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CHAPITRE VI

Vénération des fous et des personnages hystériques. Ces derniers deviennent sorciers et prêtres. — Pratiques pour arriver à être sorcier.

Hystériques, névrosés, fous même, sont pour tous les peuples l'objet d'une grande vénération : on croit qu'ils communiquent avec les Dieux.

Car on ne distingue point l'attaque hystérique et la démence passagère de la folie, état chronique permanent (fig. 15),

Les fous étaient vénérés et inviolables chez les Hébreux. La Bible nous montre David simulant la folie pour ne pas être tué; il se souille la barbe, salit les portes. Le roi de Geth, Achis dit : « N'ai-je point assez de fous ici pour que celui-ci vienne devant moi ? »

Comme en langue arabe, la Bible emploie le mot fou pour celui de prophète et réciproquement.

En Barbarie, les santons-fous ont toutes les permissions. Un d'eux, violait dans le bain public, une mariée ; compagnes et mari s'en réjouissaient. Dans l'Inde, certains fous sont aimés et consultés par les brahmines et de nombreuses sectes s'assujettissent à des prescriptions insensées, ordonnées par eux.

Les disciples de Tao, en Chine, demandent l'avenir aux fous. Chez nous, en certaines provinces, un enfant fou, attire le bonheur sur sa famille. Dans les Alpes, le crétin est craint et vénéré.

Mais le fou est incapable d'actes logiques : les consultations qu'on peut obtenir de lui sont forcément livrées aux caprices d'un cerveau hagard. Il en est bien autrement de l'hystérique. Celui-ci, même en état d'exaltation, sait ce qu'il faut répondre, est capable de logique, saura mener à bien ses affaires, prendre souci de sa réputation.

Il deviendra prêtre et sorcier.

Les sauvages consultent le sorcier en toutes occasions ; il prédit l'avenir, commande aux éléments, à la pluie, aux vents, à la mer. Il désigne les coupables, guérit les malades, dirige les guerres : son rôle est immense.

L'hystérique devint prêtre et sorcier et réciproquement, pour occuper ces fonctions, il fallut être hystérique. N'est pas sorcier qui veut, mais le sujet seul qui fait ses preuves. Les sorciers ne se bornèrent plus à la danse et à la musique qui, pratiquées chez tous les peuples, amènent la frénésie, les convulsions et l'extase.

Leur science alla plus loin. Ils surent provoquer l'accès aussi bien que les médecins actuels et même se rendre hystériques par des pratiques savantes, dont nous commençons à peine à soupçonner l'importance.

Ils agissent sur la vue par la lumière, sur l'ouïe par le bruit, sur le tact par des pressions, sur le goût,

sur l'odorat, sur le corps entier par le jeune, par des poisons et enfin par Faction directe sur l'esprit au moyen de pratiques spéciales.

Pour obtenir l' extase, le prêtre fîdgien fixe longuement, au milieu d'un profond silence, un ornement en baleine. Le dieu s'empare de lui et répond aux questions (14).

En Polynésie, l'extase est héréditaire dans certaines familles.

A Taïti, pour entrer dans l'ordre renommé des Aréois, il fallait donner des preuves d'inspiration divine. Les Peaux- Rouges consultent le prêtre. Celuici, d'après le récit d'Alexandre Henri au siècle dernier, entre dans une tente préparée pour la circonstance. Aussitôt on entend un « horrible concert, mêlé de plaintes, de sanglots, la tente est secouée

Fig. 15. — L'Image du délire.

Statue de la lre moitié du xvu° siècle aaRijks Muséum d'Amsterdam '.

1 Voici ce que disent de cette statue P. Richer et H. Meige qui l'ont étudiée. Il s'agit de convulsions de nature hystérique. « La figure de la femme est particulièrement bien traitée et il

comme par une main magique. Puis une voix faible et basse, comme celle d'un jeune chien, se fait entendre. C'est la voix de la Grande Tortue, l'ancêtre de la tribu. On la questionne, et elle répond sur tout ».

Pour être possédé du dieu, le sorcier patagon bat du tambour et agite sa crécelle. Mais chez les Veddahs de Ceylan, il lui suffit de danser jusqu'à ce que les vertiges surviennent.

D'autres races plus civilisées ont des pratiques plus complexes.

