CHAPITRE VII
Le sorcier , être malfaisant. — Crimes imaginaires et crimes réels. — Le mauvais œil.
Le puissant est suspecté.
S'il peut faire le bien . il peut aussi faire le mal. L* autorité porte ombrage. Aussi tout n'est-il pas félicité parfaite dans le métier de sorcier. On peut le soupçonner d'actes méchants.
Il ensorcelé , envoûte , donne les maladies et la mort. Le roi vaincu s'en prendra aux sorciers. De même le paysan si la pluie ne tombe pas, si sa récolte ne pousse pas, si l'orage la détruit.
Puis il y a les rivalités.
Tel sorcier, désireux de supplanter un collègue qui emploie la calomnie et le
perd. Les récits des voyageurs sont pleins de procès
et d'exécutions de ce genre.
Fig. 17. — Hystérique démente de la Salpê trière d'après une photographie de P. Londe. Elle rappelle Lien le type de sorcière.
détourne sa clientèle
Tantôt on s'en prend au sorcier parce que ses prédictions heureuses ne se réalisent pas.
Le Bushman ne le paie qu'après accomplissement de sa prophétie, sinon il le dépouille, le mutile d'une oreille, le tue même. Souvent on le soupçonne d'avoir jeté des sorts sur un notable. Le voilà traduit devant le palabre et jugé par les anciens ; s'il est coupable, la mort.
Un nègre se croit ensorcelé, il en perd le boire et le manger, a des visions, terrifie le village et finit par désigner un sorcier. Gare à celui-ci s'il a déjà mauvaise réputation.
Des maléfices ont été commis. Pour en connaître l'auteur, les Cafres s'adressent à une vieille femme qui exerce la seule magie bénigne. Elle s'endort afin de voir en songe le sorcier, et tous l'attendent en chantant, dansant et frappant des mains. Puis elle sort de la hutte, reçoit clés zagaies, fait mine d'hésiter, rentre à nouveau. Alors elle se peint de blanc le contour de l'œil, le bras et la jambe gauches, de noir les mêmes parties du corps, adroite, se ceint les hanches d'un tablier, sort, hésite encore. On la couvre de manteaux, on l'implore. Elle court à travers la foule et, du bois des zagaies, frappe le coupable.
Si lesManganias soupçonnent un maléfice, un sorcier charme deux bâtons qu'il remet à quatre jeunes gars. Chacun en prend une extrémité et ils les mettent en croix. Ainsi unis en grappe, ils courent et tournoient, furieux, les traits convulsés, l'écume à la bouche, tombent enfin épuisés devant une cabane du village : celle du coupable (27).
Un songe peut désigner le sorcier criminel. Pour obtenir cette révélation, dans certaines parties de l'Inde, au-dessus d'un amas de balayures, on suspend dans une corbeille la divinité avec des grains de riz, des parfums et des fleurs; on se couche non loin dans un endroit pur, la tête tournée vers l'Orient, on chante une formule déterminée, puis on observe un profond silence et l'on s'endort. Le sorcier apparaîtra dans le rêve.
Quelqu'un meurt-il subitement, la mort ne paraît point naturelle. Quel sorcier Fa tué ?
Chez les Somraïs, dit Nachtigal, deux prêtres saisissent le mort par les pieds et par la tête. Ils marchent en hésitant d'abord ; puis peu à peu l'esprit du mort les envahit, ils accélèrent et ne s'arrêtent qu'à la maison du coupable.
Chez les Saras, le prêtre se coiffe d'une gerbe de certaines plantes. Il hésite, puis, poussé par la volonté divine, va droit au coupable (27).
Marcel Monnier nous a fait une description saisissanté des funérailles de Namarou. Le féticheur et ses acolytes, portant la civière, se dirigent vers le temple. Le féticheur invoque Sakarabron.
« Les deux hommes ont placé la civière sur leur tête : frémissants, ils attendent, ils hésitent. Indifférents tout à l'heure, un frisson les secoue, leurs faces se convulsent ; ils fléchissent sous le léger fardeau. Ils ne s'appartiennent plus ; un singulier phénomène de suggestion en fait les dociles instruments du sorcier qui, d'un geste irrésistible, les ploie, les lance en avant.
Ils détalent, ils bondissent, parcourant le village
en tous sens, heurtant les cases de-ci de-là. Parfois, ils s'appuient à une porte, aux écoutes, et repartent d'un train fou.
Il est plus de midi quand, pour la vingtième fois, les deux énergumènes reviennent près de l'enclos sacré, où ils s'arrêtent enfin haletants, une écume aux lèvres. Ils s'adossent têtus, à la palissade, d'où l'on ne peut les arracher. Le crime n'a pas été commis par un humain. C'est de là que, la nuit dernière, les fétiches ont frappé Namarou. Elle est jugée maintenant ; son corps ne reposera pas dans la terre ; on l'abandonnera dans les bois (11). »
D'autres fois le mort lui-même réclame la punition de celui qui lui a jeté un sort. Les survivants interrogent le cadavre, et interprètent certains signes comme des réponses.
L'acte méchant n'est pas toujours imaginaire. Les sorciers peuvent être victimes de leur hystérie. Ils obéissent à des impulsions qui leur font commettre des crimes. En Sibérie, on relate chez les tribus indigènes de nombreux cas de myriachite , actes insensés, parfois criminels, irrésistibles, commis malgré la volonté du sujet (28).
A Java, un fanatique se prend de colère insensée. Il détale par les rues, kriss en main, frappant de-ci de-là. On s'enfuit terrifié, puis on traque la bête fauve et on la tue.
Mêmes faits, dits jumping, peuvent se produire dans l'Amérique du Nord.
