le sujet en conserve une notion assez grande pour réagir contre les impulsions qu’on cherche à lui donner, il n’en est pas moins vrai qu’il se dégage de l’hypnotisme hémicérébral une preuve frappante de l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères.
Il a été fait depuis, en France, des expériences bien autre-
ment convaincantes sur la possibilité de l’hypnose unilatérale; ces expériences sont dues à M. Dumontpallier. Avant d’exposer la méthode et les procédés absolument nouveaux dont il s’est servi) nous ne devons pas oublier les singuliers phénomènes dhémiopie obtenus expérimentalement dans l’hypnotisme et qui n’ont encore été signalés que dans le livre si intéressant de M. Ladame, livre dont la lecture nous a été des plus instructives.
Phénomènes d hémiopie provoqués dans l’hypnotisme. —
M. Ladame attribue à M. Charles Willy, médecin-oculiste, à Chaux-de-Fonds (Suisse), le mérite d'avoir appelé le premier l’attention sur ce symptôme qui n’avait encore été obtenu expérimentalement.
Diderot (1) qui a observé tant de faits curieux a décrit un cas d’hémiopie survenant dans le cours de l’hypnotisme :
« Madame la duchesse de Portland, actuellement vivante, dit-il quelque part, perd la vue de la moitié des objets pendant un temps assez considérable par toute sensation douloureuse et violente . »
Pour M. Ladame, « cette hémiopie est caractérisée par la suppression de la vision à droite ou à gauche de la ligne médiane, de telle sorte que le malade ne distingue plus que la moitié des objets placés exactement devant lui. Si la vision est abolie à droite, l’hémiopie est dite latérale droite ; si c’est à gauche l’hémiopie latérale est gauche. »
Nous croyons qu’une analyse délicate et approfondie permettrait d’interpréter ces faits en faveur de l’indépendance fonctionnelle des hémisphères cérébraux.
Expériences de Dumontpallier. — Nous arrivons maintenant aux expériences les plus récentes, faites par M. Dumontpallier à 1 hôpital de la Pitié :
Une jeune malade de son service, la nommée Maria G...,
(1) Diderot. Eléments de physiologie. Edit. Assezat, 1875. T. IX, p. 357.
oifrit un jour, spontanément, une observation de léthargie remarquable à plusieurs points de vue (1).
La malade, placée dans le décubitus dorsal, restait insensible aux piqûres. De plus, l’état léthargique était démontré par l’existence du réflexe cutano-musculaire (hyperexcitabilité neuro-musculaire de M. le professeur Charcot).
Cet état nerveux avait été déterminé pendant la nuit, à la suite d’une vive frayeur, et bien qu’il présentât tous les caractères de la léthargie expérimentale, il en différait par ce fait singulier que l’ouïe était conservée, en même temps que la mémoire.
La malade ne pouvait remuer ni les lèvres, ni la langue; elle ne pouvait ouvrir les yeux, ses membres retombaient inertes quand on les soulevait, et elle entendait tout ce qu’on disait autour d’elle.
Cette crise de léthargie incomplète n’eut pas outre mesure attiré l’attention, si, dans les jours qui suivirent, la malade n’eût présenté plusieurs phénomènes nerveux qui ont été le point de départ des expériences d’hypnotisme hémi-cérébral que nous allons relater.
Un matin que M. Dumontpallier avait demandé à la malade de fixer ses yeux sur les siens, dans le but de provoquer l’hypnotisme total, il remarqua que la malade portait s'a tête de droite à gauche, comme si elle cherchait à suivre un objet avec l’œil droit. L’état léthargique étant produit, M. Dumontpallier nous fit constater que la léthargie n’existait que pour le membre supérieur droit et le membre inférieur gauche (2).
Lorsqu’on voulut provoquer l’état cataleptique et l’état somnambulique on ne put les obtenir qu’en agissant, dans le premier cas, par la lumière sur l’œil droit, et dans le second, par la pression sur le côté droit du crâne.
