‹ Hypnotisme, religionChapitre 29 sur 36 · LES CORPS OPAQUES · texte numérisé non relu

LES CORPS OPAQUES

Beaucoup le croient, et on a cité un grand nombre de faits en apparence convaincants. L'Académie de médecine a jugé défavorablement cette question en 1838. C'était à propos d'un prix de 3.000 francs proposé par M. Burdin à quiconque pourrait lire à travers un corps opaque. Le prix ne fut pas décerné.

Pourtant, des concurrents se présentèrent. Un entre autres, le docteur Pigeaire, de Montpellier, affirmait que sa fille voyait à travers les corps opaques. D'après Aubin Gauthier (33) des expériences préparatoires réussirent pleinement. Mais M. Pigeaire ne voulut pas accepter le masque que proposait l'Académie, les choses en restèrent là. En 189:2, M. Pouchet offrit mille francs à qui lirait sous enveloppe opaque cachetée et scellée ; personne ne se présenta.

L'explication de ces faits de vision à travers les corps opaques fut que le sujet voyait à travers les fentes du bandeau mal placé. Cette idée persista jusqu'à nos jours. Elle fut fortifiée par les expériences de Charcot qui montra que l'hypnotisé peut lire les yeux fermés. En réalité, les yeux ne sont clos qu'en apparence, ils voient à travers les cils. Comme

les hystériques ont des sens hyper-excités, la vue prend une grande acuité et distingue fort bien.

Les recherches de M. Dechambre (83) furent confîrmatives. Cet auteur prit soin d'essayer sur luimême les appareils que les magnétiseurs appliquent sur les yeux de leurs somnambules ; aucun, dit-il, ne l'empêchait de lire, au bout de quelque temps, les caractères placés sous ses yeux.

Rappelons à ce propos différents faits qu'on a rapportés à l'appui de la thèse de la vision à travers les corps opaques.

Cette croyance remonte à l'antiquité.

Aux oracles d'Héliopolis en Egypte, de Mopsus en Cilicie, on remettait aux prêtres ou on déposait sur les autels des demandes contenues dans des billets cachetés.

Trajan, sceptique, envoya à l'oracle d'Héliopolis des demandes par écrit, scellées et cachetées. Le Dieu ordonna de renvoyer du papier blanc. Trajan fut confondu, il avait envoyé en effet des tablettes vides d'écriture.

Pendant la première croisade sous les murs cl'Antioche, les chrétiens perdaient courage. Un prêtre marseillais, Pierre Barthélémy, déclara qu'on trouverait sous le maître-autel de l'église, la lance qui avait percé le flanc du Christ. On trouva la lance, et les chrétiens furent vainqueurs.

Sans remonter aussi haut, on peut noter dans les écrits des nombreux magnétiseurs de ce siècle, un grand nombre de cas de vision à travers les corps opaques.

Une cataleptique de Pététin (33) voyait l'intérieur d'une lettre qu'il appliquait fermée sur ses doigts. Une autre distinguait le portrait qu'on posait sur son épigastre.

Est-ce le portrait de François Ier, lui demandait- on? Non. Est-ce celui de Louis XIV ? Oui. Cette expérience n'est pas probante. Car elle pouvait fort bien deviner rien qu'au ton avec lequel inconsciemment on lui posait ces questions.

Puységur rapporte qu'un somnambule allait prendre dans une cave obscure du vin blanc qu'on lui avait demandé. Il prétendait le distinguer du vin rouge : « Tous les corps, disait-il, sont éclairés pour moi, je vois à travers les enveloppes. »

A la vision à travers les corps opaques, se rattache la question de la vision à travers les corps humains. Les magnétiseurs ont fait examiner par leurs sujets les malades, et ont prétendu découvrir ainsi l'organe atteint.

Une hystérique du docteur Pététin voyait Tintérieur de son corps. Elle décrivait les formes bizarres de ses organes comme enveloppés d'un réseau lumineux, détaillait le mécanisme des mouvements cardiaques, etc., etc.

Une somnambule du docteur Chapelain voyait l'oreille interne d'un malade et en donnait une description anatomique exacte ; une autre, toujours d'après le même auteur, décrivait le ténia qui se mouvait dans les intestins d'un malade.

