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CHAPITRE XVII

Guerre et suggestion extra-religieuse.

La suggestion guerrière peut provenir d'autres causes que de la religion. Déjà, chez les peuples primitifs, maintes pratiques ont pour but de persuader le guerrier de sa vaillance et de la couardise de son adversaire, qu'on cherche à effrayer.

D'abord parle costume de guerre. Ce sont chez les Aztèques, cornes gigantesques, énormes chapeaux ornés d'une crête de plumes colorées tombant jusqu'à mi-corps, bannières portées sur le dos, volumineux pendants d'oreilles. Chez les Peaux- Rouges, peintures du corps et de la face avec de l'argile blanche, du vermillon et du charbon de terre mélangé de graisse d'ours.

Dans le corps à corps, on se terrifiait par des cris, en jetant le défi et l'insulte.

Comme les héros d'Homère, les Polynésiens et les Aztèques se querellaient avant de combatttre et les

Fig. 40. — Guerrier Aztèque paré pour le combat.

Guaranis rappellent, avec force gestes et cris, les ennemis qu'ils ont tués et mangés.

Quand un parti juge la victoire perdue, il accepte la défaite avec passivité. Le vaincu résigné tend son cou aux chaînes ou la gorge au couteau.

Pour avoir la foi, les sauvages veulent que le soldat soit aguerri, et le service militaire n'est pas chez eux universel.

Tout homme n'en est pas jugé digne. Pour obtenir cet honneur, il faut subir des cérémonies initiatrices qui enseignent à supporter la douleur et donnent confiance en soi.

Chez le Comanche (États-Unis)

l'épreuve de l'initiation consiste

dans l'investiture par le bouclier.

Le jeune homme le fabrique

Fie. 41. lui-même en grande cérémonie.

Alors seulement il a le droit de

combattre pour conquérir un scalp.

Chez les Guaranis, les épreuves sont très douloureuses et la rigueur croît avec le grade à conférer* Scarifications saupoudrées de piment pour les simples guerriers, jeûne de six semaines avec millet et cassave, coups de fouet, morsures de fourmis pour les chefs. Le chef principal est enterré jusqu'à la ceinture dans une fourmilière et soumis au jeûne principal pendant neuf mois ; puis on lui fait passer un examen.

La foi au chef, au roi, était absolue ; on le revêtait de qualités quasi divines, sa présence assurait la

victoire, car il communique avec Dieu qui lui transmet ses ordres.

Ainsi les inscriptions égyptiennes attribuent au Pharaon des exploits surhumains. A lui seul, il a tué dix mille ennemis, anéanti les peuples. « Ta vigilance , disent-elles , n'a point de bornes , tu règnes comme un puissant soleil sur l'Egypte. Grande est ta force. Ton courage est semblable à celui de Bore (le griffon). Nos souffles t'appartiennent ainsi que notre vie qui est en ton pouvoir à toujours. »

Et puis pour exalter le courage de l'armée, ces chefs si écoutés ne craignent pas de haranguer. Les Polynésiens et les Peaux-Rouges agissent en cela comme les Romains.

Dans les guerres contemporaines, on pense aux armes, au nombre, à la stratégie et point à la suggestion qui prime tout. Partout elle éclate, et montre son irrésistible puissance à qui la recherche sans parti pris.

Etudions-la dans les diverses phases de la guerre : batailles, retraites, capitulations, paniques, soumission du vaincu enfin.

Deux armées sont aux prises. Qui sera vainqueur? L'historien cherche après coup maintes raisons : telle situation était meilleure, telle armée plus nombreuse, tel chef plus capable, tels canons portaient plus loin. Toutes raisons plausibles qui masquent la principale, le moral.

Les vaincus ont lutté un certain temps, puis se sont retirés. Est-ce parce qu'ils ont perdu plus de monde ? Mais la victoire ne résulte pas d'une balance entre les pertes des deux partis, car ils pourraient encore se battre. Cent mille hommes se retirent après en avoir perdu dix mille, mais ils en ont tué à peu près autant à l'ennemi. Ceux qui restent sont encore matériellement en état de porter les armes, ils le prouvent généralement par la longueur des marches qu'ils supportent dans la retraite.

Les vaincus, à un moment donné, se sont jugés impuissants à continuer la lutte avec chance de succès, et ils abandonnent la partie.

En définitive, une bataille ne se perd pas matériellement, elle se perd moralement, et la balance penche toujours du côté où le poids des énergies est le plus lourd.

« Une bataille perdue, » dit une fois Souvarow à Joseph de Maistre, « est une bataille que l'on croit avoir perdue » (64).

Parfois il arrive que les deux armées croient en même temps à la défaite et on assiste à ce curieux spectacle : toutes deux se retirent, laissant vide le champ de bataille. Plus tard il est vrai, toutes deux aussi se proclament victorieuses. Tout récemment ce fait arriva à Langson entre Français et Chinois. En 1870, même histoire à Bapaume. Napoléon lui-même subit cette suggestion au début de la retraite de Russie. La bataille de Maro-Yaroslawitz, entre les Français qui au départ de Moscou prenaient la route du Sud, et les Russes qui leur

barraient le passage, se termina par la retraite des deux armées.

Dans une bataille, il importe donc de tenir longtemps, tenir toujours, malgré et contre tout. Quand la situation devient critique, le chef médiocre se préoccupe de sauver son armée ; il la perdra par la retraite qui démoralise, amène les rafles de prisonniers.

