ANESTIIKSIE ET AMBLYOPIE HYSTÉRIQUES
sibilité,sans le regarder,ne le laissera jamais tomber comme une anestliésiqiie ordinaire. Une hystérique, avec la plante des pieds complètement anesthésiée, marchera sans regarder le sol, comme si elle le sentait; elle le sent sans savoir qu'elle le sent. J'ai démontré que l'amblyopie hystérique, que l'achromatopsie hystérique se comportent absolument comme l'amblyopie, comme l'achromatopsie suggérées ; la rétine est impressionnée, la sensation est perçue par le centre cortical, mais l'esprit ne la perçoit pas; c'est une illusion négative. Le sujet sent et voit, mais il croit ne pas voir, ne pas sentir. J'ai montré comment avec le prisme, avec l'appareil de Snellen, on démontre que l'œil soi-disant amaurotique voit comme l'autre. Lesujet se comporte comme s'il simulait, et cependant il n& simule pas. L'anesthésie hystérique et l'amaurose hystérique sont absolument identiques à l'anesthésie et à l'amaurose suggestives. Elles sont psychiques, elles cèdent rapidement à la suggestion. Sans doute, nous, ne connaissons pas la cause du phénomène. L'hystérique est hémianesthésique ou hémiamblyopique sans le savoir; elle n'a pu se le suggérer consciemment. C'est par hasard, quand on explore la sensibilité, qu'on découvre et qu'elle découvreelle-même, à sa grande surprise, son hémianesthésie sensitivo-sensorielle. Par quel mécanisme est-elle produite? Pourquoi l'être conscient du sujet refuse-t-il de percevoir les impressions sensitives et sensorielles venant d'une moitié du corps, alors cependant que ces impressions sont perçues par les centres corticaux? Faut-il admettre que les perceptions ue deviennent conscientes que lorsqu'ellês sont transmises du centre cortical de perception à des cellules nerveuses spéciales, appelons- les cellules psychiques, constituant l'étage supérieur qui crée le phénomène deconscience? Tant que l'impression visuelle par exemple n'arrive qu'au centre cortical visuel (lobule du pli courbe ou lobe occipital), le sujet voit, mais ne sait pas qu'il voit.
184 HYPNOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTlIÉRAriE
Quand l'impression arrive encore plus loin, supposons dans les cellules psychiques du lobe frontal, préposées aux phénomènes de l'entendement, alors seulement la vision devient consciente. Ainsi un trouble des cellules psychiques peut empêcher la vision d'être consciente et créer une vraie cécité psychique. Cette hypothèse est loin d'être satisfaisante. Ce qui est certain, c'est que ce trouble n'est pas dû, le plus souvent, à une lésion bien profonde, car une simple suggestion suffît d'ordinaire à faire disparaître ce symptôme, c'est-à-dire à]enlever la cause psychique qui effaçait la perception sensitive ou sensorielle.
Beaucoup de manifestations de l'hystérie sont éclairées par la doctrine de la suggestion. Parmi elles, il en est une que j'ai eu l'occasion d'étudier chez une malade du service et dont je veux vous entretenir encore. Il s'agit d'une forme de l^tympanite abdominale ou plutôt de pseudo-tympanite. Je vais vous relater cette observation curieuse ; nous entrons avec elle dans le domaine de la thérapeutique suggestive qui doit faire l'objet maintenant de nos dernières conférences.
Marie X..., cuisinière, âgée de vingt-cinq ans, est entrée au service le 20 octobre 1887. Elle avait de grandes crises d'hystérie, depuis le mois de février 1884. La première se serait déclarée à la suite d'une émotion morale; depuis, la moindre contrariété les provoquait, surtout avant les époques menstruelles. Il y a quatre ans, elle devint enceinte, eut des crises tous les jours pendant sa grossesse, fut accouchée au forceps. Le lendemain de l'accouchement, elle se leva; mais après deux ou trois jours, elle eut des douleurs abdominales, des crevasses au sein, et des crises hystériques plus nombreuses, deux ou trois par jour. Une de ces crises dura trois heures. Depuis, elle continua à en avoir au moins trois ou quatre par semaines. Très impressionnable, tremblant et s'emportant au moindre motif, X. .. représente le type de riiystériquc.
