CHAPITRE IX
Les hystériques, fondateurs de religion. — Israël- — Jésus, le christianisme. — Les sectes réformistes. — Les nouvelles religions en Russie.
L'hystérie ne contribue pas seulement a maintenir les religions, elle les crée. Dans l'extase, l'humain croit être en rapport avec Dieu; ce que lui dit ce dernier passe pour article de foi. Ainsi saints et prophètes ont pu fonder les religions ou les modifier par la suite (fig. 23).
« La manie de se croire inspiré, dit Calmeil, de se croire et de se dire prophète, s'est montrée si fréquente parmi les sectaires de toutes les religions, que le choix des exemples, propres à caractériser ce triste état maladif, peut seul causer quelque embarras (63). »
Les fous seuls sont hallucinés, pensait-on autrefois. On sait aujourd'hui que les hallucinations peuvent survenir chez les hystériques sous l'empire de violentes émotions.
Or parmi eux, certains peuvent être hommes de génie. Dans leur hyperexcitation, ils auront des visions, diront des paroles sublimes, émerveilleront et persuaderont les masses.
Le génie côtoie de près la folie, prétend Lombroso. Sans aller aussi loin, force est d'avouer que la fatigue cérébrale imposée par des pensées inces-
Fi°\ 23. — Sainte Monique et saint Augustin par Ary Scheffer. (Louvre. L'attitude extatique est très fidèlement reproduite.
santés amène souvent une déséquilibration, un état nerveux qui prédispose aux phénomènes hystériques. Sans rappeler la foule d'exemples qu'on a cités en ces temps-ci, notons qu'il est fréquent de voir des esprits géniaux, en dehors de toute idée religieuse, avoir des extases et des hallucinations.
Apollonius de Tyane, au milieu de ses discours, s'arrêtait les yeux hagards.
Socrate avait un ^double, un génie familier parlant en lui, l'avertissant des dangers qu'il courait, lui et ses amis. Il s'arrêtait parfois les yeux hagards en quelque endroit qu'il se trouvât. On le vit au siège de Potidée, arrêté debout, clans la campagne et il resta ainsi depuis le matin jusqu'au soir.
Malebranche prétend avoir entendu distinctement en lui, la voix de Dieu.
Descartes, après une longue retraite, fut suivi par une personne invisible qui l'engageait à poursuivre les recherches de la vérité.
Byron s'imaginait parfois qu'il était visité par un spectre, mais il reconnaît que cet effet était dû à la surexcitabilité de son cerveau.
Le Dr Johnson entendit distinctement sa mère l'appeler. Elle habitait alors une ville éloignée.
Pope, qui souffrait beaucoup des intestins, demanda un jour à son médecin quel était le bras qui semblait sortir de la muraille.
Gœthe assure avoir aperçu un jour l'image de sa propre personne venir à sa rencontre, etc. (17).
Quand les esprits géniaux s'appliquent aux idées religieuses, leur influence est grande. Mais pour avoir le courage de lutter contre les idées reçues et d'innover, il faut une exaltation dont les hystériques surtout sont capables.
Prenons la Bible ; ne rappelle-t-il pas les devins actuels, ce Moïse qui fonda la religion israélite ? Il interprétait les songes, faisait jaillir les sources avec
sa baguette, appelait des fléaux sur l'Egypte. Au Sinaï, il se met en rapport avec Jéhovah. Dieu lui parle dans la nuée au bruit de la foudre et lui dicte le Décalogue.
Les prophètes furent nombreux parmi les Juifs ; mais la religion étant fixée, leur rôle se borna plutôt à la maintenir : ils menaçaient de la colère céleste et agissaient sur le gouvernement. Ils avaient une telle importance sociale que Samuel institua dans plusieurs villes des écoles de prophètes où ils étudiaient la poésie, la musique, les traditions, nationales.
« Jamais, dit Bossuet, la communication des prophètes avec Dieu n'éclatait avec tant de force que durant les temps de désordre, où il semblait que l'idolâtrie allait abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les prophètes faisaient retentir de tous côtés, et de vive voix et par écrit, les menaces de Dieu et le témoignage qu'ils rendaient à sa vérité. Les écrits qu'ils faisaient, étaient entre les mains de tout le peuple, et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles futurs. »
Examinons la vie d'un de ces prophètes, Saiïl. Les versets qui sont consacrés à ses crises, prouvent leur nature hystérique. Il fut initié aux pratiques du prophétisme. Dans ses accès, il voulait tuer David, mais ces crises étaient passagères, il se calmait aux sons de la harpe et tombait dans le repentir.