Le chef qui a foi dans les destinées de la patrie, ne désespère pas encore. Il lutte toujours, avec énergie, sans relâche. Son obstination fléchit l'ennemi, la fortune violentée sourit presque toujours. Tels César à Muncla, Condé à Sénef, Nelson à Copenhague, Napoléon à Arcole, Marengo, Eylau, presque partout.

Mais ils sont rares les généraux qui, à la fin d'une journée malheureuse, quand déjà se répand autour d'eux l'angoisse de la défaite, ne craignent pas d'engager dans une lutte désespérée leurs dernières ressources pour ressaisir la victoire.

Cette foi, Napoléon l'avait au plus haut degré. Il croyait à son étoile, non au figuré, mais bien au réel1. « La voyez-vous là-haut ? » dit-il, en 1806, au général Rapp, qui le surprit en contemplation, et comme Rapp ne voyait rien : « Quoi, vous ne la découvrez pas, c'est mon étoile, elle est devant vous brillante, » et, s'animant par degrés: « Elle ne m'a jamais

1 Rapprochez ce fait de ses attaques nerveuses et vous coup prendrez à quel degré il était hystérique.

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abandonné, je la vois dans toutes les grandes occasions (17). » Même apostrophe au cardinal Fesch,

Fig. 42. — Le général Bonaparte à Arcole. (D'après Gros.)

en 1811, qui non plus ne put voir l'étoile que percevait si bien l'empereur.

Son obstination à ne pas quitter le champ de bataille, à ne jamais s'avouer vaincu, lui assura souvent la victoire.

A Arcole, il avait déjà attaqué en vain et s'était retiré à Vérone. Il revient à la charge, mais cette fois franchit TAdige, tourne la position qu'il n'a pu

forcer peu de jours auparavant. Cette manœuvre excite l'enthousiasme de l'armée, et assure la victoire.

A Eylau (1806), la bataille était incertaine. Mais Bennigsen se retire pendant la nuit ; Napoléon, au contraire, fait allumer les feux de bivouac sur ses positions et y séjourne pendant huit jours. Aussi put-il aller prendre ses quartiers d'hiver, sans être amoindri moralement.

Mais il ne suffit pas au chef d'avoir la foi, il faut qu'il la communique à ses soldats. Sans quoi il arriverait comme à Ghanzy1 à la bataille du Mans. Il ne donna l'ordre de la retraite que quand il vit toutes ses troupes se débander.

Chanzy sut en maintes autres occasions exalter le courage de ses soldats et tenir clans les situations les plus difficiles. Telle la défense des lignes de Josnes-Beaugency du 7 au 10 décembre 1870. A la suite de la deuxième bataille d'Orléans, la deuxième armée de la Loire battit en retraite le long de la rive droite de la Loire. Mais le général Chanzy limita ce mouvement de retraite à la position Josnes-Beaugency parce que « la continuer dans l'état moral qu'avaient produit sur ses jeunes troupes les insuccès subis depuis Loigny, c'était les exposer à une complète débandade, qui pouvait être la perte de la plus grande partie de l'armée ».

Pendant quatre jours, du 7 au 10 décembre, cette armée résista victorieusement aux attaques de l'ennemi, lui infligeant des pertes considérables.

Si l'on compare en ces circonstances la différence d'attitude de la première et de la deuxième armée de la Loire, on se rend compte de ce qu'un chef d'armée peut obtenir avec de l'énergie et de la ténacité. Le général de la deuxième armée de la Loire a eu foi en ses soldats, ses soldats ont eu foi en lui ! La défense des lignes de Josnes est le triomphe de la force morale.

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Wolseley a dit que la suprême qualité d'un général est de communiquer la foi en la victoire à ses soldats.

Napoléon possédait cette qualité au plus haut degré. Au point qu'en 1813, ses ennemis décidèrent de battre toujours en retraite quand ils se trouveraient en présence de Napoléon, quel que fût son effectif, et de tomber sur ses lieutenants. Cette tactique eut un plein succès.

Un épisode de la bataille d'Arcis-sur-Aube (1814) montre bien la puissance suggestive de Napoléon. Une charge de cavalerie ennemie avait mis en fuite les divisions Colbert et Exelmans. « L'ennemi, » dit un acteur de cette scène, « se dirigeait à droite et à gauche de la route, cherchant à devancer les nôtres, pour leur couper le chemin, car il était en nombre démesuré. Tout à coup les dragons voient sur la grand'route l'empereur à cheval. ;Du coup, ils font volte-face et repoussent l'ennemi.

« C'est là, dit-il, que je vis l'empereur et le frémissement qui remua la cavalerie à sa rencontre. »

C'est que Napoléon savait merveilleusement capter l'àme des soldats. L'histoire nous le montre parcourant les bivouacs la veille de la bataille d'Austerlitz, expliquant à Arcole la stratégie à ses troupes, bon enfant avec tous, comptant sur eux, les hypnotisant et les envoyant à la mort *.

1 II exerçait une action inverse sur les ennemis qui désespéraient de le vaincre. On conseillait au roi de Prusse en 1813 de ne pas prendre Blucher comme général en chef. « Blûcher est gros et boit comme un éléphant, lui disait-on ! — Eùt-il dix éléphants dans le ventre, je le choisirais, répliqua-t-il, car c'est le seul qui n'ait pas peur de Napoléon. »

Une parole, un mouvement du chef suffit à fanatiser les troupes. A la bataille de Médina del Rio- Seco (campagne d'Espagne) un bataillon du 4e léger cédait du terrain, l'artillerie qu'il protégeait fut compromise, deux pièces tombèrent même au pouvoir de l'ennemi. Le général Mouton se portant au galop sur la ligne, s'écria avec force : « Souvenezvous que vous êtes du 4e léger. » Les soldats se mirent à hurler : « En avant, en avant ! à la baïonnette ! » Un tambour, ayant à peine quinze ans, se porta en avant de l'intervalle qui séparait les deux troupes, en battant la charge. Les Espagnols, abordés avec cette furie, reculèrent et la position fut enlevée.