Actuellement, 27 décembre, depuis plus d'un mois, Marie X. . n'a plus de crises d'hystérie, tandis que depuis près de quatre ans, elle n'était pas restée une semaine, sans en avoir.
PSEUDO-TYMPANITE HYSTÉRIQUE 185
Ce résultat est dû à la suggestion hypnotique répétée depuis le 10.- novembre. Marie X... est très hypnotisable en sommeil profond. Dans les premières séances, la malade, vivement impressionnée par les tentatives d'hypnotisme, tremblait, s'agitait, avait de la tendance à convulsionner dès qu'on la touchait pour l'endormir et aussitôt après son réveil, la palpation de l'abdomen déterminait des douleurs et agissait comme hystérogène. Par suggestion douce et répétée, toutes ces manifestations disparurent en quelques séances et aujourd'hui Marie X... s'endort et se réveille, sans troubles émotionnels; la palpation de l'abdomen ne détermine aucune douleur.
La malade est devenue docile, douce, laborieuse, elle travaille dans la salle, elle a encore quelques velléités d'emportement que la suggestion réprime immédiatement. Elle n'a plus de crises; la dernière a eu lieu il y a environ cinq semaines, avec délire violent et hallucinations, pendant lesquelles la malade a voulu se jeter par la fenêtre. Depuis, plus rien.
Après cette dernière forte crise, elle eut une ménorrhagie assez abondante qui dura quinze jours, qui fut modérée, mais non arrêtée par la suggestion. Depuis une dizaine de jours, elle ne perd plus. Le toucher vaginal ne démontre rien d'anormal.
Mais depuis ce temps elle sentit son ventre grossir et se tympaniser ; de plus, douleur à la pression vers les régions sus-inguinales, hypogastrique et au creux épigastrique. Le tympanisme ne s'accompagne pas de constipation, ni de vomissements, il persiste même pendant le sommeil. La malade ne se plaint que d'une certaine oppression, de malaise abdominal avec douleurs ; l'appétit est faible, mais les digestions sont bonnes.
La suggestion fait disparaître ce tympanisme rapidement sans émission de gaz. J'hypnotise la malade et je lui dis : ï Votre ventre s'affaisse. » En quelques secondes, le ventre s'affaisse et redevient souple, .le puis de même par suggestion le tympaniser de nouveau en quelques secondes.
Le 12 décembre, par exemple, la malade étant hypnotisée, je lui dis : « En louchant le rebord costal gauche (je lui indique la région), le ventre désenfle. En touchant le même point du côté opposé au rebord costal droit, le ventre se gonfle. » J'opère ainsi en quelques secondes la tympanisation et la détympanisation du ventre. La malade étant réveillée ne se souvient plus de ce que je lui ai dit, ni de ce que j'ai fait sur elle. Et cependant la mémoire organique est conservée, car aussitôt que je touche le rebord costal droit, sans rien dire, le ventre se tympanise. Si je touche le rebord costal
gauche, il se dégonfle. J'ai créé ainsi une zone tympanogène et une zone détympanogène.
Le tympanisme n'est pas dû à une cambrure lombaire ; car le sujet couché sur un plan horizontal ou debout appuyé contre un mur de façon li maintenir le rachis immobile, la réalise aussi bien.
D'ailleurs la mensuration montre l'augmentation de la circonférence abdominale. Ainsile IH décembre, le ventre étant tympanisé, la circonférence mesurée en passant par la crête iliaque et l'ombilic marque 95 centimètres; au niveau du rebord costal, elle est de 79 centimètres. Je dégonfle le ventre par suggestion : la circonférence au niveau de l'ombilic est de 81 centimètres, au niveau du rebord costal de 76 centimètres. Je le gonfle de nouveau : la première circonférence est de 93, la seconde de 77. Donc il y a 12 et 14 centimètres de circonférence de plus autour de l'ombilic pendant le tympanisme. Le ventre est sonore à la percusion; on le dirait distendu par des gaz.