Comme le note Dieulafoy (37), ces remarques apportent une preuve inattendue à la valeur histo-
rique de ce chapitre cle la Bible, car l'auteur ignorait la nature du mal qui tourmentait Satïl et pourtant il Ta fort bien décrit, montrant aussi la longue patience de David, ce qui grandit beaucoup la gloire de ce dernier.
Parmi les prophètes, plusieurs exercèrent une influence décisive sur l'histoire religieuse. Ils se faisaient les interprètes des aspirations populaires qui autrement eussent été comprimées et préparaient les événements par le seul fait de les avoir annoncés. Isaïe, chantant le retour cle la captivité, annonçait que Jérusalem se relèverait plus brillante et plus belle. Les nations accourraient clans ses murs pour y chercher le Seigneur. Tous les peuples allaient être appelés au vrai culte. Jéhovah ne serait plus seulement le Seigneur d'Israël, mais le dieu des nations.
Samuel avait déjà réclamé contre les sacrifices : « Sont-cedes holocaustes que le Seigneur demande? Écouter sa parole est au-dessus cle tous les sacrifices ; l'obéissance vaut mieux que. la graisse des victimes. »
Zacharie avait prédit la transformation des jeûnes du quatrième, cinquième, septième et dixième mois en des jours de joie, cle plaisirs et de fêtes.
Enfin le Messie était annoncé. Moïse déjà avait dit : « Du milieu de vos frères, Dieu suscitera un prophète semblable à moi, écoutez-le. »
Isaïe prédit : « Un petit enfant nous est né, le sceptre repose sur son épaule et son nom est : l'ange du grand conseil.
Cet enfant, ce roi du nouvel âge d'or et d'innocence, sera de la race de David.
L'esprit de Dieu reposera sur lui, l'esprit de sagesse et d'intelligence, l'esprit de force et de conseil, l'esprit de science et de piété.
Il ne jugera pas suivant la gloire, il ne décidera pas suivant qu'il aura entendu, mais il fera droit au pauvre, il répondra aux humbles. Il frappera la terre de sa parole, et le souffle de ses lèvres tuera l'impie. »
La première Apocalypse, le livre de Daniel, donna aux espérances messianiques leur dernière expression. Israël avait placé l'âge d'or dans l'avenir et l'attendait, anxieux.
On le voit, Jésus annonçant son caractère divin, ne faisait que justifier les prophéties antérieures. Celles-ci viennent donner une nouvelle force à la nouvelle religion.
D'autre part, à l'époque de Jésus, les esprits étaient exaltés, les fanatiques abondaient. On s'insurgeait contre les écussons votifs, les aigles, les ouvrages d'art élevés par les Hérodes et où la loi mosaïste n'était pas toujours respectée. La secte des Zélotes ou Sicaires s'imposait pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la loi.
Juda de Gamala et le pharisien Tadoch, niaient la légitimité de l'impôt, affirmaient qu'il n'y avait de maître que Dieu seul et que la liberté vaut mieux que la vie. La sédition fut écrasée.
Israël était alors un terrain favorable aux inspirés, un terrain hystérique. Aussi les prophètes abondaient. Partout prêchaient des inspirés portant la
HYPNOTISME, RELIGIOx\
parole de Dieu ; quelques croyants s'attachaient à eux, puis, aux premiers revers, la nouvelle église disparaissait. La remarque en fut faite par un pharisien Gamaliel au tribunal qui voulait faire mourir
Fig. 24. — La tentation du Christ, par Ary Schcfïcr. (Louvre.)
les apôtres : « Ne vous mêlez point de ces gens-là, laissez-les aller. Il y a quelque temps, il apparut un certain Théodus qui prétendait être quelque chose de grand. Quatre cents hommes environ s'attachèrent à lui, mais il fut tué et tous ceux qui avaient cru en lui, se dispersèrent et furent réduits à rieiio Judas de Galilée s'éleva après lui dans le temps dn
dénombrement du peuple, attira à lui beaucoup de monde, mais il périt aussi et tous ceux qui étaient de son parti furent dispersés. »
Jésus lui-même était-il hystérique ? Les évangiles n'autorisent pas cette affirmation, car ils lui attribuent un caractère doux, serviable et tranquille qui est bien exceptionnel chez les névropathes. Pourtant il avait des tristesses et des doutes. Il conversa sur la montagne avec le démon (fig. 24).