Dans cette même campagne d'Espagne, à la bataille de Medellin (28 mars 1809), on vit un capitaine de cavalerie, battant en retraite et pressé par l'ennemi, faire faire demi-tour à son escadron, charger et assurer la victoire ! Le général Lasalle, avec ses quatre régiments de cavalerie forts de 2.000 hommes, appuyés par environ 2.500 hommes de la divison de Villate, luttait contre plus de 27.000 hommes. Craignant de se trouver pris dans un coude de la Guadiana, il se retira par échelon, arrêtant ses escadrons et les formant en bataille chaque fois qu'il était serré de trop près par la cavalerie ennemie. Cette manœuvre durait depuis deux heures, et la cavalerie de Lasalle souffrait du feu de l'artillerie espagnole, lorsque le général commandant la cavalerie ennemie voulut tenter un effort et fit charger, par six escadrons d'élite formés en colonne serrée,

l'escadron français d'arrière-garde. Le capitaine de cet escadron, loin de se troubler, fit faire au pas demi-tour à droite à ses 120 chevaux. Surpris par ce sang-froid, les cavaliers ennemis ralentissent l'allure et le capitaine, saisissant l'à-propos, fait sonner la charge. L'escadron de lanciers espagnols, qui tenait la tête de la colonne, frappé de terreur par ce mouvement, tourne bride, se jette sur les escadrons qui le suivent. Le désordre se met dans la colonne où les hussards pénètrent en sabrant tout ce qui se trouve devant eux.

Ce fait donne la plus haute idée du sang- froid et de la confiance que possédaient la plupart des soldats de cette époque. Tous ceux qui savent par expérience combien il est difficile d'arrêter une troupe qui se retire devant des forces supérieures, admireront cet épisode.

A Jemmapes, le colonel du 5e de ligne, vieil officier à cheveux blancs, se dressant sur son cheval, se retourne vers sa troupe et l'épée haute, s'écrie : « En avant, Navarre sans peur ! » C'était le nom ancien du régiment. Et son régiment le suit en répétant ce cri. A quelque distance, le 17e de ligne répond par son cri de guerre. « Toujours Auvergne sans tache ! » C'était le régiment de d'Assas.

Quand un chef s'élance en avant, les soldats suivent. Surtout quand le chef a la crânerie de Murât qui chargeait nu-tête, une cravache à la main, sans jamais regarder s'il était suivi.

Au combat de Tapeau (1807), Murât, arrivant au galop près de la division Lasalle, aperçut la rivière

bordée par 4 à 5.000 Baskirs et Kalmoucks. « Quel est le régiment de tète? demanda-t-il. — Onzième chasseur ! » répond Lasalle. Murât se porte devant le front de la compagnie d'élite : « Allons, chasseurs, » s'écrie-t-il, « empoignons cette canaille ! » Et aussitôt il se jeta avec son cheval dans la rivière aux bords escarpés, sans regarder s'il était suivi. La compagnie d'élite s'élança derrière lui et toute la division arriva à la nage sur l'autre bord. Une vigoureuse charge aéblaya la plaine.

Chevert sut, au siège de Prague, donner confiance à un soldat. L'histoire nous rapporte son curieux dialogue.

« Tu vas monter à l'échelle. — Oui, mon colonel. — En haut se trouve une sentinelle. — Oui, mon colonel. — Elle tirera sur toi et te manquera. — Oui, mon colonel. — Tu la tueras et nous te suivrons. » Ce qui fat dit, fut fait.

Les charges de cavalerie n'ont de valeur que par l'impression morale qu'elles produisent. Le sol tremble sous les pieds des chevaux, la multitude pressée arrive soudaine et balaie tout. Spectacle qui épouvante les plus courageux.

Cette brusquerie, cette impétuosité permettent d'accomplir les prouesses les plus extraordinaires.

D'autres fois la rapidité de l'attaque permet à quelques cavaliers de démoraliser une nombreuse infanterie. La cavalerie de la Révolution s'est rendue célèbre par ses exploits. Citons-en quelques-uns.

Le général Espagne rapporte que dans la campagne de 1792 son ami Dumas, père du littérateur, alors brigadier de dragons, enleva avec quatre dragons un poste ennemi de douze hommes, retranché derrière un fossé de six pieds.

En 1795, un maréchal des logis, Jeanson, avec 60 cavaliers, endormit la vigilance des Autrichiens en menant trois jours de suite ses chevaux boire dans le Rhin. Il les faisait conduire par ses soldats vêtus de simples caleçons. Le troisième jour, il traverse ainsi le Rhin et surprend les Autrichiens qui s'enfuient.

Dans la campagne de Hollande (1794) à l'affaire du Dommel, le commandant Marulaz, à la tête de trente-cinq hussards, charge deux bataillons hessois et leur fait mettre bas les armes.

Au combat de Neubourg (1805) où mourut Latour d'Auvergne, le sous-lieutenant Josselin, détaché avec vingt chasseurs, charge deux bataillons autrichiens et leur fait mettre bas les armes.

Dans la poursuite après la bataille d'Austerlitz, Franceschi, colonel du 8e hussards, avec 120 chevaux, fait prisonnier 2 500 Russes.

