CHAPITRE XV
Les rêves cura tifs,
La suggestion directe n'est pas seule enjeu dans les miracles. Ils peuvent s'accomplir autrement, par le moyen d'un songe où le Dieu indique le remède.
Fig. 35. — Tengou, démon des songes. (Japonais.)
L'histoire abonde en faits semblables. Elle nous a transmis les pratiques auxquelles étaient assujettis les consultants. Après avoir accompli certaines cérémonies préparatoires, affaiblis par les jeûnes et
impressionnés par l'obscurité du sanctuaire, ils passaient la nuit clans l'attente.
En Egypte, on offrait des sacrifices aux Dieux et on s'étendait sur la peau des béliers immolés, pour attendre les visions. On brûlait des parfums et souvent résonnait la musique. On faisait de longs jeûnes et on prenait des bains toujours suivis de frictions.
De même chez les Grecs et les Romains, on faisait des sacrifices et on se couchait entre les portes et les balustrades des temples.
Souvent enfin les songes arrivaient à domicile.
Aspasie avait une tumeur à la joue. Une femme lui apparut en rêve, indiquant le remède qui devait la guérir.
Un jeune homme d'Hippone souffrait de douleurs atroces. Il fut pris d'extase, vit deux personnages, l'un vieux, l'autre jeune, qui lui conseillèrent de prendre un bain de mer jusqu'à la ceinture, ce qu'il fit et guérit.
Alexandre vit en songe un dragon portant dans sa gueule une racine qui devait sauver son lieutenant Ptolémée, blessé par une flèche empoisonnée, et il indiqua un lieu voisin où on la trouverait.
En l'an 560, l'empereur Justinien fut attaqué d'un mal au genou douloureux et grave. Il vit en songe saint Corne et saint Damien qui lui conseillèrent d'avoir recours aux reliques des martyrs. Ce qu'il fit et guérit. Et il bâtit une église en leur honneur.
Ces deux saints, dit Grégoire de Tours, qui furent médecins de leur vivant, continuèrent à guérir après leur mort. Ils guérissaient ceux qui les priaient et
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apparaissaient même en songe aux malades, leur indiquant les remèdes.
On consultait aussi pour les animaux. Lœneus, dit Elien, consulta Sérapis pour guérir un cheval malade ; le remède opéra avec succès.
Les remèdes ainsi indiqués étaient souvent bizarres. Esculape m'apparut en songe, dit Varron, et m'ordonna, pour obtenir ma guérison, de manger de l'oignon et du sésame. Ce Dieu, suivant l'empereur Marc-Aurèle, ordonne à celui-ci démonter à cheval, à celui-là de se faire verser de l'eau froide sur le corps, à un autre de marcher nu-pieds sur la terre, tout comme Kneipp.
Esculape, dit Galien, prescrivit un jour à un malade de faire un Uniment avec des vipères et de s'en frotter tout le corps.
La divinité du temple de Sérapis ordonna, d'après Elien, à l'un de se faire mordre à la main par une murène ; à l'autre, de boire du sang de taureau ; à un troisième, de manger de la chair d'âne.
Les malades guérissaient généralement, car ils avaient la foi. Ils déposaient des attestations du miracle dans les temples remplis de colonnes, sur lesquelles se trouvaient gravés les noms de ceux qui avaient été guéris, et la nature des remèdes ordonnés.
On trouve pendant le Moyen Age des histoires analogues survenant à des personnages pieux.
A. cette époque, sœur Jeanne des Anges guérit subitement d'une maladie que le médecin du couvent, le sieur Fanton, considérait comme une pleurésie des plus graves et pour laquelle il avait pratiqué
des saignées et ordonné divers autres remèdes. Le cas paraissait désespéré. La malade avait reçu les derniers sacrements. Le médecin déclarait qu'elle n'avait plus de vie que pour une heure ou deux au plus. Elle s'endormit cependant et vit en rêve saint Joseph « en forme et figure d'homme, ayant le visage plus resplendissant que le soleil, avec une grande chevelure et une majesté bien plus qu'humaine ». Il était accompagné d'un ange « d'une rare beauté, ayant la forme d'un jeune homme de dix-huit ans... une chevelure longue et brillante... un vêtement blanc comme neige... tenant en main un cierge blanc fort grand et fort allumé. Saint Joseph appliqua la main sur le « côté droit » de la mourante et il fit une onction. Après quoi, la malade se réveillant et se trouvant entièrement rétablie, s'écria : « Je n'ai plus de mal, je suis guérie par la grâce de Dieu ! » Elle demanda ses habits, se leva à l'instant et alla rendre grâce au Saint-Sacrement.
Ainsi le sieur Fanton avait regardé comme pleurétique une simple hystérique.
Un aveugle, averti en songe de se rendre au tombeau de saint Martin, obéit et guérit. Une hémiplégique visite de même le tombeau de saint Fortuné. Là une grande stupeur s'empare d'elle. La paralysie et la contracture disparaissent; elle marche sans bâton, mais elle boite encore.
Averti en songe, un homme privé à la fois de la vue, de l'usage des pieds et des mains, se rend à Tours, dans l'église de Saint-Martin, où il guérit de sa cécité. Un nouveau songe l'envoie à Paris passer
la* nuit dans l'église de Saint-Germain, d'où il sort le lendemain complètement guéri.
