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CHAPITRE X

La souffrance agréable à Dieu. — Fakirs et Aïssaouas. — Les Bouddhistes. — Les Jansénistes. — Les crucifiés. — Les martyrs. — Vanesthésie. — Bêtes fauves hypnotisées.

Les fanatiques supportent et s'infligent mille maux , s1 imaginant être agréables à Dieu. Cet héroïsme a étonné. Mais s'ils recherchent la souffrance, c'est que pour eux la souffrance est nulle :

il s'agit presque toujours d'anesthésie hystérique.

Les Fakirs des Indes boivent de l'urine, restent immobiles pendant des années, exposés aux rayons du soleil, fixent ce [dernier, se font écraser par le char sacré dans les fêtes de Jaggernaut.

Ils s'entrent des crampons de fer dans les chairs, et restent ainsi suspen-

F Fig. 27. — Bonze se torturant c!ans un temple. (D'après une peinture chinoise.)

dus au-dessus du sol. Enfin laissant pousser leurs ongles, ils fléchissent les doigts dans la paume de la main. Lentement les ongles ulcèrent les chairs et forment des plaies.

Chez les Musulmans, les derviches ne sont pas moins zélés : dans leurs extases, ils se tailladent les chairs avec des sabres et des couteaux, et subissent l'épreuve du fer rouge.

Ils reproduisent les scènes que nous conte la Bible (36), lorsque quatre cents prophètes des forêts et quatre cent cinquante de Baal criaient comme des fous et se coupaient les chairs. Ou lorsque des bandes de vrais prophètes couraient nus à travers champs, s'approchaient en public des mauvais lieux, se mutilaient les mains, mangeaient de la fiente.

Parmi les plus célèbres, sont aujourd'hui les Aïssaouas, dont maints auteurs et notamment Paul Bert (44) nous ont décrit les exploits. Pour arriver à l'anesthésie, l'Aïssaoua se sert de la musique, invoque Dieu et son maître Mahmed ben Aïssa. A un moment donné, il se dresse, d'un bond il est sur les musiciens et exécute une sorte de danse pyrrhique, en jetant la tête en avant et en arrière, les cheveux défaits. Il aspire avec force les parfums dont la fumée l'enivre. Il s'échauffe, le mouvement s'accélère :

Mon appui est en toi, ô Ben Aïssa

— Mon cœur attristé ne saurait t'oublier,

continue le chœur sur le rythme Ouafir.

Il suffoque bientôt, ses tempes se gonflent ; enfin il roule par terre en catalepsie.

Chaque Aïssaoua fait un exercice spécial. Celui qui se roule à terre aura cette seule spécialité, et celui qui donne son bras à mordre à la vipère cornue ne tentera pas de dévorer des feuilles de cactus ou des moutons vivants. En prenant la rose de Sidî Mahmed ben Aïssa, le néophyte fait choix du genre d'exercices auxquels il se destine durant toute sa carrière.

Il y a d'ailleurs souvent de la jonglerie dans tous ces exercices. Si tel mange du verre, ce sont des lamelles si fines qu'elles ne blessent point. Tel fait semblant d'avaler des cactus, tel autre de manger des scorpions. Et si l'exercice est réel, il les conduit à l'hôpital, victimes d'entérite et de perforation intestinale.

Très curieuse aussi la pratique de se serrer le ventre par une longue corde à nœud coulant, tirée par un groupe d'hommes, pendant que le patient secoue toujours la tête qui semble près de tomber des épaules.

Chez les lamas (10), des faits non moins étranges nous sont racontés. Ils sont probablement aussi exagérés.

Certains lamas, ils sont en général mal famés, s'ouvriraient le ventre. Le sujet ou bokte s'y prépare par de longs jours déjeune et de prière, en s'imposant un silence absolu. Le jour venu, il s'avance au milieu des acclamations de la' foule, s'assoit sur l'autel préparé, ses camarades rangés en cercle commencent les terribles invocations. Le bokte tremble de tous ses membres, arrive à des convulsions fré-

nétiques. Les voix s'animent, le chant aboutit à des cris et des hurlements. Alors le bokte saisit le coutelas sacré et s'entr'ouvre le ventre clans toute sa longueur. La multitude se prosterne et on l'interroge sur l'avenir, sur les choses cachées, et sur le destin. . Les réponses sont regardées comme des oracles.