Enfin quelques auteurs ont prétendu qu'il n'était pas mort sur la croix, mais tombé en léthargie. Il se serait réveillé dans la tombe, se serait enfui, aurait réellement vu les apôtres et conversé avec eux, et serait mort obscur dans les montagnes en cherchant à rentrer chez lui (38).
Il convient d'être très prudent dans ce genre d'affirmations qui ne peut avoir de garanties suffisantes.
Les fervents du christianisme, depuis la mort du Christ jusqu'à nos jours, fondateurs d'ordres, prêcheurs, saints, étaient plus ou moins atteints d'hystérie. On trouve dans le récit de leur vie des hallucinations de la vue et de l'ouïe, des extases, convulsions, etc., etc.
Pour n'en citer que quelques-uns des plus célèbres, sainte Thérèse entendait des voix lui promettant de ne pas l'abandonner, voyait saint Paul et saint Pierre à ses côtés.
Saint Vincent Ferrier (39), né à Valence en 1350, avait un pouvoir oratoire irrésistible. Mais parfois, quand il prolongeait sa prédication, il s'arrêtait au
milieu de son sermon et entrait en extase, voyant saint Dominique, son patron. Puis il reprenait son discours, disent les historiens, avec une éloquence moins humaine que divine. Aussi des flagellants le suivaient-ils partout, donnant l'exemple d'un profond repentir. Malades et possédés accouraient. Et le saint chassait les démons.
Un homme vient un jour l'insulter, lui reprochant d'avoir converti sa maîtresse et tout à coup, s'agite comme un furieux, hurle, grince des dents, en proie au démon. Sur Tordre du saint, il reste immobile, ses membres se raidissent et il devient semblable à une statue. Ferrier ordonne au diable de s'en aller, et sa victime tombe à terre. Au réveil, elle demande à se confesser.
Mieux encore, il fascine des gens qui levaient déjà Tépée pour le tuer, parce qu'il les avait fait quitter par leurs maîtresses : ils tombent à genoux, immobiles, sous le regard du saint.
Le doux François d'Assise ne devint religieux que vers la vingt-quatrième année, à la suite d'une apparition qu'il eut après une grave maladie. Il crut voir devant lui le Christ en croix et sentit « la passion du Christ s'imprimer jusque dans ses entrailles, dans la moelle de ses os, tellement qu'il ne pouvait y arrêter sa pensée sans être inondé de douleur ».
Pleurant sur les misères humaines, il errait à travers les campagnes, mendiant pour vivre. Il eut une grande influence sur son temps, faisant pénétrer les idées de travail, de concorde, d'affection entre les hommes. Il chanta la nature et la création dans
le cantique du soleil pour lequel il fit une mélodie. Saint Jean de Dieu (40) fut atteint d'amnésie, oubliant le nom de son père. Frappé, un jour, par un sermon de Jean d'Avila, il confesse ses péchés à
Fis
- Ignace de Loyola guérissant un épileptique. D'après une esquisse destinée à illustrer une Vie de saint Ignace de Loyola'.
haute voix, se roule dans la poussière, s'arrache la barbe, déchire ses vêtements et court à travers les
I Ce dessin a trait au miracle suivant :
« Il y avait à l'hôpital un infirme nomme Bastida, qui, depuis de longues années, était atteint de convulsions. Les crises étaient fréquentes, et si violentes que plusieurs hommes pouvaient à peine le contenir. Un jour que sa furie était pire que jamais, le saint, qui était présent, s'approcha du malade, fit une courte prière, les yeux fixés au ciel, et toucha de la main la tète de Bastida. A ce contact, celui-ci ouvrit les yeux comme au sortir d'un profond sommeil, et se trouva si parfaitement guéri, que, de toute sa vie, il ne ressentit plus aucune atteinte de ce terrible mal. » Vie de saint Ignace de Loyola, par Ch. Claire, Plon-Nourrit, 1891, p. 184.)
