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CHAPITRE XVI

Rôle de la suggestion religieuse dans la guerre.

Dans la guerre apparaît, plus qu'en toute autre action humaine, l'importance de la suggestion. Les historiens l'ont rarement compris, qui tous veulent trouver la logique des événements : telle victoire a été remportée, et ils supputent le nombre de soldats, calculent d'habiles dispositions stratégiques et tactiques, pensent même à la valeur de l'armement. Mais qui songe à la suggestion ?

Le soldat combat ou recule, sous les mêmes influences qui président à tous nos actes. Bien peu de ces derniers sont raisonnes, voulus, logiques. Très souvent, nous agissons par esprit d'imitation, par suggestion, obéissant en aveugles aux impulsions qui nous viennent du dehors.

Demandez à ceux qui ont fait campagne. Les raisonnements sont loin d'occuper la première place chez le soldat fatigué par les marches, abêti par les privations et manquant de loisir pour la réflexion. Il combat parce que les officiers l'excitent par la parole et par l'exemple, s'élance en avant parce que

d'autres se sont élancés en avant, s'arrête et recule

parce que les autres le font.

Suggestive est la panique , comme le courage désespéré. Le cri de trahison met en fuite, une parole du chef qui trouve le chemin du cœur, accomplira des prodiges *..

En tout cela, point de raison, mais une pure suggestion dont il convient de montrer toute l'importance clans l'histoire.

La foi religieuse de tout temps a été une des suggestions les plus efficaces. Croire qu'un Dieu vous protège, c'est être invincible.

Nul ne reculera avec la certitude que le ciel est pour lui.

La religion eut donc un rôle immense dans toutes les guerres de l'antiquité. On implorait les Dieux par des sacrifices avant la bataille, on leur demandait avis et l'on s'y conformait.

Ils conduisaient au combat et y prenaient part aux côtes de leurs fidèles.

Fig. 36. — Reproduction d"imc figure d'une gravure anglaise. C'est après la cliarge de cavalerie qui eut lieu à Balaclava (campagne de Crimée). Le sujet est raidi et en attitude hypnotique. Le dessin se trouve au musée Charcot, à la Salpêtrière.

i L'excitation de la lutte empoche en bien des cas de sentir la blessure reçue. Le soldat continue à combattre, puis quand

Dans leur ardeur, ceux-ci hallucinés, voient et entendent leurs divinités protectrices. Les Dieux de Y Iliade combattent avec les Grecs et les Troyens et sont blessés. A Platée, l'air retentit d'un cri épouvantable que les Athéniens attribuèrent au Dieu Pan.

Les Perses, dirent-ils, en furent si effrayés qu'ils prirent la fuite.

Les Romains imploraient Mars. Quand une guerre éclatait, le chef des légions se rendait à son sanctuaire et lui criait : « Mars, veille. » En son nom, étaient distribuées les récompenses militaires ; en son honneur, se célébraient de nombreuses fêtes.

Plutarque, dans la Vie de Coriolan, rapporte qu'à la bataille contre Tarquin, on vit Castor et Pollux, montés sur des chevaux blancs, combattre avec vaillance au premier rang.

Ces hallucinations ont eu également cours dans la religion chrétienne.

Théodose le Grand, en 393, vit en songe avant la bataille deux chevaliers vêtus de blancs, sur des chevaux blancs, qui lui promirent un heureux succès. A son réveil, on lui amena un soldat qui avait eu une vision semblable.

Constantin aperçoit au ciel une croix lumineuse avec cette inscription : « hoc signo vinces. » Il prend pour bannière, le labarum [labar] victoire), lance traversée d'un bâton duquel tombe un voile

l'exaltation tombe et qu'il voit sou sang couler, son courage l'abandonne et il s'évanouit.

de pourpre où est peint le monogramme du Christ XP.

A Tolbiac, Clovis invoqua contre les Alamans le Dieu de Glotilde, qui lui assura la victoire.

La ferveur chrétienne qui entraînait aux croisades, fut surexcitée par des visions.