Dans la guerre d'Espagne, au combat de Margalef (23 avril 1810), une vigoureuse charge de cavalerie, conduite par le général Boussard, suffit à mettre en fuite les Espagnols. 5 900 hommes tombèrent en notre pouvoir, nous avions eu 105 hommes hors de combat, et notre infanterie n'avait pas eu le temps de tirer un coup de fusil.

Ces exploits se sont renouvelés de nos jours malgré le perfectionnement des armes.

A Custozza en 1866, une charge de deux brigades de cavalerie autrichienne (2.400 hommes au plus), exécutée vers 7 heures du matin, arrête deux divisions encore intactes de l'armée italienne, soit 25.000 hommes. Ceux-ci, sous l'empire delà frayeur, restent immobiles toute la journée sans prendre part à la bataille. Ils n'osent avancer pour porter secours au reste de l'armée. Une seconde charge vers deux heures de l'après-midi fait plus de mille prisonniers. Dans la même journée, trois pelotons de uhlans autrichiens dispersent quatre bataillons ennemis.

A Rezonville en 1870, la charge allemande qui termina la lutte, eut moins de succès apparent. Elle vint se briser sous le feu de l'infanterie française. Mais le prince Frédéric-Charles qui l'avait ordonnée, jugeait qu'elle avait réussi, car il l'appréciait ainsi : « Il existe à la guerre d'autres intérêts que ceux tactiques et stratégiques, ceux de la supériorité morale à affirmer sur l'adversaire et il peut se présenter des cas où il faut agir en faveur de ces derniers malgré les premiers. » L'ennemi, capable après dix heures d'une lutte acharnée d'entreprendre cette charge infernale, montrait sa supériorité morale, affirmait sa volonté d'être victorieux coûte que coûte. De fait le lendemain nous reculions vers Metz.

Parfois dans les charges entre cavaleries, il se passe un fait étrange qui montre bien la suggestion. Les deux partis s'arrêtent étonnés et font tous deux demi-tour. Ainsi en 1806, une brigade de cavalerie légère commandée par le général Guyot, et une troupe de cavalerie prussienne s'étaient toutes deux arrê-

tées pendant la charge, puis enfuies sans combattre. A Villadrigo, en 1812, le 15e chasseurs français charge la cavalerie anglaise. Les deux lignes adverses se touchent presque, mais au moment de s'aborder, toutes deux s'arrêtent, étonnées. Elles allaient faire demi-tour, si l'initiative d'un brigadier français qui se précipita sur les Anglais, n'avait déterminé la mêlée et la victoire.

Il en est de l'infanterie comme de la cavalerie : si elle parvient à joindre l'ennemi, celui-ci n'attend généralement pas et détale. C'est bien ce qu'avait montré le maréchal de Saxe dans une description vécue :

« Ces bataillons marchent en avant. Les majors crient serre : on serre sur le centre ; insensiblement ce centre crève, on s'y trouve à huit de hauteur et sûr les ailes à quatre, ce qui fait des intervalles entre les bataillons. La tête tourne aux majors parce que le général, à qui elle tourne aussi, crie après eux lorsqu'il voit ces vides entre les bataillons, qui lui font craindre d'être pris par les flancs. Mais comme son ennemi est tout aussi mal disposé, le mal n'est pas grand. Qu'arrive-t-il ? On commence à tirer de part et d'autre, ce qui est le comble de la misère. Enfin on s'approche et l'un des deux partis, ordinairement, s'enfuit à cinquante ou soixante pas plus ou moins. Voilà ce qui s'appelle charger. »

Et quand l'attaque échoue, pourquoi l'assaillant recule-t-il? Il n'est pas lâche, puisqu'il a déjà parcouru la moitié ou les deux tiers du chemin. Il ne

réfléchit pas que le danger est au moins aussi grand à s'enfuir au milieu des projectiles qu'à continuer sa marche. Citons comme charge manquée, celle de Valmy. Les colonnes d'attaque prussiennes s'arrêtent à la vue de l'armée française attendant de pied ferme, la baïonnette au canon. Elles n'étaient point défaites, puisqu'il n'y avait pas eu lutte. Bien mieux, le lendemain les Français reculaient un peu à l'est et les alliés venaient occuper les positions françaises. Mais ils étaient démoralisés au point de se décider à battre en retraite quelques jours plus tard.

La panique évoque la suggestion de la peur. Un cri, un mouvement inattendu, un lâche qui fuit peuvent, quand le moral est mauvais, entraîner la débandade sans cause apparente qui puisse l'expliquer. Quelques ennemis font fuir des bataillons entiers. Bien mieux l'apparence même de l'ennemi met en fuite.

Les troupes de la Révolution, qui par la suite se couvrirent de gloire, cédèrent à la panique.

Au début de la campagne de 1792, les soldats de Dillon s'enfuirent à peine engagés et massacrèrent leur général. Les volontaires de Biron lâchèrent pied au premier coup de canon. Les troupes qui firent si belle contenance à Valmy, avaient été prises de panique quelques jours auparavant à la vue de 1200 hussards prussiens. Huit jours après la victoire de Hondschoote (18 sept. 1793), ces troupes victorieuses sont saisies de panique, à Ménin, se déban-

dent et ne s'arrêtent que sous les murs de Lille. Un mois plus tard, ces mêmes fuyards remportaient la victoire de Wattignies.

Les paniques peuvent donc survenir aux meilleures troupes. En mars 1814, le corps de Marmont qui occupait Athies, fut pris de panique à la suite d'une attaque de nuit.