II s'agit là, à n'en pas douter, d'une de ces guérisons d'at-
rues de Grenade implorant la miséricorde de Dieu. Il fut enfermé quelque temps dans un asile. Par la suite, étant en pèlerinage à la madone de la Guadeloupe, la vierge lui apparut et lui tendit l'enfant Jésus nu avec des vêtements pour le couvrir. Il comprit qu'il s'agissait de recueillir les délaissés et à partir de ce moment, se dévoua à cette œuvre. Il reformates idées hospitalières de l'époque ; donnant à chaque malade un lit, les divisant par catégories, créant des asiles de nuit.
Ignace de Loyola (41) fut manifestement hystérique. Il mena d'abord une vie mondaine. A la suite d'une blessure de guerre, il s'adonne à la lecture des livres pieux. Il a des rêves, des visions, des extases, vit dans les jeûnes et les macérations, se fait mendiant. Il a des crises de léthargie qui durent une semaine, se bat avec les démons, voit face à face Jésus, les anges, les âmes de ses amis. La vierge Marie l'aide en personne dans ses projets. Aussi avait-il le don des miracles, guérissant les paralysés, les convulsionnaires, les personnes atteintes de consomption, chassant les démons du corps des possédés (fig. 25). Sa persévérance lui permit de fonder l'ordre des Jésuites qui fut par la suite si
taque hystérique à la suite de l'imposition des mains, comme en sont peuplées les chroniques de l'époque.
Le malade, dit H. Meige, est en léthargie ; les yeux fermés, la bouche demi-close, la tète tombe mollement sur l'épaule gauche, et le bras du même côté pend, flasque. Tout le corps s'abandonne, inerte, entre les bras de l'homme qui fait elïort pour le soutenir. C'est une masse lourde et sans vie. (Iconographie de la Salpê trière, t. VII.)
puissant. Son tombeau continua à guérir. On fabriqua avec ses reliques une eau miraculeuse ou eau d'Ignace qu'on obtenait en les y plongeant trois fois avec prières.
L'ordre des Jésuites eut, parmi ses plus ardents, nombre d'hystériques. Tel, ce jeune novice, mort à Rome en 1581, à qui la Vierge donnait de temps en temps à goûter le sang de son fils et la douceur de ses propres seins pour le fortifier contre les tentations du diable (44).
Les dissidents et fondateurs de sectes chrétiennes étaient eux aussi, plus ou moins entachés d'hystérie.
Dès les premiers siècles du christianisme, on trouve des prophètes imposteurs. En l'an 200, ïertullien crut au sectaire Montanus qui employait deux femmes extatiques. Elles conversaient avec les anges et Jésus-Christ au milieu de l'église, comme autrefois les païens dans les temples.
D'après saint Gyprien, une femme, qui s'annonçait comme prophétesse, accomplissait de véritables prodiges ; elle marchait pendant l'hiver nu-pieds au milieu des glaces sans en être incommodée, et parlait si bien qu'on exécutait tous ses ordres. Son hérésie consistait à dire la messe et administrer le baptême.
Saint Irénée, évêque de Lyon en 157, écrivit contre la secte des Marcosiens. Leur chef Marc donnait aux femmes le don de prophétie en leur disant : « La grâce descend sur vous » ; si elles arguaient de leur ignorance, il pratiquait certaines invocations pour les jeter dans la stupeur, puis leur disait : « Ou-
vrez la bouche, parlez hardiment et vous prophétiserez. » La prophétesse parlait comme une personne en délire, disant beaucoup de choses vides de sens, mais avec assurance.
Savonarole (40) eut des visions : il voyait du ciel, des épées, des feux pleuvoir sur la terre. Une voix lui ordonna d'annoncer au peuple les malheurs de l'Église, aussi se crut-il envoyé du Christ pour racheter le pays corrompu1.
Plus tard les sectes protestantes se fondèrent avec concours de manifestations hystériques.
I C'est lui qui fut chargé de porter la parole au roi de France, après la fuite des Médicis, parce que les Florentins le regardaient comme doué du pouvoir des miracles et des prophéties.
