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CHAPITRE XIV

Miracles contemporains. — Kali-Ghat. — 'Notre-Dame de

Lourdes.

De nos jours, le désir de croire , d'implorer un secours persiste aussi grand.

De toutes parts se dressent les églises, lieux de pèlerinage. Elles occupent les sites les plus en vue, et le clocher du sanctuaire se détache au loin dans le ciel.

Des grottes qui abritèrent les saints , des fontaines miraculeuses , d'antiques arbres, sont encore objet d'adoration. Ici on vénère une vierge noire , là un saint local , plus loin la

Fig. 34. — D'après un dessin lmmouristique ridiculisant Mesmer '.

4 La légende du dessin est ainsi conçue : « Le magnétisme animal, remède universel à l'usage du beau sexe » ; et, au-dessous du dessin, les vers suivants :

Ah ! je conçois qu'il n'est rien tel Oue ce fluide universel, J'aime fort qu'on me magnétise Appuyez, docteur; j'entre en crise.

mère de Dieu est apparue à quelques innocents.

Les miracles se multiplient, les ex-voto abondent. Ce n'est dans l'église que béquilles, cœurs, plaques commémoratives, peintures naïves. La multitude empressée ne chôme pas ; et par intervalles, aux grandes commémorations, les wagons déversent par milliers le bétail humain, venu des quatre coins du inonde.

La vérité d'autrefois est encore celle d'aujourd'hui. Ces miracles historiques, qui font sourire le sceptique, s'accomplissent tous les jours sur toute la surface du globe. Aucune religion n'en a le monopole. L'Australien fruste, l'Indou fervent en voient tout comme le Chrélien.

11 serait impossible de dénombrer les milliers de lieux de pèlerinage. Proposons-nous simplement d'en étudier deux dont l'opposition m'a vivement frappé : l'un aux Indes, aux portes de Calcutta, Kali-Ghat ; l'autre, chez nous, en pleine France, Notre-Dame de Lourdes.

Aux portes de Calcutta, se trouve le temple de la déesse Kali, forme de Dourgha, symbolisant la destruction. Le dimanche, la foule des pèlerins s'y porte et c'est ce jour que nous avons choisi.

Du grand chemin, une étroite rue y conduit, bondée de marchands d'images saintes, de chapelets, de statuettes religieuses. Puis des vendeurs de fleurs jaunes sacrées, en chapelet, et de lotus blancs et roses. Et le profane n'est pas oublié : de temps en temps, des marchands de tranches de pastèques et

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de concombres, de bonbons au miel, dévorés de guêpes.

Enfin, ça et là, une boutique est transformée en temple. On y adore ou la statue de Ganesa le Dieu de la sagesse, à trompe d'éléphant, entouré d'impurs lingams, ou le lingam seul, isolé, gigantesque. A côté, est le plateau pour l'offrande monnayée.

La foule se presse, étrange, bariolée, hommes, femmes, enfants, le chef de famille à la tête avec le bâton de pèlerin. Les autres, tenant le pan de son habit, suivent comme dans la Bible. Le riche babou aux vêtements européens, et le pauvre couvert d'une loque, se coudoient, animés de la même ferveur. Et, en masses pressées, sur les bas-côtés de la route, aveugles, podagres, impotents et lépreux, accroupis devant de petits tas de riz et quelques menues pièces de monnaie, implorent l'aumône d'une voix aigre. Des sentiments semblables amènent des démonstrations identiques, et je me rappelai tout à coup le pèlerinage de Paray-le-Monial, pour le centenaire de Marie Alacoque. C'étaient mêmes cris, même affluence, mêmes mendiants.

Mais bientôt le spectacle allait devenir absolument original. En approchant du temple, se voient d'abord les demeures des bayadères, qui, souriantes mais correctes, regardent la foule sur le pas de la porte. Puis une fontaine sacrée, couverte d'un petit dôme à piliers. Les fidèles en font le tour, baisent les piliers, trempent les doigts dans l'eau pour les porter au front, en murmurant les paroles sacrées, baisent encore le bœuf en pierre accroupi devant la

porte et prient dévotement mains jointes, tête basse.

Yoiei enfin un arbre sacré. Ses branches sont chargées de cailloux, suspendus par des ficelles, et. à ses pieds, gît un lingam vénéré et antique, simple pierre brute de granit rouge.