Le pouls et la respiration sont accélérés pendant le tympanisme. Ainsi le 15 décembre, pouls 140, respiration 48 ; après le dégonflement, pouls 112, respiration 36.
Le 16 décembre, pendant le gonflement, pouls 96, respiration 36. Après le dégonflement, pouls 80, respiration 28.
Le 22. — Ventre gonflé, pouls 112, respiration 40. Ventre dégonflé, pouls 95, respiration 36.
Le 28. — Ventre gonflé : immédiatement après le tympanisme produit, pouls 94, respiration 36; après quelques minutes, pouls 84, respiration 32; immédiatement après le dégonflement, pouls 72, respiration 32 ; quelques minutes après, pouls 68, respiration 32.
Le 30 décembre, le ventre, spontanément gonflé, mesure 88 centimètres de circonférence. Par suggestion, il augmente encore et mesure 91 centimètres. Après dégonflement, il mesure 78 centimètres.
Le 31 décembre, il mesure 98 centimètres de circonférence; il est sonore et très dur, globuleux, énorme ; la face est congestionnée et la malade se plaint de douleurs ; le pouls est à 108, la respiration est à 52 ; elle est costale ; le son Ihoracique est ample et tympanique.
Dégonflé par suggestion, le ventre ne mesure plus que 89 centimètres de circonférence, le pouls est à 84, la respiration à 28 ; elle redevient copto-abdominale ; le son thoracique est aussi moins tympanique. La percussion thoracique pratiquée pendant le gonflement et après le dégonflement du ventre, montre que le dia-
rSEUDO-TYMPANITE HYSTÉRIQUE 187 phra-me et le bord inférieur du poumon sont beaucoup plus bas sur la ligne axillaire pendant la tympanile. La matité commence k la huitième côte h droite, à la neuvième côte à gauche. Le deaontlement opéré, la matité est remontée de S centimètres. Donc fe diaphragme s'abaisse quand le ventre augmente, et remonte auand le ventre s'affaisse. - Le pscudo-tympanisme se reproduit encore spontanément malgré la suggestion pendant une qumzame de jours, puis il fmit par disparaître, et la malade quitte 1 hôpital complètement guérie le dO février.
Il s'agit donc là d'unefausse tympanite sans gaz ; le gonflement de l'abdomen estdù à l'abaissement du diaphragme. La suggestion peut par un simple jeu musculaire augmenter et diminuer successivement le volume de l'abdomen. Sans doute le mécanisme de ce gonflement n'est pas bien élucidé ; car l'abaissement pathologique du diaphragme par un épanchement pleural, par une tuméfaction du parenchyme pulmonaire, ou la présence d'une tumenr hépatique ou splénique volumineuse qui refoule les intestins plus que ne le fait l'abaissement aussi prononcé que possible du diaphragme, ne produisent pas d'ordinaire une augmentation aussi notable de la circonférence de l'abdomen. Peut-être faut-il encore un état particulier delà musculature abdominale qui perd sa tonicité et se laisse distendre par élasticité comme une balle de caoutchouc? La seule chose qu'on peut affirmer, c'est que cette pseudotympanite ne s'accompagne d'aucune production gazeuse de l'abdomen; le gonflement et l'affaissement s'opèrent instantanément sans la moindre émission de gaz.
C'est là probablement le mécanisme des grossesses dites nerveuses. Une femme qui se croit enceinte, qui sent dans son ventre la matrice se développer, se suggère inconsciemment un développement progressif de l'abdomen ; elle réalise le mécanisme musculaire qui détermine ce gonflement. A mesure que la grossesse avance, le ventre grossit par abaissement du diaphragme et distension des parois abdominales. A mi terme, la femme sent par auto-sugges-
tien les nouvemenls du fœtus, et les exemples ne sont pas rares de médecins qui ont partagé cette erreur.