Après l'échec de Puebla (Mexique), les Français se retirèrent sur Orizaba. Ils avaient négligé d'occuper le Borrego qui dominait la ville, sous le prétexte que les pentes étaient trop abruptes. Une colonne mexicaine occupa ces hauteurs. A10 heures du soir le capitaineDetrie, avec soixante hommes, monte à l'assaut, surprend les Mexicains qui s'enfuient.

Dans la guerre de 1870, les exemples de panique sont nombreux. Citons la surprise du château de Chambord. Les défenseurs s'étaient maintenus jusqu'à la nuit tombée, quand une compagnie hessoise se porta en avant sans tirer un coup de fusil et en poussant des hurrahs. Les défenseurs s'enfuirent, la compagnie prussienne n'avait pas tiré un coup de fusil, ni subi de perte.

La bataille du Mans fut perdue à cause d'une panique des mobilisés bretons.

Pareils faits se sont d'ailleurs produits aussi chez les Allemands.

Le 18 août, àSaint-Privat, vers sept heures du soir, un feu rapide, inopiné, dirigé par les Français sur les têtes de colonnes prussiennes qui se disposaient à occuper le plateau, produisit une panique. Infanterie et artillerie se jetèrent en désordre dans le fond

du ravin, les réserves lâchèrent pied à leur tour, la panique s'étendit jusqu'au delà de Mars-la-Tour. (Le fait est relaté dans la 6e livraison de l'ouvrage du grand état-major prussien.)

Parallèllement aux paniques, rangeons les capitulations, plus lâches encore, les soldats étant à l'abri derrière des murs, la place garnie de vivres et bien pourvue de munitions. Pourquoi alors se rend-on, sinon par découragement? Il suffit d'un discours fallacieux, de menaces faites à propos par un parlementaire audacieux.

De ces capitulations honteuses, les exemples abondent.

Le maréchal de Villars prit Kintzingen en 1702, en sommant la garnison de mettre bas les armes sous peine d'être passée au fil de l'épée. Or il lui eût été impossible de prendre cette place, n'ayant pas de canon.

En 1794, la Convention décréta que toutes les troupes ennemies, enfermées dans les places du territoire français, qui ne se rendraient pas dans les vingt-quatre heures après sommation, seraient passées au fil de l'épée. Valenciennes et Gondé se rendirent. « Nous n'avions, dit Carnot, aucun des moyens nécessaires pour former un siège régulier, le matériel nous manquait absolument. Nous n'étions pas en état d'exécuter nos menaces, elles n'en eurent pas moins plein succès '. »

i Valenciennes et Condé avaient eu leurs fortifications réparées par l'ennemi. Elles renfermaient de fortes garnisons et une immense quantité d'artillerie. Le décret eut son effet

En 1795, Mannheim se rendit, quoique bien fortifiée. Mais elle renfermait beaucoup de beaux édifices et craignit le bombardement.

En 1812,1a capitulation de Soissons sauva l'armée de Bltïcher. La ville pouvait tenir, une première attaque avait échoué. Il faut lire le récit de l'officier russe envoyé en parlementaire , pour comprendre l'influence de la suggestion. Il usa d'éloges sur la belle défense de la ville, menaça de passer la garnison au fil de l'épée, promit des conditions favorables.

Après les grandes défaites, le découragement est général. Les places fortes s'ouvrent, on dépose les armes, presque sans combattre. Un vent de lâcheté a soufflé partout, c'est l'effet moral.

Après Iéna, la place de Kustrin avec 4000 hommes et 90 canons se rend à un régiment d'infanterie qui n'avait que deux pièces de campagne ; le fort de Czenstochau avec 500 hommes de garnison et 33 canons se rend à 100 chasseurs travestis en grenadiers pour la circonstance. Stettin et Magdebourg se rendent à la première sommation.

moral. Il n'en eut aucun sur les commandants des places du Quesnoy et de Landrecies qui durent être enlevées par des attaques régulières. Le colonel autrichien Le Blanc, commandant la place du Quesnoy répondit le 3 août au général français qui lui notifiait ce décret :

« Général, le décret que vous m'annoncez me paraît injuste ; une nation n'a pas le droit de décréter le déshonneur d'une autre; je vous répète donc que je suis déterminé à ne manquer jamais à mes devoirs, à me conduire toujours en soldat, et je me flatte qu'une pareille conduite ne peut que me mériter l'estime de la nation française. >•

En 1870, après la bataille de Spicheren, quatre Prussiens et un officier prirent Sarreguemines bien qu'il y eut encore deux compagnies d'infanterie dans la place. L'officier avait menacé de bombarder la ville.

Pendant la période des grandes batailles sous Metz, un parti de hussards prussiens (2 escadrons) fait prisonnier tout un régiment de mobiles français, 60 officiers et 1500 hommes. Pour s'emparer du village, le commandant de la cavalerie prussienne avait fait mettre pied à terre à la moitié de ses hommes. Puis, se mettant à leur tête, il s'était dirigé au pas de course vers l'entrée principale. Les Français absolument hypnotisés n'osèrent se défendre et rendirent leurs armes sans tirer un coup de fusil.

Un général et des troupes qui ne veulent pas se rendre, se tirent des situations les plus désespérées.

En 1805, Mortier avec sa division se heurta, sur la rive gauche du Danube, à toute l'armée russe et fut pris à revers par une division autrichienne. Il lutta toute la journée pour s'ouvrir un passage, et y parvint en laissant sur le terrain les deux tiers de son effectif. Mais il avait évité la capitulation et l'affaissement moral qui en serait résulté pour toute l'armée.