II s'adressa à Charles VIII avec ce ton d'autorité qu'il était accoutumé à prendre vis-à-vis de son auditoire. Il dit au roi : « Ecoute mes paroles ; le serviteur de Dieu t'avertit, toi qui es envoyé par sa majesté divine, qu'à son exemple tu aies à faire miséricorde en tous lieux, mais surtout dans la ville de Florence.
« Le serviteur inutile qui te parle, t'avertit encore au nom de Dieu et t'exhorte à défendre de tout ton pouvoir l'innocence, les veuves, les pupilles, les malheureux, et surtout la pudeur des épouses du Christ, qui sont dans les monastères. Enfin, pour la troisième fois, le serviteur de Dieu t'exhorte à pardonner les offenses. Si tu fais toutes ces choses, ô roi ! Dieu étendra ton royaume temporel et te donnera en tous lieux la victoire. »
Ayant repris vertement le roi des désordres qu'avait commis son armée et de sa négligence à réformer l'Eglise, il l'avertit que, s'il ne changeait pas de conduite, Dieu ne tarderait pas à l'en punir sévèrement.
Quelque temps après, arriva la mort du dauphin, que l'on regarda comme un accomplissement de cette menace ; ce qui fut certain, c'est que Charles, troublé par ces prophéties, abandonna la route de Florence et prit celle de Pise.
Savonarole finit mal. Il fut jugé en 1498 comme sorcier, condamné au feu, et brûlé vif le 23 mai.
Luther a des hallucinations de Louïe, il voit Satan, discute avec lui au sujet de la messe, et attribue ses douleurs physiques aux artifices du démon.
Henri Nicolas de Munster fonda à Munster, vers Tan 1540, la secte familiste. Il prêchait la communauté des biens, se vantait d'être plus que le Christ. Cette secte eut des extatiques. Elle reparut en Angleterre où David Georges, anabaptiste, s'annonça comme fils de Dieu, rejeta le culte extérieur, réduisit la religion à une contemplation silencieuse.
Les Méthodistes, autre secte anglaise, se laissaient conduire comme des enfants. Un rien les transportait ou les abattait.
Ils se réunissent en une fête d'amour où ils soupirent et gémissent à l'envi. Ils s'imaginèrent qu'une certaine nuit, à une certaine heure, le monde allait finir (42).
Ils passèrent le jour précédent et cette nuit dans les gémissements et les prières, puis se persuadèrent que le ciel ainsi imploré avait fait grâce.
Quakers signifient trembleurs. Cette religion fut fondée au milieu du xvne siècle par Guillaume Fox. Ils se réunissent dans des salles, attendant avec recueillement l'arrivée de l'Esprit. On reconnaît l'inspiré au tremblement qui le saisit, et parfois va jusqu'à la convulsion. Tous écoutent ses paroles comme émanant de Dieu.
Les Quakers se livraient à des actes insensés. Certains s'enfermaient dans des creux d'arbre et y restaient en léthargie jusqu'à quatorze jours.
Uneprophétesse reçut du Saint-Esprit l'ordre de se
présenter devant le parlement, une cruche en main, de la briser à terre, s'écriant : « Ainsi vous serez mis en pièces. »
Un fanatique, ayant de même reçu l'ordre de tuer tous les représentants du royaume, en blessa plusieurs.
Une folie répandue consistait à se promener nu, comme Dieu vous avait créé. A l'entrée du prophète James Nayler à Bristol, hommes et femmes se
Fi?. 2fi. — Contorsions en arc de cercle dans l'attaque hystérique.
dépouillaient de leurs vêtements, pour les jeter aux pieds de son cheval. Une prophétesse se rua toute nue dans la chapelle de Whitehall en présence de Cromwell.
Le précepte de la nudité était d'ailleurs plus ancien. Picard fonda les Adamites qui allaient nus et pratiquaient la communauté des femmes.
Exterminés par les Hussites en 1347, ils reparurent sous le nom de Turlupins qui allaient nus à travers bois et coïtaient publiquement . Contraints par le froid à se couvrir, ils laissaient nues les parties génitales.
Au xvne siècle, un grand nombre d'inspirés furent brûlés qui se prétendaient le Messie.