Pierre l'Ermite s'entretient avec les personnages célestes, et un grand nombre de croisés voient des saints, entendent des paroles, reçoivent des ordres.

Le peuple aperçoit dans les airs des signes de toute espèce. A la bataille de Dorylée combattent saint George et saint Démétrius; à celle d'Antioche une troupe céleste couverte d'armures descend du ciel.

Des croisés, morts pendant le siège de Jérusalem, arborent, à l'heure de l'assaut, le drapeau de la croix sur les tours (17).

Mais la croisade la plus curieuse fut provoquée par l'apparition de Dieu à un petit berger de Gloës (Vendôme). Il prêcha la guerre sainte et tous les fils des bergers voisins accoururent à lui. Trente mille hommes se firent ses admirateurs et ses partisans. Bientôt surgirent d'autres prophètes de huit ans qui prêchaient, opéraient des miracles et conduisaient des armées d'enfants à Cloës. Us arrivèrent jusqu'à Marseille, où de sinistres marchands en chargèrent sept grands vaisseaux pour en faire trafic en Orient.

Les Camisards sous Louis XIV voyaient voltiger autour d'eux des anges, où encore se promener dans le ciel les ministres martyrs Homel et Brunier.

D'autres fois les visions sont interprétées comme présage funeste et abattent les courages.

En 450, il y eut des tremblements de terre en Gaule. La lune s'éclipsa à son lever, une comète parut, le ciel se revêtit pendant plusieurs jours du coté du pôle, d'images de sang au milieu desquelles on vit s'escrimer des fantômes armés de lances de fer, présage d'invasions dont on n'eut plus de cœur à se défendre.

Sous le règne de Charles VI apparurent, à différentes reprises dans des nuages couleur de sang, des simulacres de combat entre chevaliers armés de toutes pièces, et le peuple s'en effraya.

Les Dieux ne se dérangent pas toujours facilement. Il faut les invoquer, les supplier, ce à quoi ne manque pas les sauvages. Si l'issue du combat paraissait incertaine, les Araucans invoquaient le tonnerre ; les Canadiens, le soleil ; les Iroquois promettaient le supplice des prisonniers.

« Donne-moi, demande l'Osage, le succès contre mes ennemis afin que je puisse venger la mort de mes amis ; accorde-moi ton secours pour que je puisse prendre des chevaux et des chevelures. »

Et le guerrier Nootka : « 0 grand Quahootze ! accorde-moi de vivre, de ne pas tomber malade, de rencontrer mes ennemis, de ne pas les craindre. » De même le chant Delaware : « Fais que je puisse tuer mon ennemi et rapporter les preuves de la victoire à ma chère famille et à mes amis. »

Dans l'histoire ancienne, on retrouve de ces supplications.

Rhamsès, surpris par les Khétas, et abandonné par son armée, fit comme les Osages et les Nootkas et invoqua Ammon : « Où es-tu, ô mon père Ammon ? Est-ce qu'un père oublie son fils? Ai-je donc fait quelque chose sans toi ? Ne t'ai-je donc pas consacré des offrandes innombrables? Et (disent les hyéroglyphes) Ammon vint à mon invocation. Il me donna sa main, je poussai un cri de joie. Il parla derrière moi : J'accours à toi, c'est moi ton père ; ma main est avec toi et je vaux mieux pour toi que des centaines de mille. »

On ne se borne pas à invoquer Dieu, à croire qu'il vous aide. Pour avoir des preuves plus tangibles de son secours, on le mène à la bataille.

Ainsi les sauvages brésiliens portaient, dit Lafîtau, les squelettes des chefs morts sur le front des troupes.

D'autres fois un os, un fragment du squelette sert d'amulette et doit préserver des blessures et de la mort. Aucune arme ne peut toucher un guerrier qui porte son Dieu ; de là son courage.

Les nègres sénégalais sont ainsi couverts de grisgris qui détournent les balles.

Le Siamois, plus symboliste encore, se contente de formules mystiques qu'il porte sur sa coiffure pour se rendre invulnérable.