Aux Indes, le fakir contemple pendant de longues heures un point imaginaire de l'espace, prend des postures gênées. Certains, prétend-on, restent jusqu'à la mort les bras élevés en l'air.

n'est pas douteux que l'artiste ait eu plus d'une fois l'occasion de voir la variété démoniaque de l'attaque d'hystérie. La bouche ouverte, contournée, la langue tirée de côté, les globes oculaires convulsivement relevés en haut, les muscles sourciliers énergiquement contractés, tous ces détails si caractéristiques sont rendus avec une vérité saisissante.

« Le renversement du corps et de la tète en arrière, la saillie du cou et de la poitrine viennent compléter la ressemblance.

« Le mouvement des bras est fort heureusement disposé pour ajouter encore à l'impression de convulsion violente.

« Les cheveux longs et abondants sont tiraillés en deux directions opposées, en haut par la main gauche, en bas par la main droite, et l'on sait qu'il est fréquent de voir les hystériques en attaque saisir à pleines mains leur chevelure, souvent même s'arracher des poignées de cheveux.

« L'attitude des jambes est moins typique; on sent que l'artiste a été obligé de sacrifier à certaines exigences de métier pour équilibrer son sujet.

« Cette statue mérite une des premières places parmi les monuments figurés qui reproduisent, avec le plus grand souci de la vérité, un désordre pathologique.

Des règles précises pour évoquer sont indiquées dans le livre sacré des Pitris : « L'initié doit se préparer par le jeune et la prière, puis il s'isolera des choses extérieures, s'absorbera dans la pensée unique de l'esprit qu'il veut évoquer. Enfin il prononcera les terribles formules d'évocation qui donnent la mort, quand elles ne sont pas prononcées par une bouche pure. »

A quelle intensité de suggestion doit parvenir le croyant qui prononce ces terribles formules!

Le nirvana ou extase est la félicité suprême des bouddhistes. Afin de n'en être point distraits, au Tibet les lamas contemplatifs (10), semblables à des aigles, ont choisi pour bâtir leurs aires les endroits les plus inaccessibles. Les uns ont creusé leur retraite dans la roche vive ; les autres demeurent dans des cellules de bois appliquées à la montagne comme d'énormes nids d'hirondelles ; quelques morceaux de bois plantés dans le rocher

Fis

— Un ermite à Kiolo d'après une peinture japonaise.

leur servent d'échelons pour monter et descendre.

Ainsi autrefois les moines stylites d'Egypte vivaient sur le haut d'une colonne, immobiles, extatiques. Ainsi aujourd'hui les moines de l'Athos, en haut de leur mont, ne communiquent avec le dehors qu'au moyen de corbeilles. Eux aussi recherchent l'extase en fixant leur ombilic, d'où le nom d'omphalo-psy chiens.

Les Bouddhistes ont des règles plus complexes pour atteindre le nirvana, félicité suprême.

L'approche du moment où le dévot atteindra la possession des qualités surnaturelles, est indiquée par différents signes, tels que rêves agréables, diffusion de parfums délicieux, etc. Il faut faire des offrandes particulières aux Bouddhas, ne prendre ' pendant deux ou même quatre jours que la quantité de nourriture strictement indispensable (10). Alors l'extase arrive et la vision du Dieu. Bouddha apparut ainsi à Hiouen Thsang, clans la caverne sacrée, au vue siècle de notre ère. Le narrateur nous détaille par le menu tous les moyens employés.

Entré dans la caverne, il fit cent salutations, mais ne vit rien. Alors il se reprocha amèrement ses fautes, pleura, poussa de grands cris, et récita ses prières en se prosternant après chaque strophe. Il vit apparaître sur le mur une lueur qui s'éteignit à l'instant. Dans un transport d'enthousiasme et d'amour, il jura de ne pas quitter la grotte qu'il n'eût vu l'ombre de Bouddha. Il continua ses hommages. A la deux centième salutation, la grotte fut inondée de lumière et Bouddha apparut.

Dans le nord de la Chine, les sorcières évoquent les morts. Au bruit des tambours, dans une chambre éclairée par de grandes chandelles et à côté d'une table où se trouvent des viandes et des gobelets de vin, une jeune femme soutenue par deux hommes se livre à une danse particulière. Elle ne tarde pas à entrer dans un état d'exaltation difficile à décrire, prononce des paroles incohérentes, et, les yeux hagards, tombe épuisée sur le sol quand on cesse de la soutenir.

Puis elle se lève, appelle les parents défunts et les interroge. Les assistants observent son visage, triste ou souriant, et lui posent des questions auxquelles elle répond comme si elle était l'écho des défunts.

