CHAPITRE XI
Les prophéties peuvent se réaliser grâce à la suggestion.
L'homme a soif de croyances, l'affirmation satisfait sa crédulité. De tout temps, on a ajouté eoi aux prédictions et cru que l'avenir était un livre ouvert où quelques privilégiés pouvaient lire.
Dans l'antiquité, les prophéties étaient du ressort religieux, dévolues aux prêtres et aux prêtresses. Les fidèles se rendaient dans les temples pour y tomber en songe ou en extase, et les devins répondaient oralement ou par écrit, en prose ou en vers. Parfois les réponses étaient obscures, les prêtres se chargeaient de les interpréter ainsi que les rêves. On ne prophétisait pas dans les seuls temples, mais encore dans les forêts, les grottes, les antres. Les sibylles erraient comme les derviches actuels. On recueillait leurs divagations, d'où les obscurs livres sibyllins. Les prêtres lisaient dans les entrailles des victimes, étudiaient le vol des oiseaux. A Delphes, les vapeurs souterraines mettaient la Pythie en délire.
Les dieux dévoilaient l'avenir à ceux qui les priaient, ou même spontanément dans des songes qu'on n'avait point demandés. Aussi l'histoire abonde-t-elle en prophéties réalisées.
Hector, nous dit Homère, annonça à Achille sa mort prochaine, près des portes Scées.
En vain Crésus avait éloigné les armes de fer de son fils Atys. Il en mourut comme l'avait prédit l'oracle ; à la chasse, un compagnon maladroit le frappa de son javelot.
Suivant la prédiction du devin Démophon , Alexandre fut blessé dans une bataille contre Porus. Calanus, montant sur son bûcher, lui avait prédit qu'il le verrait bientôt. Peu de jours après, le roi mourut à Babylone.
L'historien Josèphe connaissait l'avenir. Pendant la guerre juive, il avait prédit exactement la chute de Jotapat après quarante-sept jours de siège et sa captivité. Il échappa, en effet, au poignard de ses concitoyens, qui, réfugiés dans un puits, voulaient tous se tuer. Peu après, il apprit à Vespasien sa future élévation au trône.
Tibère, Galba, Dioclétien eurent l'empire que les devins leur avaient promis l.
Un certain Asclétarion avertit Dioclétien de sa mort prochaine. « Et comment mourras-tu toimême? » demande l'empereur. — « Je serai dévoré par les chiens. » Sur l'ordre de Dioclétien, on le tue
1 Dioclétien, n'occupant encore qu'un grade inférieur dans l'armée romaine, et se trouvant à Tongres dans une mauvaise auberge, eut une discussion avec une druidesse au sujet des vivres qu'elle lui avait fournis : « Vous êtes trop avare, lui disait-elle. — Eh bien? Je serai généreux quand je deviendrai empereur. — Ne plaisantez pas, répartit-elle aussitôt, vous serez empereur lorsque vous tuerez « aper » ; c'est-à-dire le sanglier.
Dioclétien, depuis ce moment, conçut l'espoir d'arriver à
et on se dispose à le brûler. Mais un orage disperse les exécuteurs et des chiens viennent dévorer le cadavre.
Brutus, qui combattait pour la liberté, vit apparaître en songe une figure étrange. « Tu me verras dans les champs de Philippes, dit-elle ; puis elle disparut. Il la revit avant la bataille où il périt.
Calpurnie, épouse de César, l'avait vu en songe percé de coups, la veille de sa mort.
Et ce chevalier romain qui vit en songe un gladiateur le tuer : un coup maladroit le frappait le lendemain au cirque.
Les oracles aimaient parfois à se divertir, faisant des jeux de mots équivoques pour tromper les humains.
Grésus attaqua Cyrus, confiant en l'oracle de Delphes qui lui avait prédit qu'il détruirait un grand empire : c'était le sien.
Hamilcar, assiégeant Syracuse, fut averti en songe qu'il souperait dans cette ville. Il y soupa comme prisonnier.
l'empire, mais il dissimula et fit semblant de rire du propos de son hôtesse. Cependant, croyant qu'il s'agissait d'un sanglier, il se livrait à la chasse de ces animaux et avait soin de les tuer de sa propre main. Voyant Aurélien, Probus, Tacite, Carus, se succéder tour à tour sur le trône, il disait : « Je tue toujours les sangliers, mais c'est un autre qui les mange. »
Enfin l'empereur Numérien fut assassine par Arrius Aper, dont Dioclétien avait épousé la fille. Dioctétien était présent. A peine le crime fut-il connu, que la multitude accourut demandant quel était l'assassin. « Le voilà, dit Dioclétien, en frappant Aper de son épée. » Puis il s'écria : « Je l'ai donc enfin tué ce fatal sanglier ! » En effet, il succéda à Numérien.
Le christianisme ne put abolir la croyance aux prédictions ; seulement, on s'adressa aux moines.
Le solitaire Jean, en Egypte, à la fin du ivc siècle, prédit la victoire de Tliéodose contre Eugène.