Mais à côté que regarde cette foule silencieuse et pressée ? C'est an fakir, long et maigre, nu, sauf l'indispensable chiffon, les cheveux teints en rouge, la peau grise, barbouillée de cendre. Il se tient raide, fixe, immobile et regarde le soleil dont les chauds rayons viennent lui brûler les yeux. Il le défie, sans clignement aucun, hypnotisé, la langue tirée au dehors et mordue par les mâchoires crispées : une écume sanguinolente sort de sa bouche.

Enfin nous sommes au temple. La foule se rue, mais le profane n'entre pas. Il entend le bruit de la cloche et le murmure continu des prières, mais ne peut voir dans le sanctuaire de Kali, la terrible adorée.

En vain m'adressé-je à un serviteur du temple ; il me place en un endroit permis, d'où, paraît-il. on peut distinguer d'ordinaire ; aujourd'hui la foule compacte s'y oppose.

Derrière le temple, se font les sacrifices. Sur une large place dallée, rougie de sang, s'élèvent deux guillotines primitives, en bois, rougi lui aussi.

Deux montants, un appui pour le cou, et, pour maintenir ranimai, une tige de bois fixée à deux trous des montants, cela suffit. Couronnés de fleurs, les chevreaux noirs attendent. Il attend aussi le sacrificateur armé du couteau des sacrifices, lame

large et concave. Un fidèle achète un chevreau. Le cou à la guillotine, l'animal pousse comme un cri d'enfant; mais le couteau tombe et lui tranche la tête.

Le sang jaillit et la foule tend la main pour le recevoir encore tout chaud et s'en baptiser le front. De grands chiens jaunes, à demi sauvages, mais respectés, viennent liper le sang et manger les débris, de peau et de tripes que leur disputent les milans dont les coups d'ailes vous rasent la figure.

Et les chevreaux détronqués se tordent, tandis que les têtes alignées, agitant encore un peu les oreilles, vous regardent de leurs grands yeux résignés. Sur la cornée de Tune, tombée là depuis trois ou quatre minutes, une mouche vint se poser ; l'animal cligna la paupière, la vie ne s'était pas encore retirée.

Notre-Dame de Lourdes présente une supériorité marquée sur tous les pèlerinages analogues actuels. Elle le doit à ce que tout est préparé en vue de la suggestion. Tout d'abord les mendiants et les infirmes sont soigneusement écartés de la grotte. Tandis qu'à Paray-le-Monial par exemple on est entouré de paralytiques et de gibbeux et que les pèlerinages des Indes sont de vrais musées pathologiques où lépreux, éléphantiasiques, microcéphales et déformés de toutes sortes semblent s'être donnés rendez-vous, ici, aucun souffreteux. Cette pensée involontaire ne viendra pas aux malades : si la vertu du pèlerinage est souveraine, pourquoi tous ces malheureux n'en profitent- il s pas ?

Les mesures d'ordre sont aussi admirablement entendues. Les pèlerinages se font par provinces. Des bandes de plusieurs centaines de personnes arrivent sous la direction de leurs curés. Elles chantent des cantiques dans leur patois, qui est évidemment bien plus suggestif pour eux que la langue nationale.

Les malades sont conduits par des infirmiers volontaires, qui, pour une partie au moins, sont recrutés parmi les miraculés. On voit la puissance suggestive de ces infirmiers convaincus qui réconfortent le patient avec l'histoire de leur guérison.

L'action hypnotique elle-même se produit de deux façons différentes. D'abord au-devant de la grotte : les malades, traînés par des infirmiers dans leurs petites voitures, y séjournent en prières plusieurs heures, parfois toute la journée. La grotte est brillamment illuminée, la statue de la Vierge se détache sur cette lumière, un curé joue de l'orgue, et la multitude, quelquefois au nombre de plusieurs mille, chante des cantiques. Quel médecin hypnotiseur peut déployer une pareille mise en scène? Aussi les extatiques ne sont pas rares. On voit des figures figées dans la prière, le regard vague, absolument comme ces fakirs de l'Inde qui, nus et immobiles, fixent le soleil des heures entières.

Dans le cas où la grotte ne réussit pas, on peut boire de l'eau sacrée, mais il reste comme dernière ressource les bains froids.

Ils sont à la température de 6°, dans un petit espace qui contient seulement trois cuves. L'eau sert

successivement à plusieurs malades et n'est renouvelée que lorsqu'elle est sale. La conviction et l'ardeur à la prière sont peut-être plus grands ici qu'à la grotte.