De nos jours, les hallucinés fondateurs de religion sont encore nombreux. On les écoute parfois, comme ce Joé Smith qui eut des révélations et fonda la religion mormone.
Parmi les sectes protestantes si nombreuses aux Etats-Unis, certaines se réunissent en vastes meetings, où se développent des épidémies de convulsionnaires : ces faits s'observent surtout chez les nègres méthodistes ou baptistes1.
Ces meetings se tiennent en plein air dans des camps ou revivais. Plusieurs milliers de personnes s'y réunissent, les prières s'y font en commun et les prédicateurs s'efforcent de raviver la foi des fidèles.
On rapporte que des milliers de personnes sont prises à la fois de convulsions (fîg. 26). D'autres tombent à la renverse en léthargie, insensibles, semblables à des cadavres. D'autres enfin prophétisent ou délirent.
Dans les réunions salutistes, la suggestion joue son rôle par les chants, par la musique étrange, et les confessions publiques.
Saints, possédés et prophètes ont aujourd'hui même en Russie un champ de culture merveilleux
1 Le Dr John Chapman a étudié ces crises convulsives : elles débutaient par une perte de connaissance, puis les convulsionnaire entraient dans une phase d'hallucinations avec exclamations, délire et poses expressives. Il signale l'arc de cercle hystérique à la période des contorsions. Enfin les crises étaient parfois suivies de mutité, surdité, cécité, paralysie partielle, tous accidents passagers.
(19). Le paysan russe, à la fois ignorant et exalté, est des plus faciles à suggestionner aux idées religieuses les plus bizarres.
La Russie a, à l'heure présente, plus de sectes et surtout plus de saints et de thaumaturges que les autres pays réunis. Notez que les systèmes des sectes russes diffèrent beaucoup de l'église établie, à l'inverse des sectes anglaises qui ne sont que des nuances de l'Église réformée. Pèlerins, thaumaturges abondent et certains de ces derniers font fortune. Us commercent du Paradis, accordent l'abolition des péchés, moyennant une somme d'argent. Cronstadt en compte deux cents.
D'autres ne se contentent pas de prédire ou guérir au nom de l'église, ils portent leur examen sur ses pratiques et ses dogmes.
Les schismes russes ont commencé par des subtilités religieuses pour diverger ensuite profondément.
Chaque année voit éclore des schismes particuliers de courte durée. Ici tout un village quitte les travaux des champs pour passer ses journées à prier ou à écouter les commentaires de l'évangile faits par un illuminé.
Apôtres, Prophètes, Demi-Dieux, saints Esprits, courent les villages, semeurs de la bonne parole. Le gouvernement les emprisonne, les envoie en Sibérie. D'autres succèdent, parcourent le pays, engagent les habitants à quitter leurs vieilles croyances et à adopter les dogmes nouveaux, sacrés et salutaires. Les missionnaires orthodoxes contri-
huent à cet état d'exaltation, en organisant des meetings sous la protection des pouvoirs locaux. Certains illuminés acceptent les discussions.
Souvent le point de départ des dissentiments n'est qu'une simple controverse en matière de pratique.
Les Raskolniks prétendirent d'abord avec le patriarche Nikon (1673) revenir aux anciennes pratiques et faire le signe de la croix en commençant de gauche à droite avec deux doigts. Ils firent preuve d'une grande énergie et échafaudèrent depuis tout un système social et religieux. Puis les divergences devinrent profondes, les sectaires arrivèrent à nier l'Église et l'État et rêvèrent un nouvel ordre social.
Presque toutes les sectes connues répudient la guerre, beaucoup refusent le service militaire. D'autres nient le culte, d'autres sont communistes.
Les Stoundistes sont communistes, fuient le cabaret et l'église, condamnent le commerce et échangent les marchandises en nature, ont horreur de la guerre, repoussent toute autorité.
Les Soutaïertzy rejettent le clergé, les images, les sacrements, le service militaire et prêchent la communauté des biens, l'amour, la miséricorde.
LesMolokanes ou buveurs de lait, fondés versla fin du xvni0 siècle, ne boivent que du lait, nient le culte extérieur, ne croient qu'aux deux Testaments, bannissent le luxe, répudient la guerre. D'eux sont dérivés les blancs qui s'habillent en blanc et sont végétariens.