Pendant la retraite de Russie, à Krasnoé avec 6 000 hommes, Ney tient tête à 80 000 Russes, et parvient à regagner l'armée. La présence du maréchal Ney, a dit un témoin oculaire, le colonel Fezensac, suffisait pour nous rassurer ; sans savoir ce qu'il voulait, ni ce qu'il pourrait faire, nous savions qu'il

ferait quelque chose. Plus le danger était grand, plus sa détermination était prompte et quand il avait pris son parti, jamais il ne doutait du succès. Dans un pareil moment sa figure n'exprimait ni indécision ni inquiétude f. »

Rapprochez de ces exemples la capitulation du général Dupont à Baylen (en 1808). Dupont comprit dans la capitulation les deux divisions Vedel et Dufour qui n'étaient pas cernées et avaient déjà commencé la retraite. Dupont était dans l'impossibilité de monter à cheval. « S'il avait été assez bien portant pour venir lui-même voir ses ennemis, les affaires eussent tourné autrement, écrivit à cette époque le général Savary. » Et de fait, l'énergie d'un sous-lieutenant qui fut plus tard le maréchal Bu-

1 Le dialogue suivant témoigne de la confiance en lui-même qu'avait le maréchal Ney. Forcé de reculer sur Smolensk, ayant perdu plus de 50 p. 100 de son effectif, il dit à demi-voix: à un officier de son état-major : Nous ne sommes pas bien. — Qu'allez-vous faire? répondit l'officier. — Passer le Dnieper. — Où est le chemin? — Nous le trouverons. — Et si le Dnieper n'est pas gelé ? — Il le sera. — A la bonne heure, dit l'officier. Ce dernier mot, qui dit la foi de la troupe dans son chef, est bien caractéristique et explique les prodiges qu'exécutèrent de tels hommes.

En effet la nuit, trompant l'ennemi par de grands feux de bivouac et quelques avant-postes qui dérobèrent la marche, on chercha et on trouva le Dnieper! Il était gelé, mais la glace était si peu épaisse qu'un très petit nombre de chevaux purent le franchir. Mais le corps put passer, et après trois jours de marche employés à parcourir 60 kilomètres en se battant continuellement contre les Cosaques, les débris du troisième corps rejoignirent à Orcha le reste de la grande armée. Des 6000 hommes qui avaient combattu à Krasnoé, il en restait un millier à peine. Mais les Russes ne pouvaient se vanter d'avoir fait capituler un maréchal de France.

geaud, excita un régiment d'infanterie à se soustraire à la capitulation ; il put regagner Madrid.

Poussons plus loin l'analyse, considérons la guerre elle-même. Pourquoi une bataille perdue a-t-elle de si graves conséquences ?

Derrière la position abandonnée, il y en a d'autres. Les vaincus pourraient recommencer le combat. Mais leur moral est atteint. Les généraux savent qu'on ne peut plus avoir confiance en des troupes battues.

La guerre ne peut aboutir que si l'un des combattants s'avoue vaincu. Pour cela il faut qu'il soit démoralisé et croit à l'impossibilité de la lutte. Sinon il ne sera jamais soumis.

Il n'y a pas eu de peuple plus complètement battu que les Espagnols par Napoléon Ier, mais toutes leurs défaites n'ont pu les démoraliser, ils ne se sont pas soumis et ont fini par avoir raison de l'ennemi. De même les Mexicains après quatre ans de guerre (1863- 1867).

Au contraire, après Valmy et après Iéna, la Prusse céda de suite. De même l'Autriche, après Solférino, et Sadowa, tandis que la France après Sedan continua la lutte plus longtemps.

Bonaparte en 1797, après le traité de Campo-Formio, disait à Moreau : « Un peuple qui se laisse envahir est un peuple sans courage; il n'y a pas au monde de puissance suffisante pour envahir un peuple qui ne veut pas être envahi * . »

1 Extrait des papiers remis par le général Kellermann à Musnier Descloseaux, cité par le général Pierson dans son livre

Pour lui ne sonne jamais cette heure que Bismarck qualifiait de psychologique, où le vaincu n'entrevoit plus de salut que dans la soumission.

Aussi les principes de guerre actuels consistent à profiter d'un premier succès qui démoralise l'ennemi, pour frapper des coups multipliés sans lui donner le temps de se remettre.

Ils valurent à Napoléon ses belles victoires, et permirent plus tard à l'Allemagne de nous vaincre.

Si, en 1792, les alliés avaient profité des paniques de l'armée française, la Révolution eût été peut-être étouffée pour longtemps.

Mais ils avaient encore les idées anciennes ; alors les deux armées semblaient avoir peur de se joindre, manœuvraient des semaines, des mois, des années sans se rencontrer, jusqu'au moment où il fallait en venir aux mains. La bataille gagnée, le vainqueur se contentait de prendre quelques villes et laissait au vaincu le temps nécessaire pour se refaire.

Aujourd'hui il faut attaquer sans cesse ni répit, de manière à démoraliser l'adversaire, à lui enlever tout courage. L'attaque révèle une confiance morale supérieure à l'inertie défensive. D'ailleurs en guerre, il faut vaincre, et comment vaincre si l'on n'en vient aux mains ?

Celui qui se tient sur la défensive, craint l'ennemi, ne croit pas pouvoir le vaincre. Il s'imagine éviter la défaite grâce à des positions avantageuses, à des

Les méthodes de guerres actuelles et vers la fin du xvr siècle, t. Ier, p. 515.

fortifications. Il croit à la supériorité de ses armes, mais admettre la possibilité d'une défaite, c'est déjà la préparer.