Mais une histoire des Aztèques montre mieux que toute autre l'utilité d'une pareille protection.

« Il y avait au Mexique une classe de gens dont

l'assassinat était le métier. Ils possédaient la force et l'adresse qu'il faut pour le meurtre.

Ces hommes portaient toujours sur eux des morceaux de peau de tigre , 0 , pris sur le front et la poi-

Fig. 37. — Crâne du Soudan'. x ...

Musée des colonies à Paris. trine de l'animal, ainsi

que l'extrémité de sa queue, ses griffes, son cœur, les crocs et le museau. On croyait que cela les rendait forts, hardis et redoutables pour tous. Tout le monde en avait peur et ils ne craignaient personne, confiants dans ces restes du tigre qu'ils portaient sur eux » (61).

D'autres fois, on est protégé par des masques, faits avec la tête des chefs morts (Nouvelle-Bretagne), ou sculptés à leur image ou à celle des animaux sacrés (62), moins pour effrayer l'ennemi que pour s'approprier le courage et le bonheur de l'ancêtre, ou la vertu du Dieu représenté.

On se confie encore à des animaux valeureux, tels le sanglier gaulois, le vampire mexicain, le dragon chinois, l'aigle romaine. Pour les légions, l'aigle était un fétiche, elle recevait le serment militaire ; la perdre était une honte.

1 Ce crâne a été donné par les Soudanais au colonel Archinard en signe d'amitié. 11 a appartenu à un chef ennemi. Il est entouré de toile épaisse rouge adhérente à Fos, deux cauris indiquent les orbites. Une poignée sert à le maintenir.

Chez les Aztèques, au centre de l'armée, trônait le généralissime avec le grand étendard national que Ton considérait comme le palladium de l'empire; après sa perte toute résistance cessait à l'instant.

Et ces images, insignes et monstres héraldiques, à la tête de l'armée, assuraient la victoire.

Ainsi Israël portait l'arche sainte au milieu des combats.

On trouve chez les Siamois un vestige de ces anciennes croyances. Les étendards de l'armée doivent y être fabriqués par un laïque d'une extrême piété ou par un prêtre.

De là aussi chez nous, le si beau culte du drapeau.

Mieux encore : La divinité devint parfois l'arme même qui servait à combattre. Les Huns, les Mongols adoraient un javelot,

les Sabins une lance. Les Scythes offraient à un vieux cimeterre un sacrifice annuel de bétail, chevaux, voire même prisonniers. Les armes de la chevalerie n'étaient-elles pas regardées comme merveilleuses ? Croire sa Durandal invincible, c'était l'être soi-même.

On conservait à Mexico un arc et des flèches ayant appartenu au Dieu ; les Mexicains s'en servirent vainement contre les Espagnols.

Quand la société se constitue, la religion devient

Fig. 38. — Guerrier Aztèque portant les étendards sacrés.

complexe et des pratiques très variées apparaissent pour obtenir la faveur divine.

En certains cas, Dieu est nécessairement favorable, car les guerres entreprises ont surtout pour but de répandre la religion.

Tel le Dieu des Hébreux, Jéhovah. Il conduit son peuple, promet les terres des ennemis, ordonne leur destruction. Mais il veut être obéi, sinon sa colère châtie durement.

Aussi les règles religieuses étaient strictes. Au début, les Israélites n'osaient combattre le jour du sabbat. Mais ayant été une fois surpris et égorgés, ils se départirent de cette loi.

Dieu parlait par la voix des prophètes et on leur obéissait. Au début d'une guerre, le roi d'Israël les consultait, mais il leur arrivait de n'être pas d'accord. Quatre cents prophètes avaient annoncé la victoire à Achab ; seul Michéas prédit la défaite et eut raison. Ou bien on se fiait au dire de sorcières. Saûl inquiet consulta la Pythonisse d'Endor ; sur sa prière fut invoqué Samuel qui lui prédit la défaite et la mort.

Les armées musulmanes entre toutes durent à la religion une longue suite de victoires.