D'autres fois la méchanceté est voulue. Le sorcier
profite réellement de son pouvoir suggestionnant. Les Ezidi, petit peuple de la Turquie d'Asie, ont un culte particulier pour le diable. Si on trace avec le bout d'une canne un cercle sur la terre autour d'un Ezidi, il y restera enfermé et n'osera jamais franchir
Fig. 18. — Bas-relief prophylactique (hauteur 0m,ol largeur 0m,4S) étudié par Millengen et Bœttiger. Ou y voit l'œil qui fascine les animaux.
la ligne fascinatrice. Il se débattra comme une bête fauve dans sa cage, il y mourra de faim, mais restera quand même cloué sur place. Les Arméniens et les Mahométans s'amusent souvent à tracer ce cercle maudit autour des Ezidi endormis, et à assister à leur rage au réveil (15).
On craint donc les sorciers, bien qu'on les vénère. On les paie de leurs bons offices, mais on se venge de leurs maléfices. La crédulité va même plus loin.
Elle ne craint pas seulement l'acte, mais le pouvoir malfaisant. Cette puissance hypnotique réside surtout dans le regard, qui trouble et fascine, du jettator ou mauvais oeil, Ce pouvoir fascinateur est surtout connu des Napolitains, mais d'autres peuples l'ont observé. Australiens, Néo-Calédoniens, Indiens d'Amérique, etc., etc., craignent le mauvais œil. Pour les Laotiens, les rayons qui en sortent donneraient la mort. Contre lui, on emploie les amulettes. Ainsi faisaient les anciens Romains (fîg. 18), ainsi font encore les Turcs, les Juifs du Maroc, les Cypriotes. Les Harrars d'Afrique s'en préservent au moyen d'une décoction de plantes.
En quoi consiste le mauvais œil? Les descriptions en ont beaucoup varié.
« Ceux-là charment facilement, dit Didymus, qui sont maigres et mélancoliques, ont deux prunelles en chaque œil, ou bien l'effigie d'un cheval en l'un d'eux, ont les yeux enfoncez et comme avaliez en une fosse (29). »
« Parmi les modernes, nous dit Tuchmann, seuls les Italiens méridionaux, nous ont donné du fascinateur inconscient une description complète : il est maigre, a le visage creux, le teint pâle, de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du crapaud et qu'il masque ordinairement avec des lunettes : le nez est gros et le regard perçant. Dans la province de Naples, le fascinateur est plus dangereux s'il porte des lunettes. En Sicile, le portrait subit quelques modifications : le teint est olivâtre, les yeux petits, le nez long et crochu, et le cou long.
« Chez nous, on considère comme très dangereux les gens aux yeux caves, ombragés de sourcils proéminents, qui exhalent des aisselles une odeur désagréable ou se font remarquer par leur malpropreté et leur mine basse ; qui louchent, ont des yeux vert de mer, d'un éclat sombre et d'une expression sinistre. En Allemagne, les gens, aux yeux sombres, perçants, caves et rouges ont le mauvais œil. En Espagne, les fascinateurs ont de gros yeux vairons, de couleur incertaine ou variée, ou les prunelles de couleur différente ou d'inégale grandeur. Les peuples slaves se défient des yeux profonds, très convexes et au regard sombre. En Russie, l'œil noir est particulièrement malfaisant. Les Turcs et les Syriens redoutent les gens dont le cristallin est bleu clair ou gris. Dans la Haute-Egypte et sur les rives de la mer Rouge, les yeux des fascinateurs sont les mêmes que ceux des autres individus, mais ils sont creux et paraissent vides.
« Les Gircassiens reconnaissent aux yeux le jettator. En Masonie, si Ton est regardé par une personne qui a les yeux malades, on devient ensorcelé. Aux îles Havaï, des malheurs sont à craindre si l'on rencontre une personne dont les yeux sont malades ou enflammés.
« Dans le Rerry, on reconnaît les jettators à leurs mœurs sombres et bizarres. Ils cherchent constamment la solitude ; autant ils parlent et gesticulent lorsqu'ils sont seuls, autant ils se montrent tranquilles et silencieux en compagnie. Ils ont l'œil perçant et subtil ; mais ce n'est que par éclair, disent
les paysans, qu'ils envisagent les gens, car d'habitude, ils regardent en dedans.
« En Italie et en Styrie, les individus qui louchent sont fascinateurs. Chez les Gypsies anglais, ils portent malheur. « Ne fixe point ton regard sur le « louche, il te donnerait le mauvais œil, » disent les Turcs.
« En Transylvanie, en Styrie, en Carinthie et en Hongrie, le pouvoir de. fascination est spécialement attribué aux gens dont les sourcils se joignent audessus du nez ; en Irlande, à ceux qui ont des sourcils noirs proéminents.
« Enfin, on peut reconnaître un fascinateur à la couleur rouge de ses cheveux ou de sa barbe. Les roux, ont toujours eu mauvaise réputation. Dans l'Egypte ancienne, ils étaient injuriés et outragés ; pendant les jours caniculaires, ils étaient sacrifiés sur le tombeau d'Osiris. On avait également de l'aversion pour eux en Chine, dans les îles de la Méditerranée et en Ecosse ; ils sont encore très suspects aux Turcs. Les chrétiens représentent volontiers Judas Iscariote avec une barbe rousse : « Ne laisse pas l'œil d'un homme rouge s'arrêter sur toi, » est, en Irlande, une locution familière. « Barbe rouge, espèce de diable, » « barbe rouge, va au diable, » dit-on en Allemagne et dans le canton d'Argau. Chez les Basques, il faut également éviter les gens à barbe rousse (26). »
Le type que l'on craint le plus est celui qui diffère beaucoup du commun de la race, car son étrangeté frappe et porte à craindre.