Ces fausses tympanites nerveuses sont mal connues; leur mécanisme, leur nature réelle a échappé aux auteurs, et c'est pour cela que j'insiste. On trouve dans les faits et observations publiés des indications qui montrent clairement qu'on s'est trouvé en présence de faits semblables mal interpétés. Dans une thèse intéressante de Paris, Cadet étudie ce qu'il appelle la pneumatose gastro-intestinale des hystériques. Les tympanites passagères, dit-il, qui peuvent survenir après les repas, à la suite d'émotion, pendant la période cataméniale, pendant les attaques, disparaissent avec ou sans émission de gaz.
Dans la tympanite chronique, souvent consécutive à la dysménorrhée ou à l'aménorrhée, il constate, avec Demarquay, que les alternatives d'expansion et d'affaissement subits dans la masse intestinale constituent un des caractères les plus curieux de la maladie.
Les deux observations suivantes que j'emprunte à cette thèse, en les résumant succinctement, montrent combien cette pseudo-tympanite peut être tenace et aussi combien le médecin est exposé à la traiter d'une façon irrationnelle, alors qu'il n'en soupçonne pas la vraie nature :
La première observation coucerne une jeune fille de dix-sept ans, hystérique. Le 22 avril 1870, après une crise nerveuse précédée d'un arrêt subit d'écoulement menstruel. Je ventre augmente de volume sans douleur. Quelques jours après, elle a quelques vomissements et entre au service de M. Potain. Tous les traitements employés, sangsues, fer, bromure, valériane, vésicatoires, échouent. La digestion est normale ; il n'y a pas de constipation ; toux et coxalgie hystérique passagères. En janvier 1871, elle entre au service de M. Desnos et fut observée longtemps. Je lis dans l'observation : « Souvent l'abdomen diminuait de volume, sans cause appréciable et sans qu'il se fit aucune émission de gaz par l'anus. Alors les parois abdominales plus souples, plus dépressibles, permettaientdeconstater par la pression profonde l'absence
TYMPANITE NERVEUSE
de toute tumeur. Quelque temps après, l'abdomen ne tardart pas ù reprendre son volume. » — Ce fait est consigné à plusieurs reprises. Le J8 juillet 1871, je lis: le ventre s'affaisse par moments pour se gonfler de nouveau Uentôt après. La malade accuse une sensation de pesanteur, une douleur constrictive qui s'étend jusqu'aux reins et au creux épigastrique ; elle ne peut se tenir debout. Tous les traitements, absorbants, narcotiques, noix vomique, hydrothérapie, électricité, purgatifs, restèrent inefficaces. La malade quitte l'hôpital le 8 août dans le même état.
La seconde observation concerne une jeune fille de dix-neuf ans, lingère, entrée au service de M. Hérard. Quelques crises de nerfs en juillet 1870. Suppression brusque des règles en novembre. Douleurs abdominales intenses vers le mois d'avril 1871; puis tympanite subite dans les premiers jours de mai. Entrée à l'hôpital le 11 juin, on constate de l'anesthésie, surtout du. côté gauche, quelques mouvements convulsifs. Pendant l'accès, le ventre diminue souvent rapidement de volume au point de se rapprocher de la surface plane pour reprendre avec rapidité son volume primitif, lorsque les contractions musculaires commençaient à perdre de leur intensité. Le ventre tympanisé mesurait 90 centimètres de circonférence. Vomissements persistants pendant la pneumatose. Le 30 juin, M. Desnos pratique la ponction de l'intestin au moyen d'un petit trocart capillaire avec la seringue de Dieulafoy ; aucun gaz ne sort. L'abdomen avait, les jours suivants, un peu diminné de volume sous l'influence probable d'une excitation produite par le trocart; il mesurait 82 centimètres. Les jours suivants, il revient à sa première dimension, de 88 à 90 centimètres.
Le 20 juillet, même état. On pratique une ponction dans la région de l'estomac qui offrait une distension considérable : aspiration avec la seringue de Dieulafoy ; le corps de pompe fut rempli cinq fois de gaz. La tumeur épigastrique avait beaucoup diminué de volume; mais l'abdomen n'avait pas changé, et quelques jours après, l'épigastre était de nouveau gonflé et douloureux.