Elles avaient un Dieu conquérant. Anéantir l'infidèle était un article de foi. Comme le Germain, le Musulman qui succombait sur le champ -de bataille, allait tout droit au paradis. Devant leur conviction ardente, tout fuyait. L'invocation à Allah était moins une prière qu'un appel à son intercession intéressée. « 0 Allah ! anéantis les infidèles et les païens, tes

ennemis, les ennemis de la religion ! 0 Allah ! rends leurs enfants orphelins et souille leurs demeures, anéantis-les. »

Chez les Hébreux et les Musulmans, il s'agit d'un Dieu patriote, loyal, qui ne peut faire cause commune avec l'ennemi, par suite nécessairement favorable à son peuple. S'il le laisse vaincre, c'est toujours pour le punir. Tout autre est la pensée grecque et romaine. Là,, les Dieux capricieux et négligents peuvent même trahir. Aussi par de bons procédés, fallait-il s'assurer leur aide. Et non seulement on les priait, mais on leur offrait des sacrifices, on célébrait des fêtes en leur honneur, on leur donnait une part de butin.

Les prêtres étaient chargés d'intercéder auprès de ces Dieux inconstants et de s'assurer leur appui. Avant la guerre, avant la bataille, ils les devaient consulter, prendre leur avis.

La stratégie tenait grand compte de leur intervention possible. On ne comprendra pas l'histoire ancienne, si l'on n'a cette pensée constamment présente.

Chaque bataille exigeait l'assentiment préalable des divinités. Pendant le combat, si avantageuses que fussent les dispositions, le général ne pouvait donner le signal que si les oracles étaient favorables. Il fallait que le soldat fût persuadé du succès.

Ainsi, à Platée, les Spartiates attendent, sous les flèches de l'ennemi, que les victimes présentent des signes favorables. Deux, trois, quatre victimes sont successivement immolées, et ils commencent l'attaque seulement quand les Dieux les y invitent.

Agésipolis, dit Xénophon, sur le point de marcher contre Argos, demanda à Jupiter Olympien, puis à Apollon Delphien, s'il pouvait rompre la trêve. Sur leur avis favorable, il pénétra dans L'Argolide.

De même chez les Romains. N'être jamais obligés de combattre quand les Dieux sont contraires, tel est le fond de leur art militaire. Aussi faisaient-ils de leur camp chaque jour une sorte de citadelle.

Même du temps de Marius, la crédulité persistait. Ge général emmenait partout avec lui une prophétesse syrienne nommée Marthe.

L'expédition des Grecs en Sicile montre l'importance capitale des augures. Nicias, le généralissime, ne croyait pas au succès de l'expédition, parce que ses prêtres lui avaient annoncé des présages défavorables. Aussi, devant Syracuse, reste-t-il toujours craintif et circonspect, n'osant jamais donner le signal d'un combat, lui que l'on connaissait pour être si brave soldat et si habile général. Se voyant vaincu, il se décide à la retraite, la mer est libre encore. Mais survient une éclipse de lune. Il consulte son devin ; le présage est contraire, il faut attendre trois fois neuf jours. Nicias obéit et reste dans l'inaction, offrant force sacrifices pour apaiser la colère des Dieux. Pendant ce temps, les ennemis détruisent sa flotte et s'emparent de son armée.

La croyance aux devins avait donc été, en ce cas particulier, défavorable. Pourtant les Athéniens blâmèrent Nicias, non pas d'avoir suivi les arrêts de la religion, mais d'avoir emmené un devin ignorant. * Pour une armée qui veut faire retraite, dirent-ils,

une lune qui cache sa lumière est un présage favorable. »

L'habileté du général consistait donc surtout à obtenir des aruspices favorables, donnant confiance au soldat quand il se trouvait dans une position avantageuse.

Mais les dieux pouvaient être transfuges. D'où des pratiques très singulières. On cherchait à se rendre favorables les Dieux ennemis. Dans les sièges, pour emporter la ville, rien de mieux que de déterminer les divinités qui la défendent, à l'abandonner.