(1) Dumontpallier. Léthargie incomplète avec conservation de l’ouïe et de la mémoire. De l’indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral. (Bull, de la Soc. de biologie, 3juin 1882, p. 393.)
(2) Chez cette malade, en particulier, la sensibilité était répartie d’une façon opposée pour les régions sus et sous-ombilicale du corps; il en résultait que tous les phénomènes des différentes périodes de l’hypnotisme étaient opposés pour les régions sus et sous-ombilicales.
L’action de la lumière sur l’œil gauche et la pression sur le côté gauche du vertex restaient sans résultat.
Le réveil étant obtenu par un procédé rationnel, si on recherchait l’état de la sensibilité générale et sensorielle, on reconnaissait que la malade ne distinguait aucun objet de l’œil gauche et qu’elle ne sentait pas la pression sur le membre supérieur gauche.
La vue distincte, bien qu’affaiblie, était conservée pour l’œil droit et la pression était sentie sur le bras droit.
Il ressortait déjà de cette expérience que la rétine de l’œil droit seulement transmettait au cerveau l’impression de la lumière, de même que la pression sur le côté droit du vertex était transmise au cerveau. De plus, étant admis l’entre-croisement des fibres nerveuses de la sensibilité générale et spéciale, on était conduit à supposer que le cerveau gauche avait seul conservé son activité fonctionnelle.
M. Dumontpallier trouva dans la métalloscopie un procédé ingénieux pour faire une contre-expérience. L’application du métal auquel le malade était sensible amena rapidement le transfert de l’anesthésie sensorielle et générale et on put constater qu’il avait déterminé en même temps le transfert de la léthargie au côté opposé à celui où elle était auparavant.
En effet, l’action d’un rayon de lumière, dirigé sur les yeux de la malade pour déterminer l’hypnotisme, au lieu de déterminer la rotation de la tête de droite à gauche comme dans la première expérience, la déterminait maintenant de gauche à droite.
Concurremment, les états cataleptique et somnambulique des membres supérieur gauche et inférieur droit ne pouvaient être produits qu’en agissant sur l’œil gauche seulement, dont la rétine était seule impressionnable, et sur la région gauche du vertex, seule sensible à la pression.
Dans cette seconde expérience, les résultats obtenus indiquaient donc que le cerveau droit se trouvait dans le même état que l’avait été le cerveau gauche dans l’expérience précédente.
L’action des plaques métalliques avait transféré d’un côté
à l’autre l’activité cérébrale, et l’hypnotisme avait rendu manifeste cette activité cérébrale unilatérale.
De plus, la malade étant éveillée, on pouvait constater que l’œil gauche seul distinguait les objets, de même que la sensibilité à la pression existait seulement du côté gauche du vertex.
Il résultait donc de ces expériences :
1° Que l'anesthésie et l' amyosthénie e'taient la conséquence de Y hémi-paralysie cérébrale ;
2° Que V hémi-activité cérébrale pouvaitêtre transférée d’un côté à l'autre par T application des plaques métalliques d'un seul coté, ce qui 'montre l' action croisée des excitations périphériques (1).
D’ailleurs, des procédés différents ont permis à M. Dumontpallier d’agir isolément sur chaque hémisphère cérébral et de provoquer de nouveau l’hypnose hémi-cérébrale.
Voici résumées les expériences qu’il a exécutées :
A. On place un bandeau sur Y œil gauche du sujet et l’expérimentateur obtient la fixation de l’œil resté libre et ouvert. Bientôt l’hypnotisme est produit, mais le côté droit seulement du sujet présente les diverses manifestations des périodes léthargique, cataleptique, somnambulique. Le côté gauche est en résolution complète et reste indifférent aux divers procédés qui rendent manifestes les différentes périodes de l’hypnotisme.
B. Le sujet étant réveillé, on répète la même expérience après avoir transporté le bandeau sur Y œil droit; alors le côté gauche du corps répond seul aux différents procédés qui font la léthargie, la catalepsie et le somnambulisme, le côté droit ne répond à aucune excitation.