Cadet pense que dans ces cas il s'agit moins d'une production plus considérable de gaz que d'une accumulation et diffusion de ces fluides sous l'influence de la paralysie intestinale. « Sileventre s'affaisse subitement, dit-il, ce sont les contractions des muscles de l'abdomen et de l'intestin qui triomphent un moment de la force expansive des gaz, les condensent et réduisent le volume qu'ils occupaient pri-
190 UYP.NOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
mitivement. Un moment après, les mêmes muscles se relâchent et laissent de nouveau les intestins se distendre.
Cette explication n'est pas plausible. Il était facile de voir chez notre hystérique que le ventre afïaissé par suggestion contenait peu de gaz; et quand il se gonflait de nouveau, on ne voyait, on ne sentait aucune anse intestinale se distendre ; la paroi abdominale se soulevait d'une pièce comme un ballon qui se gonfle. D'ailleurs le chloroforme qui opère un relâchement musculaire, qui met fln à la contracture, produit l'affaissement du ventre dans ces cas detympanite nerveuse. Donc le gonflement n'est pas dû à une paralysie musculaire.
« L'influence du chloroforme sur ce phénomène a été démontrée par Luton, Spencer Wells et Talma. Le chloroforme, dit Luton {Dictionnaire de Jaccoud, article Tympanite) fait disparaître immédiatement le plus volumineux ballonnement qu'on puisse voir chez les hystériques. Nous avons été témoin, pour notre part, d'un pareil fait ; nous avons été bien surpris de voir le ventre s'affaisser à l'instant sans émission d'aucun gaz ni par en haut, ni par en bas. La difficulté d'expliquer ce phénomène n'empêche pas sa réalité. D'ailleurs aussitôt le malade réveillé, le météorisme reparaissait. »
Spencer Wells signale différentes variétés d'abdomen volumineux chez les hystériques. Tantôt il est uniformément distendu, globuleux et dur, [ressemblant à une grossesse avancée. Par l'anesthésie [chloroformique, le ventre s'affaisse et peut être palpé jusqu'à la colonne vertébrale. .D'autres fois c'est un gonflement circonscrit qui peut simuler une tumeur, surtout si l'intestin sous-jacent contient des masses fécales dures. L'examen répété, l'administration de purgatifs, le chloroforme aident à résoudre le diagnostic. C'est parfois une tumeur ovarique latente qui détermine la pseudo-tympanite localisée, en même temps que l'hystérie. D'autresfoisc'estunfibrome, un déplacement
l'SEUDO-TYMPANlTE
de l'utérus. Le chirurgien anglais reproduit l'image d'un ventre qui rappelle une tumeur ovarique ou utérine l'abdomen était dur, résistant, sonore; les muscles se contractaient spasmodiquement et irrégulièrement au point de donner l'illusion d'une tumeur avec mouvements fœtaux. Le chloroforme produisant l'aflaissement du ventre qui se gonfla de nouveau après le réveil montra que c'était simplement une fausse tympanite.
Chez une autre femme, la voussure simula un kyste ovarique double, les muscles droits de l'abdomen établissant une ligne de démarcation nette entre les deux moitiés de l'abdomen. Le chloroforme rétablit la forme naturelle.
Une troisième femme arriva à l'hôpital avec le diagnostic de tumeur ovarique; le son était tympanique; au-dessus du'pubis on percevait une induration ; au toucher une grossesse peu avancée. Par le chloroforme le ventre redevint souple et on put sentir l'utérus.