Puis les lamas reprennent avec gravité leurs prières. Le bokte recueille dans sa main droite du sang de la blessure,'leporteà sa bouche, souffle trois fois dessus et le jette en l'air en poussant un grand cri. Il passe rapidement la main sur la blessure et tout rentre dans l'état primitif, sans qu'il reste la moindre trace de cette opération diabolique.

Ils ont d'autres pratiques ; lèchent un fer rougi, se font des incisions sur le corps sans qu'il en reste quelques instants après la moindre trace, etc.

Chez les Chrétiens, de pareilles manifestations ne sont point inconnues. Les tortures de la chair par le cilice et les macérations sont fréquentes chez les moines. Mais à certaines occasions on est allé plus loin encore.

Au xvin0 siècle l le tombeau du diacre Paris opérait

1 Au xvme siècle François de Paris, diacre de l'église de Paris, défenseur des doctrines jansénistes, meurt en odeur de sainteté et est enterré le 2 mai 1727 dans le petit cimetière de Saint- Mcdard. Bientôt des miracles s'opèrent : les malades font des neuvaines, implorent l'intercession du diacre, baisent son tombeau, châtient leur cliair pour glorifier Dieu et guérissent.

Ces phénomènes durèrent près d'un demi-siècle à partir de 1731. Ils eurent pour témoins Diderot et La Condamine. Des convulsions apparaissent, dont la description rappelle les attaques de grande hystérie. La foule devint si considérable que l'autorité fit fermer le cimetière. Les convulsionnaires se mul-

des miracles et provoquait des épidémies de convulsionnaires qui châtiaient leur chair pour glorifier Dieu. Ces phénomènes durèrent près d'un demisiècle à partir de 1731. Ils eurent pour témoins Diderot et La Condamine.

Il y avait les petits et les grands secours. Les petits secours consistaient en attouchements, pressions, coups modérés sur diverses parties du corps. Ces pressions sur les ovaires et les zones hystérogènes devaient probablement enrayer les crises de convulsions.

Dans les grands secours, les patients se soumettaient aux coups les plus violents sur tout le corps et les supportaient sans souffrance et même avec joie. On les tirait aux quatre membres, on les suspendait par les pieds, on montait à plusieurs sur une planche posée sur leur ventre et le poids n'était pas assez lourd pour dissiper le gonflement des muscles.

Une nommée Charlotte Laporte,àgée de cinquante ans, se faisait, dit Montgeron, frapper et presser les côtes avec une telle force qu'elles auraient dû être mille fois brisées ; ceux qui la frappaient, enfonçaient autant que possible dans son corps les talons de leurs souliers.

Le résultat de cet exercice, dit l'histoire, fut que

tiplièrent alors plus que jamais. Les uns prophétisèrent, parlant des langues inusitées, les miracles éclatèrent de tous côtés. L'épidémie ne s'éteignit que lentement. Carré de Montgeron a décrit minutieusement tous les miracles dont il fut spectateur; on y retrouve les symptômes hystériques.

cette fille qui était bossue devint très droite et on la vit toujours ainsi depuis ce temps-là.

Jeanne Mouler, jeune fille de vingt-deux ans, debout et le dos appuyé contre la muraille, recevait comme un secours bienfaisant dans l'estomac et dans le ventre jusqu'à cent coups d'un chenet de trente livres, assénés par un homme très vigoureux.

D'autres, sœur Françoise et sœur Marie, se firent crucifier et restèrent ainsi plus de trois heures.

La Condamine avait vu le crucifiement de Françoise et nous en a laissé un récit détaillé, dont nous extrayons les passages suivants :

« A sept heures, Françoise s'étend sur une croix de bois, on l'y attache avec des lisières à ceintures audessous des genoux et vers la cheville du pied ; on lui lave la main gauche avec un petit linge trempé dans l'eau qu'on dit être de Saint-Paris ; on l'essuie après l'avoir humectée et touchée avec une petite croix de Saint-Paris, et le père directeur enfonce en quatre ou cinq coups de marteau un clou de fer carré de deux pouces et demi de long, au milieu de la paume de la main entre les troisième et quatrième métacarpiens. Le clou entre de plusieurs lignes dans le bois, ce que j'ai vérifié après en sondant la profondeur du trou.