Curieuse, cette histoire d'Isaac l'Ange, empereur de Byzance. Il se fit dire la bonne aventure par un devin connu, Basilace. Celui-ci fît le fou, s'efforça de faire tomber le chapeau de l'empereur et creva les yeux à son portrait. Peu après Isaac fut détrôné et eut les yeux crevés.
Plus près de nous, Cardière, ami de Michel- Ange, fut averti, en songe, par Laurent de Médicis, que Pierre de Médicis, fils de ce dernier, allait être chassé de ses Etats pour n'y plus rentrer. Ce songe se vérifia.
En 1774, Bernardine Renzi annonça la mort de Clément XIV pour le mois de septembre, et, au jour dit, en avertit la communauté.
Napoléon rappela à Sainte-Hélène que Lasalle, à la veille de Wagram, et Cervoni à Eckmuhl, prédirent leur mort.
Ces prédictions peuvent renfermer une part de vérité, sans que pour cela l'homme connaisse l'avenir;
Croire qu'un événement va avoir lieu, c'est être désarmé devant lui. On n'a plus le courage de lutter et on aide soi-même à la réalisation d'une lugubre prophétie.
Ainsi la crainte d'une mort attendue annihile la volonté. Une tireuse de cartes avait prédit à une névropathe qu'un cheval blanc l'écraserait. Un jour*
la malheureuse vit un cheval blanc courir sur elle au grand galop ; elle resta immobile, paralysée par la peur, et fut écrasée.
D'autres prédisent la mort à telle époque et la peur tue à la date fixée.
Quand les sorciers nègres jettent un sort sur un de leurs ennemis, celui-ci se croit réellement perdu, il pâlit et maigrit, absorbé en de noires pensées ; il languit et finit par mourir.
Quelque étonnants que paraissent ces faits, il ne serait pas difficile d'en trouver d'analogues dans l'histoire et jusque chez nous. C'est l'envoûtement du moyen âge encore pratiqué à notre époque.-
Certes , les médecins ne suggestionnent pas la mort à leurs malades impressionnables. Mais un médecin, à l'air découragé», aura toujours une fâcheuse influence. Quel réconfort au contraire apporte une mine gaie et confiante !
En certains cas, l'hystérique s'autosuggestionne un acte, une maladie qui se produit au grand ébahissement du public. Une hystérique annonce qu'elle va tomber en convulsions, en léthargie. L'événement arrive et on crie au miracle. Un docteur Bertrand, très partisan du merveilleux, avait ainsi consigné dans son journal plus de quatre-vingts prédictions semblables d'hystériques (33).
Mieux encore, j'ai connu une hystérique qui, dès qu'un événement avait lieu, s'imaginait que la somnambule le lui avait prophétisé. La conviction se produisait à posteriori. Elle était pourtant crue des naïfs auxquels elle se confiait.
HYPNOTISME, RELIGION i 31
Pour les esprits crédules pareils faits constituent des preuves absolues. Anciens clients des oracles, ils s'adressentaujourd'hui aux somnambules, tireuses de cartes, faiseuses de marc cle café.
La victime a eu ainsi entre ses mains une arme redoutable si son bourreau avait la foi. Elle le conviait au tribunal suprême à date fixe et la prédiction s'accomplissait. L'histoire rapporte plusieurs faits de ce genre.
Hananias, prophète ennemi de Jérémie , avait entraîné le peuple dans une mauvaise voie. Jérémie lui prédit, au nom du Seigneur, qu'il mourrait dans l'année, ce qui arriva.
En 1314, le grand maître des Templiers, Jacques Molay, et un autre dignitaire du même ordre, furent brûlés sans jugement, par ordre du roi. Le bruit courut qu'ils assignèrent le pape à comparaître devant Dieu dans quatre mois, et Philippe le Bel dans un an ; la prophétie se réalisa.
Le 18 août 1634, Urbain Granclier sur le bûcher assigna son accusateur le P. Lactance à comparaître devant Dieu dans un mois. Quelques jours après, Lactance fit deux chutes consécutives de voiture, le délire suivit et le mois écoulé jour pour jour, il expira dans des convulsions.
Si l'appel d'un innocent contre un bourreau se réalise, il peut en être de même de la malédiction paternelle contre un fils ingrat.
Le faitsuivant, rapporté dans les Annales de psychologie (47), est typique. Un sorcier maudissant son fils
provoque chez lui une contracture du bras , qu'il affirme être seul à pouvoir guérir. Toutes les suggestions médicales restèrent impuissantes. Le médecin prit alors aux yeux du malade la personnalité de son père et il lui fut facile de faire cesser la contracture en annonçant qu'il levait sa malédiction.
Et cette source miraculeuse dans l'arrondissement de Briey. La femme adultère qui y plongeait le bras le voyait se paralyser. Aussi les maris méfiants y conduisaient-ils leurs épouses.
Parfois la prophétie n'est pas nécessaire. Le coupable accablé de remords est poursuivi par des visions qui réclament vengeance, et finit par mourir furieux.