Le professeur S. Talma (d'Utrecht), qui relate ces faits, rapporte quatre observations personnelles de ce genre. Nous lui empruntons la suivante ':
Il s'agit d'une jeune fille de vingl-lrois ans, qui, pendant des mois, présentait un gonflement du ventre. Un chirurgien avait cru à une tumeur et chloroforma la malade pour l'opérer. Or, pendant l'anesthésie, le gros ventre disparut et reparut au réveil. Talma trouva le ventre considérablement et uniformément tuméfié, clair, tympanique. La malade avait souvent, pendant des heures, des hoquets violents et très douloureux. A chaque secousse, l'abdomen était plus fortement distendu et on percevait un bruit laryngé intense ; il n'y avait pas d'ingurgitation d'air ; la respiration était presque exclusivement costale. L'état général était satisfaisant. Pendant le sommeil, le ventre était encore tendu, mais moins. Durant la journée aussi, le volume du ventre était variable. Le cathétérisme stomacal n'évacue que peu de gaz. La respiration presque costale pure pendant le tympanisrae devient costo-abdominale pendant l'anesthésie. Lorsqu'après l'anesthésie le ventre se tympanise de nouveau, on constate trois, quatre ou cinq inspirations exclusivement abdominales, sans expirations. Cette
inspiration abdominale sans relâchement expiratoire persista jusqu'à ce que le ventre eût de nouveau acquis son volume primitif. Alors les mouvements abdominaux pendant l'inspiration et l'expiration devinrent à peu près nuls, c'est-à-dire que le diaphragme ne se relâchait plus ; la respiration était purement costale.
De plus, pendant la tympanite, le diaphragme et le bord inférieur du poumon étaient très bas, sur la ligne axillaire, au niveau de la dixième côte. Aussitôt le ventre affaissé parle chloroforme, cette ligne de niveau remontait jusqu'au bord inférieur de la septième côte.
Ce résultat concorde avec ce que nous avons observé chez notre malade. Talma conclut que la tympanite était due à la contraction du diaphragme. Cette contraction n'est pas permanente ; aussi le ventre est-il moins gros pendant le sommeil et présente-t-il pendant la journée des alternatives d'affaissement et de gonflement.
Je n'ai voulu parler, bien entendu, que de la pseudotympanite nerveuse des hystériques et non des vraies tympanites gazeuses qu'elles peuvent présenter. Le diagnostic est important, car le traitement en découle. La thérapeutique suggestive trouve son application dans la première. Traiter par les purgatifs ou les ponctions intestinales une fausse tympanite nerveuse, c'est s'exposer à aggraver le mal qu'on combat. Cette conclusion pratique justifie les développements que j'ai donnés à ce phénomène trop peu connu de l'hystérie.
En étudiant dans ce chapitre quelques-unes des manifestations de l'hystérie, les crises convulsives, l'ovarialgie, les zones hystérogènes, l'anesthésie sensitive et sensorielle, l'amblyopie, la tympanite, j'ai voulu établir que ces manifestations se comportent comme des phénomènes d'autosuggestion ; il en est de même des paralysies et des contracture's. Sans doute, nous ne savons pas quelle cause détermine le mécanisme dynamique psychique ou nerveux de ces phénomènes, nous ne savons pas quelle est l'impression périphérique, viscérale ou centrale qui suggère ces symp-
ERllEURS DUKS A LA SUGGESTION MÉDICALE 193
tûmes; mais nous savons que la suggestion tliérapeutique bien conduite a souvent prise sur eux.
Ce n'est pas seulement dans le domaine de l'hystérie et des névroses que la méconnaissance de la suggestion peut conduire à des erreurs. Pour appuyer cette assertion, qu'il me soit permis de faire une digression sur un autre chapitre de la pathologie. Ecoutez cette observation clinique :]
Le malade dont je veux vous entretenir est entré au service le 27 février 1890. C'est un jeune homme bien constilué, un peu lymphatique, sans antécédents morbides; il n'a pas de fièvre; son pouls est régulier à 76; ses muqueuses sont un peu décolorées.