La cause excitante, en agissant sur la rétine d’un seul œil, droit ou gauche, a déterminé une activité cérébrale limitée à l’hémisphère opposé, et cette activité s’est manifestée par des actes croisés, l’autre hémisphère restant au repos.
C. et D. Dans une troisième et dans une quatrième expépériences, le bandeau est placé successivement sur l’œil droit et sur l’œil gauche, et l’action de la lumière est portée sur
(1) Dumontpallier. (Bull, de la Soc. de biologie, 1882. Passim.)
les deux yeux, aussi bien sur celui qui est couvert par le bandeau que sur l’autre.
Le bandeau modérant l’action de l’excitant employé, on constate que si cette action est entière sur l’œil libre et ouvert, elle est amoindrie, allaiblie, sur l’œil protégé par le bandeau.
Il est facile de reconnaître alors que l’excitation cérébrale croisée est en rapport avec le degré de la cause excitante rétinienne, ce qui est démontré par les différents dégrés des manifestations léthargique, cataleptique et somnambulique observées de chaque côté du corps.
C’est ainsi que les divers phénomènes, produits dans chacune des périodes de l’hypnotisme, sont en rapport avec le degré d’activité de chaque hémisphère cérébral, laquelle activité est elle-même en rapport avec le degré d’excitation rétinienne du côté opposé.
E. Dans une seconde série d’expériences du même ordre, M. Dumontpallier a constaté, en agissant sur la membrane du tympan, des résultats comparables à ceux qu’il avait obtenus sur chaque hémisphère cérébral par l’excitation rétitienne.
De tous ces faits, M. Dumontpallier pouvait logiquement déduire cette conclusion importante :
« En agissant isolément , dans l'hypnotisme , sur un seul hémisphère cérébral, on rendmanifeste V indépendance fonctionnelle de chaque moitié du cerveau.
La métalloscopie pouvait d’ailleurs fournir encore un moyen de contrôle des expériences précédentes :
Pour cela, il suffisait de rechercher ce qu’on obtiendrait en répartissant la sensibilité sensorielle et générale également de chaque côté du corps.
Deux plaques métalliques, placées symétriquement de chaque côté du front, permettaient d’arriver promptement à ce résultat.
Dans ces conditions, M. Dumontpallier constata, et nous fit constater, que les états léthargique, cataleptique et somnambulique pouvaient ainsi être déterminés pour les deux côtés
du corps, mais à un degré moins accusé que lorsqu’il faisait une expérience hémi-latérale (1).
L’interprétation naturelle de ce fait était la suivante ; « à savoir , que , lorsque la somme d'activité du système nerveux est repartie entre les deux hémisphères , cette activité doit être moindre que dans le cas ou un seul hémisphère est le siège de l'activité nerveuse. »
Ainsi qu’on le voit, cette conclusion est différente de celle que M. Chambard (2) avait tirée de l’étude des expériences allemandes.
M. Chambard, en effet, pensait que l’hypnose hémi-cérébrale était accompagnée d’un affaiblissement des actions susceptibles d’être provoquées dans l’hémisphère éveillé, tandis que M. Dumontpallier pense que cette action est sinon plus grande ou au moins aussi grande, quand un hémisphère est impressionné isolément.
En un mot, il résultait de ces expériences d’hypnotisme unilatéral, que l’indépendance des deux hémisphères, au lieu d’être relative, comme le pensait M. Chambard, est absolue.
Cette différence d’interprétation découle nécessairement de l'examen des résultats obtenus par les expérimentateurs :
Alors que les auteurs allemands avaient recours à des procédés d’une précision douteuse, procédés dans lesquels l’habileté propre de l’opérateur entre pour une grande part, M. Dumontpallier avait trouvé dans l’emploi de la métalloscopie un moyen à la fois commode et sûr, qui permet de reproduire facilement les expériences (3).