Ces faits sont-ils absurdes de tous points et sans aucun fondement ?
La psychologie contemporaine a montré sur quelles bases s'étaient étagées ces croyances.
Les songes peuvent parfois être vrais.
Témoins les suivants (56) :
Une personne, poursuivie pour une somme d'argent réclamée qu'elle se rappelait avoir payée, vit en songe son père. Celui-ci lui rappela que les papiers étaient entre les mains d'un avoué qu'il nomma. Comme mémento, il lui signala qu'il survint une difficulté relative au change d'une pièce d'or de Portugal dont on convint de boire la différence à la taverne. Ce songe était vrai ; c'était probablement la réminiscence d'un souvenir de jeunesse.
Autre casd'Abercrombie.
Un caissier paya un jour la somme de six livres à un individu assez grotesquement habillé, bégayant et insupportable. Il oublia de l'inscrire sur son livre. A la fin de Tannée, il se trouvait une erreur de six livres à la balance des comptes. Il chercha vainement plusieurs jours de suite. Vaincu parla fatigue, il s'endormit et vit en songe le bègue grotesque.
Hippocrate s'était fait l'interprète des croyances de son époque en affirmant, dans son chapitre des songes, qu'ils peuvent renseigner sur la nature du mal.
« Dans le sommeil, dit-il, on sent mieux que clans
la veille de minimes sensations intérieures. Les commencements clans les maladies sont faibles et dès lors peu sensibles. Mais s'ils se dérobent au tumulte du jour et à l'inattention des sens, ils doivent être nécessairement plus évidents la nuit et faire présager, pendant le sommeil, les maladies qui doivent se développer dans le corps (57). »
Hippocrate a raison.
Une douleur minime peut passer inaperçue à l'état de veille et être sentie très vive pendant le sommeil. Si elle est le prélude dîme maladie, la sensation douloureuse du songe passera pour un avertissement. Tel ce sujet qui, dormant, sentait un chien le mordre à la jambe ; quelques mois après se développa en ce point un cancer.
Des songes de cette nature étaient bien suffisants pour troubler la tête de personnes n'ayant aucune idée des sciences psychologiques.
S'ils peuvent impressionner un homme à l'état normal, à plus forte raison un nerveux, un hystérique se suggestionnera la maladie ou la guérison dans un rêve.
Les médecins ont d'ailleurs employé le rêve comme agent curateur.
De Puységur nous conte qu'à la suite d'un rêve, une malade somnambule couverte de pustules demanda à boire un décocté de vingt- cinq à trente grains cle moreîle clans une chopine de vin rouge. Et elle guérit.
M. Pitres a tout récemment eu l'idée de mettre à profit ces données et cle jouer le rôle cle Dieu.
Il a pu ainsi guérir une de ses malades atteinte de douleurs précordiales, maux de gorge, maux de tête violents, palpitations, douleurs dans le genou. « Un jour, rapporte-t-il, nous disons à la malade endormie : « Vous rêverez, cette nuit, que M. Venot (l'interne de service) viendra avec un flacon d'onguent précieux ; il vous frictionnera la poitrine et votre douleur au cœur s'en ira aussitôt. » Le lendemain, elle était débarrassée de sa douleur précordiale. La nuit suivante, M. Bernard vint de la même façon, lui badigeonner la gorge avec un pinceau, et les douleurs de gorge disparurent de la même manière. Seulement, elle se plaignait d'une petite douleur au niveau cle la voûte palatine, parce que le manche du pinceau l'avait un peu écorchée en cet endroit. « Mais ce n'est rien, dit-elle » ; et le lendemain, elle ne le sentait plus.
Les douleurs de tête et du genou furent encore guéries de la même manière par M. Venot. M. Pitres se chargea des palpitations et les guérit également dans un rêve suggéré.
Une histoire non moins curieuse est celle rapportée par le docteur Gibert, du Havre. Ici il a fait la suggestion curative dans le sommeil chloroformique.
Voici le cas :
Une malade, au cours d'un accouchement laborieux, fut soumise au chloroforme. Dès que l'anesthésie apparut, elle fit le récit de tout un roman.
Quelque temps après son mariage, elle était devenue folle et fut internée pendant deux ans dans une maison de santé. La confession sous le chloro-
forme donna la clé de ces accidents, qui étaient dus à un viol. M. Gibert profita du sommeil chloroformique pour effacer par suggestion la cause de cette longue maladie.
Il imprima fortement dans son cerveau la certitude du pardon et même lui ordonna, avec toute la volonté dont il était capable, de ne plus se souvenir du passé. Le succès fut complet.
Dans une seconde observation, une jeune fille atteinte de coxalgie hystérique révéla, sous le sommeil chloroformique, l'attaque indigne à la suite de laquelle sa cuisse avait été immobilisée dans une attitude de défense. L'attitude s'était fixée à la suite d'une lutte terrible. La suggestion de ne plus se souvenir rendit au membre sa situation normale.
Depuis longtemps, les prêtres et la foi ont réalisé ce que les médecins commencent à tenter de nos jours. La connaissance de l'esprit humain explique ce qui paraissait incompréhensible il y a quelques années.