Même cérémonie pour la main droite qui est aussi clouée. Françoise paraît souffrir beaucoup; mais sans faire un soupir ni un gémissement, elle s'agite et la douleur est peinte sur son visage. Cependant tous les initiés à ces mystères prétendent que ces victimes ne souffrent pas et qu'elles sont même

soulagées par les tourments qu'elles endurent.

A sept heures et demie, on cloue les deux pieds de Françoise sur le marchepied. Il ne coule pas de sang des blessures faites aux mains, mais seulement d'un des pieds en petite quantité ; les clous bouchent les plaies.

A sept heures trois quarts, on soulève la tète de la croix à trois ou quatre pieds de hauteur. Peu après on l'élève plus haut.

Le supplice dura jusqu'à dix heures trente-cinq. Un [peu avant la fin, pour que la représentation fût complète, on lui fît une plaie au côté gauche avec une petite lance et on lui donna à boire du vinaigre avec des cendres. »

Tout cela dans le but de convertir les incrédules et de réchauffer la foi des fidèles.

Ce désir d'imiter le Christ est assez fréquent. On l'observait déjà chez les premiers chrétiens. Schnoudi, moine égyptien célèbre, s'y soumit. Pendant la semaine sainte, nous rapporte Amelineau (39), quand arriva le vendredi des douleurs sincères, il se fit une croix comme celle du Christ Jésus, l'éleva, s'attacha lui-même sur le bois et resta suspendu, les mains étendues. Il endura le supplice une semaine entière.

A notre époque, le père Lacordaire se soumit au même supplice au couvent des Carmes, et resta trois heures sur la croix. Rapprochons de ce cas celui rapporté par Lombroso (40) d'un monomane religieux, un cordonnier vénitien, Mathieu Lovai, qui parvint à se crucifier (fig. 28).

L'anesthésie existait aussi chez les prophètes camisards.

Isabeau, une illuminée camisarde, était anesthésiée, dans ses accès de léthargie. On pouvait l'appeler, la pousser, la pincer, la brûler même, sans quelle parût s'en apercevoir. Tout en paraissant endormie, elle chantait des psaumes et débitait des prophéties. A l'état de veille, elle ne se souvenait plus de rien.

Une autre, saisie par les soldats, redisait mille fois en chemin : « Coupez-moi les bras , coupez-moi les jambes, vous ne me ferez aucun mal. »

L'esprit d'exagération, que l'homme apporte en toutes choses, explique certains miracles où la flamme du bûcher épargne l'élu anesthésié. Selon le « théâtre sacré des Cévennes, » le prophète Clary resta un quart d'heure dans la flamme d'un bûcher sans se faire aucun mal. En réalité, Court rapporte que, d'après un ami intime de Clary, les faits se passèrent autrement. Il ne séjourna pas dans le feu, il y entra deux fois et se brûla au cou et au bras. L'ami restait néanmoins persuadé que le feu aurait dû l'endommager davantage, s'il n'y avait eu dans

Fig. 28. — Crucifiement exécuté sur sa propre personne par M. Lovât. (D'après Lombroso.)

cet événement quelque chose de miraculeux (59). De même les convulsionnaires de Saint-Médard affectionnaient les brasiers. Gabrielle Mouler se mettait sous le manteau de la cheminée près d'un feu très flamboyant. Elle baissait tout le corps dans les flammes, tête première, plongeant parfois si avant dans le feu qu'elle frappait contre les charbons et les tisons enflammés. Cela durait, prétend la légende, un quart d'heure et plus? Il arrivait même quelle ne voulait pas cesser.

Si l'anesthésie pousse les fanatiques à braver les blessures, elle permet également aux martyrs de mépriser la souffrance et la mort et de garder leur foi.

Les débuts du christianisme abondent en faits qui prouvent que souvent l'hystérie amena une insensibilité que l'on regardait comme un attribut céleste. Citons entre mille le martyre de sainte Tatienne qu'on déchira avec des ongles de fer. « Son corps délicat se trouve bientôt couvert comme d'un voile de pourpre, mais, quelques instants après, les blessures disparaissent. » Qui ne sait que dans l'hystérie les blessures saignent peu ou prou. Puis « elle se promène au milieu des flammes en louant le Seigneur ». Ou encore sainte Théodosie qui, sur le chevalet où on la torture, ne laisse échapper ni ptaintes ni soupirs ; « son visage semble s'illuminer d'une joie céleste ». Et saint Laurent sur son gril, etc., etc.