Le docteur Chardel employait lui aussi les somnambules pour son diagnostic : une d'elles diagnosti-

qua un épanchement pleural, une péricardite, distingua unjfoie blanc, etc. (33). Le docteur Bertrand fut fort étonné de voir un sujet faire la découverte à travers les robes d'une affection dartreuse des voies génitales ; une autre, prétend-il, diagnostiqua la boîterie de la hanche chez un enfant qu'on lui présentait au repos. Un autre enfin perçut une balle logée dans la tête et la décrivit exactement.

La récente découverte par Rœntgen des rayons qui peuvent traverser les corps opaques et impressionner une plaque sensible, a été invoquée comme une preuve de la possibilité pour des vivants de voir en certains cas à travers ces mêmes corps opaques. A l'état normal, les milieux de l'œil laisseraient, d'après Darier et Rochas, difficilement passer les rayons de Rœntgen. Pourraient-ils, au contraire, impressionner la rétine de l'hystérique ? Cela même ne devrait pas faire admettre la vision à travers les corps opaques ; car les rayons X n'existeraient pas dans la lumière solaire.

Quelques-uns d'entre nous sont-ils pourvus d'un sens ignoré jusqu'à ce jour : voir ou sentir malgré la distance? La question ne fait pas de doute pour Ch. Richet, Lombroso, Durand de Gros, Crookes, Liébeault, Gibert, etc. On donne même à cette propriété le nom de télépathie, etc. « Il y a des vérités nouvelles, dit M. Ch. Richet. Quelque étranges qu'elles paraissent à notre routine, elles seront un jour scientifiquement démontrées... Il ne faut pas dédaigner une série d'expériences qui nous ouvriront peut-être

— pour la première fois — une nouvelle faculté tout à fait inconnue de l'intelligence, un de ces problèmes de Yan-delà, sur lesquels depuis vingt-cinq siècles

se sont exercés sans succès les plus grands génies de l'humanité. »

Tout d'abord, il convient d'écarter de la télépathie, les rêves qu'ont souvent les personnes en état d'hypnose. Elles s'imaginent aller au loin, dans despays peu connus ou qu'elles n'ont vus qu'une fois, qu'elles avaient oubliés ; et les décrivent à leur réveil avec un grand luxe de détails. Si on ignore qu'elles ont vu autrefois ce pays, on est aussi étonné que vis-à-vis des hystériques qui se mettent à parler une langue ignorée.

Ces croyances sont fréquentes chez les sauvages. Quand le corps tombe en léthargie, l'être pour eux se dédouble, le moi s'en va en voyage, la distance et les obstacles n'existent plus pour lui.

Tels les devins lapons, au sortir de la léthargie, décrivent les lieux où ils croient que leur âme s'est rendue et fournissent maints détails connus de celui qui les questionne.

Au moyen âge, les âmes des sorciers se rendaient au sabbat, chevauchant sur des boucs, des ânes, des manches à balai qui les transportaient avec la rapi-

Fig. 47. — Mascaron grotesque de l'église Santa Maria formosa, avec le spasme buccal unilatéral hystérique.

dite du vent. Plusieurs de ces malheureux allaient au réveil raconter leurs hallucinations et se livrer au bourreau. Ils avouaient des repas où étaient mangés des crapauds, de la chair de suppliciés et des enfants assassinés après avoir reçu le baptême. Ils avouaient des danses, chansons irréligieuses, des sauts grotesques et de honteuses voluptés.

Fantasmagories, illusions d'esprits hystériques !

Le haschisch et l'opium donnent des rêveries semblables, transportent dans des pays oubliés depuis longtemps et les réveillent en la mémoire avec une grande vivacité d'impression.

Tout autres seraient les faits de vision à distance. Tel jour, à telle heure, des sujets ont dit ce qui se passait à des centaines de lieues. D'autres ont pressenti la mort d'un être chéri. La pensée de mort les a frappés au moment même où expirait au loin la personne.