Les Athéniens, dit Hérodote, voulant faire la guerre aux Eginètes, vouèrent pendant trente ans un culte à leur Dieu Eacus, persuadés qu'ainsi ce Dieu finirait par passer de leur côté. Et, en effet, ils remportèrent la victoire.

Véies, rapporte Tite-Live, ne fat pris que lorsqu'on eut rendu favorable Junon, protectrice de la ville. On obéit aux indications d'un prêtre Véien, qui ordonna de diminuer l'étiage du lac Albain en creusant des canaux. Camille, avant l'assaut, invoque Junon et la prie de recevoir son culte.

Pour faire sortir les Dieux de la ville assiégée, les Romains employaient une formule spéciale, que Macrobe nous a conservée, et clans laquelle ils demandaient aux Dieux de la cité de venir à eux (60).

En cela, les anciens agissaient comme un grand nombre de sauvages actuels.

En Nouvelle-Zélande, le grand prêtre fait aux Dieux des offrandes de chair humaine et leur demande con-

seil avant la bataille. Au chef des Peaux-Rouges est dévolu le même rôle. Avant d'entreprendre une expédition, il commence par jeûner pendant plusieurs jours, se peint de noir, évite de parler à personne, invoque son manitou, étudie ses songes. Puis il dit si le Grand-Esprit approuve la guerre.

Après la bataille, le Cafîr offre à ses dieux des ex-voto, des trophées provenant du combat.

Ailleurs ce sont des sacrifices humains. Les Polynésiens immolaient leurs prisonniers. Au Mexique, on pratiquait de véritables hécatombes en l'honneur d'Uitzilopothcli, le Dieu de la guerre.

Des peuples civilisés, les Siamois agissent encore comme les anciens. Ils consultent les présages et les calculs des astrologues pour mettre en marche ou arrêter leurs troupes.

Il en était de même chez les Aztèques. Les prêtres s'avançaient à la tête de l'armée portant les idoles et donnaient le signal du combat.

A une époque plus rapprochée de nous, la suggestion religieuse a encore joué un grand rôle.

La foi a permis à une héroïne, Jeanne d'Arc, d'écrire une des plus belles et des plus pures pages de notre histoire. Elle vint, au nom de Dieu, relever les courages abattus. Elle eut des visions, entendit des voix. « Dès l'âge de treize ans, lit-on dans les notices manuscrites de la Bibliothèque du roi (t. III, p. 36), une voix se fît entendre à moi dans le jardin de mon père. Elle était à droite de l'église et accompagnée d'une grande clarté ! J'en eus peur dans les commencements. Mais je reconnus que c'était la

voix d'un ange qui m'a bien gardé depuis et qui m'a appris à bien me conduire et à fréquenter l'église. C'était saint Michel. »

Cinq ans après, étant à garder des bestiaux, une certaine voix lui dit « que Dieu avait grand'pitié du

Fig. 39. — Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII (d'après Ingres).

peuple de France et qu'il fallait qu'elle allât pour le sauver ». Sur quoi s'étant mise à pleurer, la voix lui dit : « d'aller à Vaucouleurs et qu'elle y trouverait un capitaine qui la conduirait sans obstacle au roi ». On ne croyait pas toujours à ce qu'elle disait annoncer de la part de Dieu. Alors elle se retirait à

part pour prier. Son oraison faite, elle assurait entendre une voix qui disait : « Fille de Dieu, va! va ! Je serai à ton aide, va ! »

« Je n'ai rien fait, dit-elle pendant son procès, qu'en vertu des révélations que j'ai reçues et des apparitions que j'ai vues, et même, dans tout mon procès, je ne parle que d'après ce qui m'est révélé. »

Cette foi lui donnait une assurance et un courage communicatifs.

Quand elle percevait ces voix, elle en éprouvait une si grande joie qu'elle désirait toujours être dans cet état. On eut foi en elle, on se crut invincible et on le fut réellement.

