CHAPITRE XVI
ILLUSIONS, HALLUCINATIONS BILATÉRALES SIMULTANÉES OBTENUES PAR EXCITATION DIRECTE DU SENS DE LA VUE.
Dans les expériences qui viennent d’être immédiatement relatées, les hallucinations bilatérales du goût, de l’odorat, du toucher et de la vue avaient été produites dans l’état somnambulique par l’intermédiaire de l’appareil auditif.
Ayant eu l’honneur d’assister M. Dumontpallier dans ces expériences et de devenir son collaborateur, nous avons eu récemment l’idée de déterminer sur nos sujets en état de somnambulisme des hallucinations doubles de la vue, en agissant directement sur la rétine (1).
Un dispositif fort simple nous a conduit à ce résultat.
Première expérience : La malade, M. C..., ayant, par l’application des plaques, une sensibilité générale et une sensibilité spéciale également répartie, on constate avant l’expérience qu’elle voit également distinctement des deux yeux.
Dans ces conditions, on la met d’emblée en somnambulisme par légère pression sur le vertex.
Comme habituellement, dans l’état somnambulique, ainsi que l’a constaté P. Richer (2), les yeux sont fermés ou seulement entr’ouverts, bien que le sens de la vue persiste à un certain degré et permette d’impressionner directement la ma-
(1) Dumontpallier et E. Bérillon. Indépendance fonctionnelle des hémisplières cérébraux. — Hallucinations bilatérales simultanées dans l’hypnotisme. — Persistance à l’état de veille. (C. R. de la Soc. de biologie, 1884, p. 408. Gaz. des hôp., juin 1884, p. 581.)
(2) P. Richer. Loco citato, p. 424.
lade, il faut, pour la netteté de l’expérience, avoir soin de lui ordonner d’ouvrir complètement les yeux.
On fixe alors dans le plan vertical médian de la figure du sujet en expérience, un écran disposé de telle façon que chacun de ses yeux ne puisse voir que les objets situés du côté correspondant de l’écran.
Un des assistants place alors son visage dans le champ visuel de l’œil droit du sujet ; un autre en fait autant dans le champ visuel de l’œil gauche.
L’expérimentateur, par un geste, simule alors une difformité ridicule sur le visage placé du côté droit et une difformité repoussante sur le visage placé du côté gauche.
Aussitôt et silmultanément, la face de la malade exprime à droite T expression de la gaieté la plus franche, tandis qu'à gauche elle revêt l' expression de l'horreur la plus profonde.
Cette double expression est des plus saisissantes. Elle persiste assez longtemps pour qu’on puisse la photographier à loisir; d’ailleurs, pour la faire disparaître, il suffit de faire le geste d’effacer les difformités simulées sur chacun des visages placés de chaque côté de l’écran.
On réveille la malade comme on l’a hypnotisée, par légère pression sur le vertex. Après le réveil, elle ne garde aucun souvenir de ce qui s’est passé.
Il est à remarquer que, pendant toute la durée de cette expérience, le silence le plus profond a été observé par tous les assistants, le sens de l’ouïe delà malade ne devant être l’objet d’aucune excitation directe.
Deuxième expérience : On remet le sujet en somnambulisme par le même procédé.
L’écran est replacé comme précédemment, et chaque rétine étant impressionnée différemment, il en résulte de nouveau une double expression faciale simultanée : rire d’un côté, horreur de l’autre.
Mais sachant que les illusions et les hallucinations provoquées ou simplement suggérées pendant le somnambulisme persistent quelquefois pendant un certain temps après le ré-
veil de la malade, on veut constater si la double hallucination bilatérale persiste après le réveil et si, par conséquent, la double expression faciale persistera aussi.
Pour cela, au lieu d’effacer, avant la cessation de l’état somnambulique, les difformités simulées de chaque côté de l’écran, on réveille la malade par une légère pression sur le vertex.