Chez les Romains existait une pratique analogue; par les crises hystériques se faisait révocation des morts. Lucain, clans sa Pharsale, montre l'évocation d'un soldat romain par une mégère sur l'ordre de Sextus, fils de Pompée, qui veut connaître le résultat de la bataille de Pharsale.

Les Chamans ou prêtres mongols pratiquent l'hypnotisme. Bizarrement attifés, chargés de sonnettes et de ferraille, ils opèrent en battant du tambourin magique et fixent, en sautant et hurlant, une ouverture pratiquée dans la partie supérieure de la hutte ou de la tente. Ces exercices les font tomber en catalepsie , accident tenu pour très heureux. Après ces attaques, ils peuvent sûrement rendre des oracles.

Les devins ne recherchent pas seulement quelques accès, ils s'attachent à devenir hystériques. Un des moyens les plus sûrs et les plus usités, est le jeûne

(14). Il est en honneur dans nn grand nombre de religions, et est regardé comme le plus sûr moyen de se mettre en communication avec la divinité. Les visions arrivent à la suite de ces jeûnes. Le Groenlandais, perdu dans la contemplation, amaigri par le jeûne, est secoué à chaque instant par d'horribles convulsions et assiste à d'effroyables scènes : il voit avec épouvante défiler devant lui des figures imaginaires d'hommes et d'animaux qu'il prend pour des apparitions d'esprits.

Certains sujets très hystériques s'exercent à jeûner pour devenir sorciers. A Haïti, le jeûne constitue la plus grande partie de Y éducation de quiconque prétend à cette fonction.

Pour devenir magicien chez les Abipones, il fallait s'asseoir pendant plusieurs jours sous un vieux saule au bord d'un lac, et s'abstenir de nourriture jusqu'à ce que le corps et l'esprit, devenus libres et légers, fussent capables de percer l'avenir.

Les Zoulous n'ont pas confiance en un prophète gras. Il est chez eux passé en proverbe « que le corps rempli constamment ne saurait apercevoir les choses secrètes ».

Par le jeûne, le yogi hindou se prépare à voir les Dieux. Suivant la légende, le roi Vasava Datta et sa femme, après avoir fait solennellement pénitence et jeûné pendant trois jours, virent en songe Siva et conversèrent avec lui.

Le jeûne est aujourd'hui encore en honneur parmi les prophètes et illuminés. Dans une secte religieuse russe, le néoschtoundisme, le jeûne est en honneur

au point que la plupart jeûnent plusieurs fois par semaine. Un sectaire s'abstint môme de manger pendant cinquante jours. D'ailleurs l'état hystérique facilite les jeûnes prolongés; souvent sans motif religieux, les hystériques refusent toute nourriture. Le jeûne provoqué par l'hystérie contribue ici à l'entretenir.

Les bains à l'étuve sont d'un emploi fréquent chez les sauvages des deux Amériques en tant que moyen curatif et que rite religieux. On les prend dans de petites huttes très basses, au moyen d'eau chauffée avec des pierres. La congestion cérébrale détermine le délire et les hallucinations. La sueur est regardée comme une offrande agréable aux esprits.

Souvent il est difficile de parvenir au grade de magicien ; on passe un concours qui n'est pas moins pénible que ceux qu'on impose à la jeunesse française.

Chez les Algonquins, le postulant au titre de sorcier, après des jeûnes répétés, raconte ses visions aux vieillards de la tribu qui jugent s'il est doué du don de prophétie.

Le sorcier australien doit compléter son initiation au monde des esprits, grâce à une extase qui dure deux ou trois jours.

Chez les Esquimaux, il y a des sorciers vulgaires et d'autres en titre ou angeloks. Ceux-ci s'imposent une initiation volontaire : un temps de retraite, des jeûnes après lesquels ils finissent par avoir des visions, des convulsions.

D'autres fois la charge de sorcier passe du père au

fils. Chez les Ghamans, cette profession tend à devenir héréditaire dans certaines familles.

Chez les Zonlons, il en est souvent de même, d'après le Dr Callaway. Il rapporte des symptômes accusés par un de ces devins. L'homme appartenait à une famille très nerveuse et dont presque tous les membres devenaient sorciers. C'est un poids énorme qui l'accable, des rêves effrayants, des visions qu'il a tout éveillé, des airs qu'il sait chanter sans les avoir jamais appris, la sensation d'un transport à travers les airs. Enfin parfois le jeûne ne suffit pas et le devin a recours à des drogues.

On use des poisons les plus variés. Nombre d'entre eux ne sont pas encore dans notre pharmacologie.