Pourquoi aller chercher les motifs de sa victoire en d'habiles dispositions stratégiques ? Si elles eussent été prises sans la confiance, les troupes se seraient débandées. Les Anglais furent, il est vrai, saisis bientôt d'une idée inverse, la crainte de la Pucelle avec qui combattait Dieu ou le diable.

Jeanne procédait par affirmations qui encourageaient les plus timides. Au siège d'Orléans, elle affirma que le pont serait pris et qu'on entrerait par là à Orléans. Elle disait au duc d'Alençon, qui trouvait l'attaque trop précipitée, au siège de Jargeau : « L'heure qui plaît à Dieu est prête, il faut agir quand Dieu veut agir et Dieu agira ».

Dans les plaines de Jan ville, elle prédit que les Anglais seraient vaincus, demandant si on avait de bons éperons pour courir après eux.

Rien ne résistait à cette tranquille assurance. Les gens étaient hypnotisés, et la victoire assurée.

L'époque était d'ailleurs favorable aux exaltées. Après l'exécution de la Pucelle, deux jeunes filles des environs de Paris se déclarèrent inspirées et destinées par Dieu à continuer sa mission. L'une fit acte de repentance et échappa au supplice. L'autre fut livrée aux flammes.

Est-ce amoindrir le rôle cle Jeanne d'Arc que de l'expliquer ? Nullement. Qu'importe d'où vient le courage au patriote ? De la croyance à Dieu, au roi, ou à un principe ? Ou simplement du désespoir de voir le sol natal foulé par la brute ennemie ? Il accomplit de vaillants exploits, sauve la patrie, et à ce titre mérite d'être admiré et pris comme exemple par ses descendants.

Sous Louis XIV, la révolte des Camisards ne se soutint que grâce à la suggestion religieuse.

Trois à quatre mille Cévenols furent pris cle convulsions et prophétisèrent. Des enfants en bas âge furent atteints par la maladie (63).

Dans les réunions toute l'assemblée tombait à la renverse et entrait en convulsions au seul commandement des prophètes. D'autres fois ceux-ci provoquaient l'extase par l'insufflation en ordonnant au Saint-Esprit d'entrer dans le corps des néophytes.

Plus tard, réfugiés à Londres, ils perdirent, sous l'influence d'une vie tranquille, ce don de prophétie, qui les avait fait choisir par les Camisards comme chefs militaires. Les plus renommés Jean Cavalier, Elie Marion, Durand Fage, étaient les plus hystériques.

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Quand ils voulaient obtenir l'extase , ils se repliaient en eux-mêmes dans un recueillement profond, puis disaient ce qu'il fallait faire dans les cas difficiles.

« Devions-nous attaquer l'ennemi, étions-nous poursuivis, raconte Durand Fage, craignions-nous les embuscades, arrivait-il quelque accident, nous nous mettions en prière. Aussitôt l'Esprit nous répondait et l'inspiration nous guidait en tout.

« Quand l'Esprit nous avait dit : « Marche, ne crains « point », ou bien : « Obéis à mon commandement, « fais telle ou telle chose, » rien n'aurait été capable de nous en détourner.

« J'entrais dans la mêlée comme si j'avais été vêtu de fer et que si les ennemis n'eussent eu que des bras de laine. Avec l'assistance de l'esprit de Dieu, nos petits garçons de douze ans frappaient à droite et à gauche comme de vaillants hommes. La grêle des mousquetades avait beau nous siffler aux oreilles et percer nos chapeaux et nos manches ; comme l'Esprit nous avait dit : « Ne craignez rien, » cette grêle de plomb ne nous inquiétait pas plus que n'aurait fait une menue grêle ordinaire. »

De nos jours la foi religieuse s'est en partie perdue chez nous. Mais beaucoup croient encore et fermement.

Il appartient aux dirigeants de ne pas laisser perdre ce facteur précieux du courage.

Ne mêlez pas les provinciaux crédules avec les sceptiques des villes. Ces derniers feront grand mal

en riant de l'amulette que porte le paysan et qu'il croit protectrice. Aux croyants il faut des aumôniers pleins de zèle, des pratiques religieuses fréquentes et honorées par tous les chefs.

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