D'autres les Verigintzi avec Tolstoï pratiquent le
principe de la non-résistance au mal. refusent le service militaire.
Les Mormons russes ne travaillent pas. laissent leur terre en friche, passent leur temps en hymnes et en prières, prennent plusieurs femmes.
Les Communs vivent en communauté. La confession est publique. Ils refusent de manger l'oignon, l'ail, le sucre.
Il y a des Négateurs qui nient tout, ne savent rien, appliquent la doctrine de non agir ou de la résignation au mal.
Les sectaires ne se bornent pas aux théories mystiques, ils se persuadent les actes les plus insensés qu'ils croient religieux.
Les Etrangleurs tuent les moribonds, car ils croient à la nécessité du sacrifice humain. On enterre le cadavre dans la forêt sans aucun signe.
D'autres fois les illuminés se tuent, mettent le feu à leur camp, ou se tuent les uns les autres, ou encore se laissent mourir de faim.
Il existe des meurtres religieux. Des gens du village de Stara Moultana ont pendu un mendiant par les pieds, l'ont saigné, ont bu son sang.
Ailleurs les femmes quittent leurs maris, vont nues dans les forets, ne se nourrissent que d'herbes et de fraises et ne font que prier. C'est pour elles la manière de se mettre en rapport direct avec le Christ* Ou encore elles croient voir le Messie dans un prophète et l'adorent.
Sava fonda la secte des Petits-Dieux. Il vit la Divinité et fut proclamé lui-même Dieu. Dans la secte,
il trouva un Sauveur, une vierge Marie ; le Saint- Esprit était une colombe.
Les Fils-de-Dieu dansent follement, d'abord ensemble, puis séparément, jusqu'à arriver à l'extase.
Parmi les Douchobortzi existe une secte, les Napoléoniens qui font un culte du grand homme et croient qu'il reviendra pour rétablir la justice et la félicité sur terre.
Des pratiques hystériques sont regardées comme pieuses. Les Sauteurs s'imposaient le devoir de sauter les uns sur les autres pendant la messe, à l'instar de David qui sautait devant l'arche, Ils arrivent aux convulsions et refont la scène de la résurrection.
Les Chrétiens Mystérieux suivent les règles de Raboff. On se réunit pour lire la Bible, un des commentateurs tombe en extase, la contagion gagne l'assemblée qui se convulsé. Ces séances se répétaient tous les soirs à Saint-Pétersbourg.
C'est surtout dans le sud, entre Cherson et Nicolaief, que fonctionne le plus grand laboratoire religieux de la terre.
Un paysan Téodor Kotkow forme un groupe de paysans, les Mielleux, qui communient avec un pain d'épice spécial.
Les Douchobortzi sont communistes et croient à la communication directe avec Dieu à l'aide de l'Esprit. Ils se sont divisés en plusieurs sectes dont les Molokanes.
Les prophètes molokanes prétendent s'envoler dans
les airs à l'exemple d'Elie. Teréntu Bezobrazof rassembla les fidèles et après avoir prié, les yeux hagards, s'élança de la hauteur d'une colline, mais il tomba piteusement par terre. Les Chalapoutes, dans leur paroxysme, montent sur les toits et se jettent dans l'espace.
La Russie n'a pas seule d'ailleurs le monopole de ces manifestations hystéro-religieuses. Lombroso nous conte la carrière mouvementée de deux saints piémontais ; l'un avait été galérien pendant vingt ans et l'autre était parvenu à réunir sous ses ordres une congrégation composée de plus de trois cents adhérents.
Dans les Abruzzes, à -Vezzola, a été arrêté un Messie vagabond.
Il y a un demi-siècle, en France, un maçon illettré et inspiré, Digonnet, se fit passer àSaint-Jean-Bonnefond, aux environs cle Saint-Etienne, pour le prophète Elie descendu sur la terre et réussit à fonder la secte béguine. Celle-ci, à l'exemple des jansénistes, tient pour révélées toutes les divagations proférées par les hystériques. Les dévots en ont formé un manuscrit volumineux qui remplirait plusieurs volumes. (Voir à Y Appendice.)