Tous ces faits s'expliquent admirablement par l'anesthésie.

Sainte Blandine était assise sur une chaise de fer rougie au feu et chantait, ravie en esprit, tandis que ses chairs grésillaient et fumaient.

Le martyre n'était pas redouté des premiers chrétiens, qui au contraire y aspiraient ardemment. C'était une couronne glorieuse. En Asie Mineure, ils se pressaient en si grand nombre devant les tribunaux pour demander le martyre, que les proconsuls étaient obligés de les faire chasser par les soldats.

Nos missionnaires nous offrent aujourd'hui l'exemple d'un pareil dévouement. Le mépris de la mort n'est rien à coté de celui de la souffrance. Mais les Peaux-Rouges ne l'offrent-ils pas également, quand ils entonnent leur chant de guerre, liés au poteau du supplice ?

Un des faits les plus curieux est la crainte que les martyrs inspirèrent souvent aux fauves auxquels on les jetait en pâture. Sainte Tatienne renouvela l'exploit de Daniel dans la fosse aux lions. Il ne s'agit là que d'un fait de suggestion animale, bien connu des magnétiseurs et dompteurs. Des faits analogues se sont passés de nos jours.

En 1843, le duc de Malborough (46) opéra sur un chien de cour tellement féroce que personne n'osait l'approcher, l'endormit en moins de trois minutes, montrant les crocs et grondant encore. Il réitéra cet exploit sur un autre chien.

En 1837, J. Barlettde Kingstone, près Cantorbéry, en descendant d'une montagne, aperçut un taureau furieux. Ne voyant pas de moyen de salut, il s'ap-

proche de l'animal irrité en fixant sur lui un long regard qui l'arrêta net. Continuant à agir, il parvint, au bout de deux à trois minutes, à déterminer chez son ennemi un clignotement des paupières. Trois à quatre minutes après, les yeux du taureau se fermèrent et l'animal endormi demeura immobile.

Sans qu'il soit nécessaire d'endormir, les dompteurs intimident les bêtes féroces et les soumettent à leurs caprices. Il suffît de s'en rapporter à ce qu'on a écrit sur leur art.

Àlmezeuil, qui a publié un traité sur ce sujet en 1866, prétend qu'on agit sur les animaux en leur donnant un excès de nourriture à laquelle on mêle certaines drogues débilitantes. « Mais, dit-il, le procédé le plus sûr est encore le sang-froid et le courage. »

« La bête féroce attribue à une force sûre d'ellemême l'audace qui fait qu'on la brave. Elle éprouve une sensation d'étonnementetde surprise craintive. » Et il dépeint le dompteur qui s'avance d'un pas ferme, aborde la cage, en frappant sur les barreaux un coup brutal avec la canne qu'il tient à la main. Il entre résolument, brusquement, et frappe à tort et à travers sans pitié, sans merci...

L'homme sort à reculons, ne quittant pas du regard les bêtes féroces qu'il a plus surprises que maîtrisées.

J'ai cité le passage pour montrer l'importance que l'auteur attache à ne pas quitter du regard l'animal dompté. On prétend même que certains se dilatent la pupille avec de l'atropine pour rendre le regard plus étrange. Il y a donc là un véritable fait de sug-

gestion ; l'animal bravé a peur. Il faut en rapprocher l'histoire citée par Pline.

« Dans un spectacle, dit-il, qui fut donné au cirque, on vit la férocité de l'animal tomber comme par miracle quand on lui couvrit la tête ; il se laissa lier sans résistance, toute son énergie étant dans l'œil. »

Sans doute les animaux féroces auxquels on livrait les martyrs étaient souvent à jeun, ce qui serait une mauvaise condition. Néanmoins elle n'estpas absolue, car (V. Dict. de Larousse, article Dompteur) certains croient que « les dompteurs privent les fauves d'aliments et les polluent ».

En tout cas, l'attitude énergique et calme des martyrs a dû souvent faire reculer les fauves.

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