Après le réveil, on est surpris de voir la double expression faciale persister avec la même intensité. De plus, il se produit un mélange bizarre d’éclats de rire et de cris d’horreur qui se confondent, de telle sorte qu’il n’est pas permis de douter qu'il existe , dans le cerveau du sujet éveillé , deux hallucinations de la vue , de nature différente , dont le point cle départ a été une excitation rétinienne et dont le siège appartient à un hémisphère cérébral différent.
Après cette constatation, on presse de nouveau sur le vertex de la malade. Elle retombe en somnambulisme, et le début du sommeil provoqué est justement marqué par la cessation de toute manifestation bruyante.
L’expression faciale bilatérale n’en persiste pas moins.
Le dispositif étant rétabli tel qu’au début de l’expérience, il suffit de faire le geste d’effacer sur le visage des assistants placés de chaque côté de l’écran la difformité qu’on y avait simulée, pour voir aussitôt la face du sujet redevenir impassible et indifférente.
L’hallucination a disparu avec l’image qui l’avait fait naître.
La malade, de nouveau réveillée, ne garde aucun souvenir de ce qui s’est passé.
Lors de la communication de ces dernières expériences à la Société de biologie, M. Paul Bert, président perpétuel de la Société, a exprimé sur elles des considérations trop flatteuses pour que nous ne les ayons pas retenues (1) : « Depuis près de trente ans, a-t-il dit en substance, je suis avec le plus vif in-
(1) (Société de biologie. Séance du 21 juin 1884.)
térêt tous les progrès de ce que l’on appelait autrefois le magnétisme animal, et que l’on appelle maintenant l’hypnotisme. Eh bien, je ne vois dans les découvertes auxquelles on arrive^ actuellement rien d’absolument nouveau. »
« Les observateurs anciens ont vu, plus ou moins, tous les faits qu’on donne aujourd’hui comme nouveaux, et les ont décrits. Il faut reconnaître, cependant, que les observateurs actuels ont le mérite de les étudier avec plus de méthode. »
« Le seul fait réellement nouveau, disait en terminantM. Paul Bert, qui m’a le plus frappé et que les anciens magnétiseurs n’avaient jamais réalisé, c’est celui de diviser l’homme hypnotisé en deux et d’en faire un individu double. J’estime donc que ces études doivent être poursuivies en raison de l’intérêt exceptionnel qu’elles présentent. »
Il est, en effet, étonnant que les expérimentateurs n’aient point trouvé dans l’analyse attentive des sensations intimes éprouvées par l’hypnotisé l’idée de ces expériences.
Hake Tuke, qui a cherché avec le plus grand soin à faire parler le souvenir de quelques hypnotisés qui conservent dans une certaine mesure la conscience de leur état, est arrivé, entre autres, à la conclusion suivante :
« Aussi longtemps que la conscience persiste, la perception des actes automatiques du cerveau donne au sujet l’impression du dédoublement de la personnalité (1). »
C’est ainsi que les observateurs qui se livrent à la pratique de l’hypnotisme provoquaient sans le savoir, et sans le constater, la manifestation de la dualité cérébrale, manifestation que nous avons expérimentalement et rationnellement provoquée.
Nous arrêterons là le compte rendu de nos expériences, bien que nous ne les considérions pas comme terminées.
Il nous semble, dès à présent, comme le disait naguère M. Dumontpallier (2), que quand on on peut mettre en évi-
(1) HakeTuke. De l’état mental dans l’hypnotisme. (Journ. of mental Science, avril!883.)
(2) Dumontpallier et Magnan. Des hallucinations bilatérales, etc. (Union médicale, 15-19 mai 1883.)
dence, par certains procédés, l’activité psychique, sensitive et motrice des centres nerveux, et cela d’un seul côté ou simultanément des deux côtés du corps, on a démontré de la façon la plus absolue et la plus indiscutable l’indépendance fonctionnelle de chaque hémisphère cérébral.