En restant sur la défensive, on permet à l'ennemi d'attaquer, de revenir sans cesse à la charge. A un moment donné, devant des assauts multipliés, les défenseurs prennent peur et s'en vont.

Dans les batailles de 1870, les chefs n'avaient pas confiance. Ils attendaient passivement l'ennemi et étaient vaincus1.

Le plus extraordinaire exemple d'inertie, de manque de foi, de lâcheté, a été donné par Bazaine. Il est impossible de prendre aussi peu l'offensive, de se laisser plus acculer par les événements, qu'il ne l'a fait dans les batailles autour de Metz. Ici l'historien pour comprendre doit se doubler d'un psychologue, sans quoi les événements deviennent des rébus.

1 Pendant toute la première partie de la guerre, nos généraux semblent ignorer qu'il y a une armée ennemie et qu'il faudra la battre.

A Reischoffen, à Forbach, dans les trois journées autour de Metz, pourquoi sommes-nous battus, si ce n'est parce que nous restons immobiles, attendant sur place l'attaque de l'ennemi, dont nous ne savons ni surveiller la marche, ni contrarier les projets ? Il semble que tout l'art de la guerre ait consisté pour nous à faire savamment le hérisson. Si hérissé qu'on fût, l'ennemi a su passer entre les piquants et atteindre le corps et le cœur !

Pensaient-ils à la nécessité de battre l'armée ennemie ceux qui, après nos échecs du 6 août, ne voyaient d'autre solution que la retraite jusqu'à Châlons des 200 000 hommes qui nous restaient intacts ? Et celui qui donnait cet ordre, était-il bien l'héritier de Napoléon qui, en 1814, n'hésitait pas avec une cinquantaine de mille hommes, à entreprendre la campagne que l'on sait contre les 400 000 hommes de la coalition ?

Mac-Mahon qui mena son armée à Sedan, n'avait qu'une seule préoccupation, éviter l'ennemi. Il n'a pas pensé que pour atteindre Metz et rejoindre Bazaine, il pouvait avoir à se battre. Son but n'est ni Metz, ni Carignan, c'est de n'être ni vu ni atteint ! Il suffit de quelques cavaliers ennemis pour arrêter la marche d'un corps d'armée, le faire dévier de sa route, lui faire perdre des heures précieuses. Il ne se rend pas compte qu'il y a un but, que pour l'atteindre sûrement il faut se battre, que plus tôt et plus fort on se battra, mieux cela vaudra. Il cherche à éviter l'ennemi et il se laisse acculer à une bataille désastreuse.

Trochu, le général savant, l'esprit critique et avisé, ne sut point profiter de l'exaltation d'un peuple qui ne voulait pas être vaincu. Fâcheuse situation d'un chef qui d'avance croit à la défaite.

Avec des ressources moindres, que ne purent Faidherbe, Chanzy, et Denfert! Ceux-là avaient foi en leurs soldats, et leurs soldais le leur rendirent1.

1 Et le gouvernement de Bordeaux méconnut aussi ce principe, lorsqu'il envoyait l'armée de Bourbaki sur Belfort et les lignes de communication des Allemands, au lieu de lui donner simplement pour objectif l'armée du prince Frédéric-Charles qui était proche, et que l'éloignement de Bourbaki allait laisser libre d'écraser l'armée de Chanzy. Les résultats auraient pu être considérables, dit-on ! Non, car il ne suffisait pas d'aller se placer sur les lignes de communication de l'ennemi, il fallait le battre. Quel qu'eût été le résultat de la lutte avec le corps de Werder, il eût bien fallu de toute façon pour être définitivement victorieux en venir aux mains soit avec l'armée d'investissement de Paris, soit avec celle qui la couvrait; dès lors n'était-il pas plus simple et plus pratique de s'y attaquer de

Il en est sur mer comme sur terre et il convient ici d'examiner le cas des cuirassés.

Quand on munit les vaisseaux de guerre de fortes cuirasses, on eut raison au point de vue technique, mais on ne tint aucun compte de la suggestion. L'amiral avec ses cuirassés se crut invulnérable dans la défensive et se laissa attaquer. Aussi, fait étrange, les deux dernières grandes batailles navales ont été défavorables à la cuirasse. A Lissa, la flotte en bois de l'amiral Tégéthoff prit l'offensive et vainquit. Et pourtant après la défaite, les Italiens comptaient encore huit cuirassés, un de plus que leurs adversaires, six frégates en bois, nombre de bâtiments légers. Mais ni Persano ni ses marins n'avaient plus confiance. Il prit pour prétexte un manque de charbon et se retira sur Ancône.

De même les Japonais et les Chinois au récent combat de Jalore (65).

De cette étude tirons une conclusion applicable au temps présent. Les états européens accumulent de formidables engins de guerre; forteresses, canons, fusils, sont aux derniers perfectionnements. Le nombre des combattants est immense, c'est la nation armée. Mais se préoccupe-t-on du facteur moral?

Evidemment non. Et pourtant ce facteur moral est tout, avec des millions de gens arrachés brusquement à leurs foyers et remplis de crainte. Masses

suite. On voit qu'il n'est pas superflu de dire et de répéter que dans une guerre le premier objectif doit être la destruction de l'armée ennemie et que tout doit être subordonné à ce but.

formidables sans cohésion, instrument terrible qu'aucune main ne saura manœuvrer.