Liébeault, Brierre de Boismont citent des faits semblables, visions de mort, parents qui se noient dans un bateau, etc., et d'autres non moins étranges : Une somnambule vit à une lieue de distance un ami de son mari au moment où il se suicidait. Une autre vit son mari tomber dans l'escalier de la cave située deux étages au-dessous de la salle où elle était.

Un pasteur, en dormant, voit d'un village voisin sa maison brûler à Edimbourg ; il y court et arrive à temps pour sauver un de ses enfants.

Bien des affirmations d'historiens seraient à ranger dans cette classe des phénomènes télépathiques.

252 HYI'KOTISME, RELIGION

Dans la Bible, Saïil consulte un voyant pour savoir où étaient les ânesses de son père : celui-ci lui annonça qu'elles étaient retrouvées.

Samuel vit de chez lui les envoyés de Cis qui allaient à la recherche de Saiil.

Elisée prévint le roi d'Israël du lieu où le roi de Syrie avait dressé une embuscade. Il sentit l'arrivée d'un assassin et fit fermer sa porte.

En Grèce, la pythie voyait à distance.

De Delphes, elle vit à deux cents lieues Crésus faire cuire une tortue avec de l'agneau dans un vase d'airain.

Deux amis de Mégare couchent dans une hôtellerie. L'un voit en songe égorger l'autre. Le lendemain matin, son pressentiment le pousse vers un chariot dans lequel il retrouva le cadavre de son ami.

Cicéron était à sa maison d'Atina quand il fut informé par un songe de ce qui se passait à Rome et que sa perte était décidée.

Apollonius vit d'Ephèse l'assassinat de Domitien.

Le prêtre Cornélius vit de Padoue la victoire de César contre Pompée.

Paul s'écria de Constantinople que Valens brûlait en Allemagne.

Plus près de nous (an 400), d'après Grégoire de Tours, le jour du décès de saint Martin à Tours, saint Ambroise en fut averti à Milan au moment où il célébrait la messe.

Philippe de Commines rapporte que l'évêque Angelo Cartho célébrant un jour la messe devant

Louis XI, en l'église Saint-Martin de Tours, révéla au roi la bataille de Nancy et la mort de Charles le Téméraire à l'heure précise où elle avait lieu.

La reine de Navarre rapporte dans ses Mémoires que sa mère vit la bataille de Jarnac, la victoire e la mort de son fils, le prince de Condé.

En 1566 une épidémie se déclara sur une grande partie des enfants de l'hôpital d'Amsterdam. Ils grimpaient comme des chats sur les murs et les toits et voyaient à distance, rendant compte de ce qui se passait au moment même au conseil municipal. L'un d'eux dit à une femme que son fils allait partir pour la Haye à son insu, le fait était vrai.

Au xvme siècle, Swedenborg, le spirite, vit de Gothembourg un incendie qui se serait produit à Stockholm.

Alphonse de Liguori (mort en 1787), tombé en léthargie dans le couvent de la Scala en Napolitaine, se trouvait au même moment à Rome pour assister le pape Clément XIV à son lit de mort.

Dans cette guerre des Camisards où l'hystérie jouait un si grand rôle, le pouvoir télépathi que aurait été fréquent chez les chefs protestants. Cavalier, d'après Durand Fage, voyait à distance. Il aurait un jour vu un courrier ennemi se rendre d'Alais à Nîmes. Trois hommes envoyés le rencontrèrent à l'endroit indiqué.

Si la vérité pouvait être établie d'après le nombre des exemples, ceux-ci ne feraient pas défaut à la théorie télépathique. Mais il faut mieux : déterminer LES CONDITIONS DE L'EXPÉRIENCE, ET POUVOIR LA

254 HYPNOTISME, RELTGION

reproduire a volonté : Rien de tel n'existe chez l'homme.

N'en serait-il pas autrement chez les animaux ? Ceux-ci, nous le savons, sont doués d'un sens de direction facile à étudier. Est-il du même ordre que les faits de vision à distance ? Les animaux migrateurs, les insectes, les pigeons voyageurs sentent-ils par un sens inconnu, la direction où se trouve leur gîte ?

En bien des cas, il s'agit simplement de mémoire permettant de retrouver les points de repère.