D’autant plus que les applications métalliques, peuvent être avantageusement remplacées, comme il eut occasion de le
(1) Dumontpallier. De l’indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral et de l’influence du degré des excitations périphériques sur le degré des manifestations fonctionnelles chez l’hystérique hypnotisable (Bull, de la Soc. de biologie, juillet 1882, p. 519.)
(2) Chambard. Loc.cit.
(3) Dumontpallier. Indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral. (Bull, de la Soc. de biologie, 1882, p. 786.)
constater à plusieurs reprises, par l'application de courants continus faibles (éléments de Trouvé).
La possibilité du transfert de l’hypnose hémi-cérébrale, à laide des agents physiques, apportait aux expériences un moyen de contrôle qui manquait à Ileidenhain.
Nous en trouvons la preuve dans l’expérience suivante :
La malade, M. G..., sur laquelle elle fut faite, présentait les particularités suivantes :
Hémianesthésique gauche, elle était achromatopsique du môme côté; à droite, elle était dyschromatopsique, ne voyant que le bleu et le vert.
L’ouïe, l’odorat et le goût étaient conservés à droite.
Dans cet état, si on lui applique une plaque métallique sur la région frontale gauche, après trois minutes de contact de cette plaque, le transfert est obtenu et la sensibilité générale et spéciale est passée à gauche. La malade possède alors la perception des couleurs verte et bleue de ce côté, de plus, elle sent les odeurs, perçoit les saveurs, et entend le son à gauche. Le transfert est complet.
A ce moment, la malade est soumise à l’action des divers procédés hypnogéniques et la catalepsie, la léthargie, le somnanbulisme sont successivement produits pour la partie gauche du corps, tandis que le côté droit reste inerte.
Tous les phénomènes ont donc été transférés du côté droit au côté gauche du corps, et sont unilatéraux.
De cette expérience, il ressort que l’hypnotisme n’a manifesté ses effets que du côté du corps où existait la sensibilité générale et sensorielle.
Or, l’intégrité de la sensibilité témoigne de l’activité de l’hémisphère cérébral du côté opposé. Dès lors, l’excitation cutanée de la région frontale gauche qui a ramené la sensibilité et la motilité à gauche, a réveillé l’activité de l’hémisphère droit.
En un mot, le transfert de l’activité cérébrale a eu lieu de l’hémisphère gauche à l’hémisphère droit.
Si, au lieu d’appliquer une plaque métallique d’un seul côté du front, on en applique une de chaque côté, la sensibilité se Bérillon. 11
trouve promptement répartie des deux côtés du corps ; la malade a la perception des couleurs bleue et verte pour les deux yeux.
Gela étant, on provoque expérimentalement les trois périodes de l’hypnotisme chez le sujet, et on constate que les symptômes sont égaux des deux côtés.
Ainsi, en fixant la sensibilité des deux côtes du corps, par l’application des plaques sur les régions frontales droite cl gauche, on a déterminé et on a maintenu l’excitation périphérique nécessaire à l’activité de chaque hémisphère cérébral, et la conséquence de cette aelivité simultanée s’est manifestée par tous les phénomènes des trois périodes de l'hypnotisme pour les deux côtés du corps.
Cependant ces recherches étaient trop fructeuses et trop intéressantes pour ne point en provoquer de nouvelles.
Le côté psycho-physiologique de l’hypnotisme expérimental n’avait point encore été abordé.
En faisant l’honneur de m’associer comme collaborateur à ces dernières recherches, M. Dumontpallier m’en réservait un second, celui de publier l’ensemble de toutes les preuves fournies par l’hypnotisme expérimental à la théorie de l’indépendance fonctionnelle des deux hémisphères.
Aussi ai-je réservé pour uu dernier chapitre les preuves tirées de l’hypnotisme bilatéral, car, outre qu’elles sont celles auxquelles j’ai le plus directement collaboré, elles sont aussi les plus saisissantes.