En 1870, Français et Allemands avaient déjà guerroyé, qui en Autriche, qui en Italie; ils n'étaient pas novices l. Pour voir comment se comportent les multitudes armées, étudiez la guerre de Sécession. D'après un rapport du colonel Rivière « sur le champ de bataille de Gettysburg, on ramassa 24 000 armes chargées appartenant à l'un ou à l'autre des adversaires. Un quart seulement de ces armes étaient chargées régulièrement. La moitié renfermait deux charges. Le dernier quart en contenait de 3 à 10. Certaines armes avaient reçu 5 à 6 balles pour une charge de poudre. Dans un fusil lisse on trouva jusqu'à 22 balles mélangées de poudre ». Voilà, certes, des hommes qui ne devaient guère viser ou penser à changer la hausse !

Avec les armes actuelles, la crainte sera plus grande encore. On devine leurs effets dans les batailles de l'avenir. Il n'y aura pas plus de morts, mais ils seront autrement répartis. Le sol sera absolument nettoyé par places. Sur des surfaces de quelques centaines de mètres carrés, plus un soldat ne restera debout. Je laisse à penser l'effet désastreux pour les voisins,

Aussi les dirigeants devront-ils s'appliquer à soigner le moral des troupes. Et ici le problème est bien plus difficile qu'autrefois.

1 C'est ce qui explique la puissance de l'effet matériel du tir dans certaines circonstances, comme à Saint-Privat, puissance due au calme et au sang-froid des tireurs.

Il faudra faire vibrer la corde patriotique, la honte d'être vaincus, les malheurs de la défaite, la nécessité d'être victorieux, la facilité relative à l'être. Les chantres et les poètes auront un grand rôle, si on les laisse faire.

Et puis quand une nation se rue sur l'autre, il faut qu'elle soit forte de son droit. Quelle soit persuadée que si elle cède, c'est le déshonneur, que la guerre est inévitable pour laver l'affront. Et alors l'explosion d'enthousiasme soigneusement entretenue assurera la victoire.

On sait par quelles machiavéliques combinaisons plus tard avouées, Bismarck persuada en 1870 au peuple allemand qu'il était insulté et se fît déclarer la guerre. Certes sa méthode n'est pas honorable, mais elle fit plus pour la victoire que toute la science de de Moltke. Les chauvins d'outre-Rhin ne s'y trompent point dans leur fanatisme pour le grand homme.

Pour tenir le soldat, le suggestionner, il est entre le chef et l'humble troupier un intermédiaire indispensable : I'officier. Les officiers de la mobile manquaient souvent de courage en 1870. Dans un rapport du général D... sur les affaires des 4, 5 et 6 octobre 1870, il est dit :

« J'ai le plus profond regret, M. le Ministre, d'avoir à déplorer l'indigne conduite de la plupart des officiers de la mobile, qui ont donné l'exemple de la lâcheté en abandonnant leurs hommes et en les entraînant dans leur fuite. »

Le 23 novembre 1870, Gambetta télégraphie du

Mans à M. de Freycinet. « La déroute est odieuse... Les mobiles ne savent que fuir; leurs officiers ne se montrent pas. »

Donc pas d'officiers improvisés. Mais parmi ceux qui en font carrière tous sont-ils également bons ? Ceux qui ont été soldats savent qu'ils suivront aveuglément tel officier peu savant, mais qui sait commander. Tel autre, féru en mathématiques et sorti des grandes écoles, mais sans aspect ni vigueur physique, n'inspire aucune confiance. Malgré tout son savoir, malgré toutes les punitions, il n'a point ses hommes dans la main. Car malgré ses connaissances, il reste hésitant quand il s'agit de se décider et cette hésitation est vite reconnue des troupes *.

Certes l'instruction est utile, mais tout n'est pas là. Ce serait transformer l'armée française en un vaste mandarinat. Au lieu de n'estimer que celui qui a bien récité sa leçon aux écoles militaires et à l'école de guerre, qu'on examine aussi son physique, qu'on étudie son moral. Il nous faut comme officiers de

I Je ne prétends pas dire ici que l'instruction des officiers ne leur est utile en rien. Ce serait un fâcheux paradoxe. Mais l'instruction donnée exclusivement sans tenir compte du développement des forces physiques est très fâcheuse. Non seulement elle crée un officier hors d'état de tenir campagne, mais elle agit sur son moral, le rendant irrésolu et craintif.

II est vrai qu'en temps de paix, le choix pour l'avancement n'est pas facile. Hors le temps de guerre, on ne peut montrer les qualités du véritable homme de guerre. Pourtant on pourrait s'entourer de renseignements de toute nature sur la vigueur physique et morale des officiers alors qu'on n'y prête pas assez attention.

vigoureux gars à l'œil flambant, dont le dos ne soit point voûté, rompus aux sports et aux exercices physiques, à la parole hardie et au geste décidé. Ceux-là seuls qui possèdent ces qualités, conduiront les troupes à la victoire. Les autres pourront faire de bons bureaucrates et professeurs en chambre, ils écriront de savants livres, pourront démontrer que Napoléon s'est trompé quand il a vaincu ; s'ils ne sont point solides et pleins de foi, ils resteront indécis et piteux sur les champs de bataille.

Qu'on se souvienne des généraux du premier empire, ils n'avaient pas vingt-cinq ans et étaient peu chargés de science. Ils ont promené notre drapeau dans les capitales de l'Europe, et ils croyaient avec de Brack, un cavalier de là grande armée, que : « l'élément moral est le roi des batailles, le reste n'est qu'une triste prose reliée en veau. »

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