Le médecin Maunoury1 avait recherché avec la plus insigne barbarie les plaques ôVanesthésie sur le corps de son ennemi, Urbain Grandier. Après la mort du malheureux, « un soir sur les dix heures revenant de l'un des bouts de la ville visiter un malade et marchant de compagnie avec un autre homme et son frater, il s'écria tout à coup, comme en sursaut : « Ah ! voilà Grandier ! que me veuxtu ? » Et il entra dans un tremblement et une frénésie. On le ramena, saisi de frayeur, et il mourut
• Maunoury et le père Lactance ne furent pas les seules victimes des possessions de Loudun. Le père Surin, un des exorcistes, après avoir voulu chasser les démons, en subit luimême les attaques et mourut fou. Le père Tranquille, un autre exorciste, lut aussi atteint du délire de dëmonopathie. Le père Lucas, en l'assistant, attrapa lui-même la maladie. Enfin le lieutenant civil Chauvct, qui avait fait montre d'incrédulité, fut si effrayé d'une accusation de magie lancée contre lui par une des possédées « que depuis on ne l'a jamais vu rétabli dans son bon sens ».
HYPNOTISME, RELTGION 133
peu de jours après, croyant toujours voir Grandier, tâchant de le repousser et proférant des discours terribles 17).
Demême le roi Charles IX revit, les derniers jours de sa vie, les tueries de la Saint-Barthélémy. « Il me semble à toui moment, aussi bien veillant que dormant, que ces corps massacrés se présentent à moy, les faces hydeuses el couvertes de sang; je voudrois que L'on n'y eus! pas compris les imbéciles et innocents. »
De Beaufort, assassin du due de Glocester, vit sa victime avant de mourir : « Va-t'en, va-t'en ! lui criait-il, pourquoi me regardes-tu ainsi ? »
Le roi Théodoric avait ordonné la mort du vertueux Symmaque. Assailli de remords, il prit la tête d'un poisson inconnu, qu'on apportait sur sa table, pour celle de Symmaque.' Il en conçut une mélancolie profonde qui ne cessa qu'avec sa vie (17).
Au Dahomey, la terreur de Dieu provoque des convulsions révélatrices chez l'hystérique coupable. Les femmes , dans une sarabande effrénée, tournent en rond autour du fétiche, cône en terre glaise surmonté d'une figure humaine grossièrement marquée. Le sang- d'une poule l'a consacré. Les cris, la fatigue, le cercle perpétuel en font tomber quelquesunes en convulsions. Ce sont des coupables. Pères ou maris les portent au temple où elles restent trois mois sous la garde des prêtres.
Ainsi en Europe, il va deux siècles, les possédées que les prières ne parvenaient point à guérir, étaient enfermées dans les lieux saints.
Poussons plus loin nos investigations.
Le duel judiciaire a existé et existe encore chez un grand nombre de peuples. Accusé et accusateur combattent, s'en remettant au jugement de Dieu. Entre deux adversaires croyants, l'innocent aura facilement raison du coupable. Ce jugement est fort répandu chez les primitifs : en Australie, où les champions combattent armés d'épées de bois et de boucliers d'écorce; aux îles Kouriles, où ils sont armés de massues. Chez les Esquimaux, il règle toutes les querelles. Chez les Tlenkits (Peaux-Rouges), les contestations entre clans se terminent par un combat judiciaire entre champions choisis qui rappellent les Horaces et les Curiaces (3).
Le duel judiciaire persista dans des sociétés plus évoluées; il était en vigueur au moyen âge. La procédure adoptée montre bien qu'il s'agissait de provoquer le trouble du coupable.
Ainsi en Bohême au xive siècle, avant de combattre les deux adversaires prêtaient serment; si l'un d'eux se trompait en récitant la formule légale, il perdait son procès.
En Pologne, le défendeur était acquitté si, à jour fixe, il se présentait devant le juge avec des coj tireurs, acceptés par la partie adverse et si tous prêtaient serment sur le crucifix. Mais le demandeur pouvait refuser les cojureurs et exiger le combat. "
Le duel judiciaire était en grande estime. Sans lui, affirmait le rédacteur des assises de Jérusalem, les héritiers légitimes seraient trop souvent spoliés à l'aide de faux témoins.
En notre siècle encore, la Géorgie avait conservé le duel judiciaire.
Certaines épreuves judiciaires, telle que l'absorption de poison chez les nègres, peuvent être ainsi expliquées. Le poison est vomi par l'innocent, la conviction qu'a celui-ci de le rendre, doit y aider beaucoup. La crainte peut au contraire paralyser
le criminel.
Si certaines pratiques s'expliquent, tout néanmoins, il faut l'avouer, n'est pas explicable. Notamment l'épreuve au fer rouge, à l'eau chaude, l'huile bouillante, etc. Bien que la réaction soit moins vive et la douleur nulle dans le membre anesthésié, encore n'est-il pas à l'épreuve de la chaleur.