Tous les oiseaux et les hyménoptères, dit Eugène Caustier (84), reviennent directement au nid quand on les a égarés. J.-H. Fabre (85) enfermait des chalicodomes et d'autres hyménoptères dans une boîte. Faisant divers détours, il les transportait à 3 et même 4 kilomètres de distance et les lâchait. Ils s'élevaient aune certaine hauteur et revenaient à leur nid. Mais nombre d'entre eux se perdaient.

Aug. Forel explique aussi cette faculté de l'insecte par sa connaissance des lieux bien plus étendue que celle des êtres non ailés. Ils ont un esprit d'observation qui leur fournit des points de repère (86).

En effet si l'on déplace la ruche, l'abeille ne la retrouve pas, ce qui ne serait pas si un pouvoir magnétique l'y attirait.

De même Nicolas d'Avignon avec les hyménoptères qu'il élève dans des roseaux. L'insecte arrive d'ordinaire d'emblée, sans hésitation, au roseau qu'il habite, mais si on le déplace, il est tout dérouté.

Aussi s'il se trompe et ne retrouve pas de suite son roseau, au lieu de s'obstiner à le chercher, il s'en va dehors pour retrouver ses points de repère successifs. Il repasse ainsi la série des points de repère qu'il a en mémoire et arrive cette fois sans erreur. Ce fait est constant et d'une grande importance, car il montre bien le mécanisme psychique.

Autre preuve : Si on obstrue les yeux d'un pigeon ou d'un chat, ces animaux seront incapables de retrouver leur chemin. De même les mouches, hannetons et bourdons auxquels on aurait verni les yeux.

D'ailleurs la faculté de revenir au nid n'est pas égale chez tous les pigeons. Un certain nombre perdent leur chemin. Il existe une distance maxima audessus de laquelle les pigeons ne semblent plus retrouver leur route. Les essais répétés petit à petit en augmentant la distance sont très avantageux pour augmenter leur faculté. Quand on les lâche, ils commencent par monter fort haut, tournent la tête en divers sens. Si la terre est couverte de neige et par les temps froids et sombres, ils sont désorientés.

Mais la mémoire des points de repère, évidente en bien des cas, ne peut expliquer certains faits.

Lâché en pleine mer à 150 et 300 kilomètres de toute terre, le pigeon retrouve son chemin. Il s'élève il est vrai d'autant plus haut que la terre est plus éloignée. Au lâcher de 146 kilomètres, il reste à l'altitude de 150 à 300 mètres. A 300 kilomètres l'altitude est au moins de 600 mètres. Mais à cette hauteur il ne peut voir directement son nid, car il faudrait qu'il s'élevât à 3.143 mètres pour voir à 200 kilomètres.

Darwin, Romanes, et plusieurs naturalistes pensent que les animaux sont capables de tenir un registre inconscient des tours et courbes suivis dans le voyage de départ et ainsi de conserver une impression générale de leur orientation. Ainsi les quadrupèdes (chiens, chats, chevaux) retournent au gîte en ligne droite, même si on les a égarés au loin en faisant de nombreux crochets. Les sauvages posséderaient cette faculté et pourraient même la perdre d'après Darwin et Romanes.

Peut-être l'animal s'oriente-t-il en se guidant sur le soleil. Cette théorie repose sur une expérience de Lubbock sur les fourmis. Il reconnut que ces insectes retrouvent leur chemin d'après la direction de la lumière. Si on déplaçait le foyer lumineux, ils s'égaraient. De même par les temps couverts les pigeons ne retrouvent pas leur chemin.

Les zoologistes n'acceptent donc pas l'hypothèse d'un sens spécial pour expliquer la faculté d'orientation :

Elle s'explique soit par la faculté de trouver des points de repère emmagasinés dans la mémoire (fait reconnu chez les hyménoptères), soit par la faculté de se guider d'après la lumière (vérifié chez les fourmis) ou encore par la possibilité de tenir un registre inconscient des tours suivis au départ (homme primitif, animaux sauvages). Ces explications sont légitimes, car on a reconnu leur exactitude en certains cas spéciaux, alors que la théorie magnétique est une pure hypothèse.

Page 1