Le sorcier de Guyane, jeûne et se flagelle, avale une potion composée de jus de tabac qui amène des vomissements sanguinolents. Alors il est arrivé à l'état de convulsionnaire et mérite la confiance. Souvent on ajoute au jeûne l'emploi de la poudre de cohoba ou de cutupa que les insulaires des Antilles et les Omaguas, riverains de l'Amazone, s'introduisent dans le nez en l'aspirant à l'aide d'un tuyau en forme d'Y et dont l'usage produit une ivresse qui dure vingt-quatre heures.

Ailleurs on emploie des narcotiques, comme la graine du datura sanguinea chez les Indiens de l'isthme de Darien, ou la potion que prenaient les prêtres du Pérou pour converser avec les fétiches et qu'ils préparaient avec la même plante.

Les Mexicains provoquaient du délire à l'aide d'une infusion de graines d'ololiukqui.

Les sorciers du Brésil avalent la fumée de tabac pour tomber en extase. Dans le bas Amazone, on emploie couramment le parica comme substance hypnotisante.

Nos ancêtres, les Aryens avaient déifié le suc fermenté de l'Asclepias acida, « le soma » . Les devins romains buvaient une décoction d'alkékenge pour prophétiser.

La Pythie s'exaltait en respirant les vapeurs délétères qui sortaient du sol.

Les Scythes, d'après Hérodote, s'enivraient avec du chanvre. On en jetait les graines avec des pierres chauffées au rouge dans une auge pleine d'eau placée en une tente hermétiquement fermée.

Pour se rendre au sabbat, les sorciers du moyen âge prenaient des solanées, la jusquiame, la belladone, l'opium dont ils avaient formé une pommade.

En 1660, Gassendi eut occasion d'interroger un sorcier (Physique, 1. VIII, ch. vin). Il rencontra des paysans qui l'emmenaient bien garrotté. Il le fit conduire chez lui et lui promit la liberté s'il disait toute la vérité : « Monsieur, avoua le berger, je vais tous les jours au sabbat. Un de mes amis m'a donné le baume qu'il faut avaler, et je suis reçu sorcier depuis près de trois ans. » Il sortit de sa poche une boîte dans laquelle il y avait un opiat. Il en prit pour lui la grosseur d'une noix, en donna autant au philosophe, lui dit de l'avaler, puis de se coucher sous la cheminée, l'assurant que peu après, il viendrait un démon, sous la figure d'un gros chat, l'emporter au

sabbat, et que les sorciers avaient coutume de s'y rendre portés sur de pareilles montures.

Gassendi feignit d'avaler la drogue, et laissa le sorcier prendre la sienne. Quelques minutes après, ce dernier parut étourdi et comme ivre. Il s'endormit, et pendant son sommeil, il parla continuellement, et débita mille extravagances : il conversait avec tous les démons et parlait avec ses camarades qu'il croyait magiciens comme lui.

Au bout de quelques heures, s'éveillant : « Eh bien, dit-il à Gassendi, vous devez être content de la manière dont le bouc vous a reçu ? C'est un grand honneur d'avoir été admis dès le premier jour. » Il conta ensuite toutes les histoires qu'on débite sur ces prétendus sabbats.

Gassendi le désabusa de son erreur. Il fit devant lui l'expérience de son baume sur un chien, qui s'endormit après avoir avalé le narcotique.

En Orient, on mange du haschich, dont les effets sont bien connus : il donne une grande acuité des sens, provoque des hallucinations ; on s'imagine transporté en des lieux éloignés dont on perçoit tous les détails.

Enfin il dédouble la personnalité (17). Que la pensée se porte volontairement ou par suggestion étrangère sur un être quelconque, un lion par exemple, le sujet ne tardera pas à croire qu'il n'est plus lui, mais l'animal auquel il pense. Il lutte, mais en vain et en arrive à imiter les mouvements et les rugissements.

Pour le fanatique cette transformation était réelle.

L'opium qu'on fume aux Indes, en Chine, en Perse,

est aussi une drogue hallucinante. L'imagination déréglée transporte le fumeur aux pays des souvenirs lointains, la mémoire précise les moindres détails qui apparaissent réels, et les associations d'idées se déroulent fantastiquement sans aucune peine.

Comme nous sommes loin de l'ancienne conception des sceptiques qui considéraient sorciers et devins comme des imposteurs ! Ils sont en réalité les premières victimes et les premières dupes de leur hystérie.

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