Enfin une des pratiques les plus habiles est assurément celle des certificats de guérison constatés par un docteur en médecine.

Celui-ci ne voit le client que la guérison établie et il s'assure si elle n'est pas fictive. Mais d'ordinaire les certificats délivrés par des médecins de province, autorisés par l'administration de Lourdes, indiquent l'état du malade avant son transfert au lieu saint. Parfois ce sont même des certificats d'infirmité délivrés, un peu à la légère peut-être, par des médecins qui ne croyaient pas du tout en agissant ainsi favoriser le pèlerinage. Ainsi on a diagnostiqué des sténoses de l'œsophage qui n'étaient fort probablement que des spasmes hystériques.

De la sorte, les malades sont armés contre les objections des incrédules; la discussion devient impossible. On cite l'opinion de médecins qui, parfois, sont des autorités dans l'art médical. La conviction des patients n'est plus ébranlable.

D'ailleurs le sanctuaire ne guérit pas les seules manifestations hystériques. La suggestion agit sur un plus grand nombre de maladies, comme nous avons pu nous en rendre compte.

Nous avons trouvé : 1° les hystériques. C'est le plus grand nombre, m'a avoué le médecin de Lourdes. Il s'agit de paraplégie, de mutité, tremblements, et tous les maux qui peuvent frapper cette catégorie de

malades. J'ai vu une demoiselle morphinomane qui était en train de guérir, et diminuait chaque jour sa ration de morphine.

2° Une seconde catégorie nous sera fournie par des pseudo-guéris qui de bonne foi croient avoir été l'objet d'un miracle.

On peut même voir des phtisiques, des asthmatiques qui se prétendent guéris alors qu'il n'en est rien. On ne prend pas assez de précautions. Ainsi on m'a présenté comme miraculé un malade dont voici l'histoire.

Il s'agit d'un pauvre diable, maigre, efflanqué, mais distingué, de bonne famille et qui sert maintenant d'infirmier volontaire. Il a eu en 1880, un mal de Pott avec abcès multiples et paraplégie consécutive. Tous ces accidents se sont lentement développés avec des alternatives d'exacerbation et de rémission. Il a fait de 1880 à 1890, de nombreuses saisons à Notre-Dame de Lourdes, les premières furent infructueuses au point qu'il en vint à douter de leur efficacité. « Je fus puni de cette mauvaise pensée, ajoutet-il naïvement par une exacerbation de mon état. Mais la foi revint, je fis d'autres pèlerinages et l'amélioration succéda au point que maintenant je puis marcher et aider les autres. » Le tout dit sur une voix lente, monotone, avec des redites et des digressions nombreuses, mais d'une bonne for incontestable.

Ce malade est-il guéri ? Il suffit de voir sa déformation vertébrale, sa tête rentrée dans ses épaules, mais surtout ce corps efflanqué sur lequel dansent

ses vêtements et son faciès de phtisique, pour affirmer le contraire. Comme miracle, il ne s'agit là simplement que d'un mal de Pott amélioré suivant les procédés ordinaires de dame Nature ; nous ne retrouvons pas cette rapidité et cet absolu dans la guérison qui font crier les croyants au miracle.

3° Enfin, on peut observer des améliorations réelles chez des malades organiques.

On m'a montré un jeune curé phtisique qui depuis trois mois ne pouvait plus dire la messe, et était au plus bas, anorexique et cachectique.

Après trois bains froids pris à la piscine, il vit la fièvre disparaître, l'appétit revenir formidable, les forces renaître.

Il se remit à marcher et à dire la messe.

Les râles qui étaient généralisés dans l'étendue des poumons sont actuellement localisés au sommet. S'agit-il d'une poussée congestive guérie par le changement d'air ou le bain froid? La croyance à la guérison a-t-elle produit cette amélioration? Peutêtre les deux causes se sont-elles réunies en l'espèce?

Notre-Dame de Lourdes peut donc donner des succès thérapeutiques au médecin qui l'ordonne.

Mais il ne faut pas croire que le nombre des malades guéris soit bien fort. On nous a déclaré une moyenne de 20 à 30 p. 1.000. Sans toutefois attacher une véracité absolue à l'exactitude de ces chiffres, on voit qu'il n'y a là rien de bien extraordinaire.

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