Il y a quinze jours, il a été pris subitement de coliques avec diarrhée, cinq selles par jour. Cette diarrhée qu'il ne traita ni par les médicaments, ni par un régime spécial, dura d'abord trois jours, puis s'arrêta deux jours, pour reparaître de nouveau avec quatre selles par jour. Il y a trois jours, il a eu trois selles sanguinolentes, toutes de sang pur qu'il estime à environ i htrc (?). A la suite, il se sentit très faible, dut cesser son travail et s'aliter. Les selles sanguinolentes ne se sont pas renouvelées, mais la diarrhée continua, avec coliques. Cette nuit, il a dormi seulement jusqu'à une heure du matin; il n'a pu se rendormir à cause de la douleur de ventre.
L'appétit est bon; mais quand il a mangé, il sent que la nourriture ne passe pas bien, bien qu'il n'ait ni renvois, ni aigreurs; il accuse toujours une certaine douleur épigastrique et les coliques le prennent cinq à dix minutes après les repas.
Tels sont les renseignements fournis par le malade. Avant de procéder à l'examen objectif, l'idée première qui se présentait à votre esprit était celle d'un ulcère de l'estomac ou du duodénum qui a pu verser son sang dans l'intestin. Notre chef de clinique et notre interne inclinaient vers ce diagnostic. Pour le confirmer, nous interrogeons la région épigastrique où le malade accuse dé la douleur et nous cherchons la douleur xiphoïdienne caractéristique de l'ulcère rond.
Je vous ai dit, en effet, que l'ulcère rond donne heu dans cette région cà une douleur intense, nettement circonscrite, réveillée par la pression, à laquelle peut correspondre une douleur rachialgique dans le point correspondant. Le ventre est plat. En l'explorant
IIYPNOTISAIE, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
on détermine à 3 centimètres au-dessous de l'appendice xiphoïde une douleur vive que nous délimitons exactement avec le crayon dermographique et qui couvre un espace circulaire du diamètre d'une pièce de 2 francs, douleur aiguë lancinante. Explorant ensuite la rachis, de haut en bas, aussitôt que je presse l'apophyse épineuse vis-à-vis la douleur cpigastrique, le malade accuse une sensibilité très vive. Tous les autres points de l'abdomen et du dos sont indolores à la pression.
L'examen direct confirmait donc le diagnostic : digestion diffi- ■cile, coliques cinq à dix minutes après le repas, mélaena, point douloureux xiphoïdien et rachidien. Il semblait rationnel d'admettre que le sang était fourni par un ulcère rond gastrique ou •duodénal.
Vous étiez tous convaincus. Alors, je priai le malade de se cou- •cber sur le côté pour examiner l'anus. Et vous avez vu à l'entrée •du rectum un bourrelet hémorrhoïdal, comme une noisette, avec un orifice recouvert d'un caillot. C'est l'hémorrhoïde, ce n'était pas l'estomac, ni le duodénum qui avait fourni le sang.
Achevons l'observation. Le malade accusait outre la douleur ■xiphoïdienne et rachidienne un autre point douloureux, une sen- •sation de piqûre à l'extrémité de la onzième côte gauche, à la pression et quand il respire. Une potion thébaïque avec un régime ■convenable (lait, riz, œufs), arrête la diarrhée dès le premier jour. Le l""" mai, la douleur épigaslrique et celle de l'extrémité de la •onzième côte gauche persistent; la point rachialgique a disparu. J'endors facilement le malade en sommeil profond avec amnésie •au réveil. Le 2 mai, la douleur xiphoïdienne a disparu par suggestion de la veille ; le point thoracique seul persiste. Une nouvelle -suggestion l'enlève. Le lendemain, 3 mai, le malade, complètement guéri de ses points, de sa diarrhée, et digérant bien, demande ■ça sortie.
Il s'agissait donc de simples coliques intestinales avec ■diarrhée liées à une liémorrhoïde ; il n'y avait pas d'ulcère. Pourquoi donc la douleur trompeuse si caractéristique de l'ulcère rond ? Pourquoi ? Laissez-moi vous le dire. Je l'avais produite, je l'avais suggérée consciemment. Par- •donnez-moi de vous avoir induit en erreur. C'est pour votre instruction ; c'est pour vous éviter de faire cette môme sug- ^gestion inconsciemment. Je voyais que j'avais affaire à un
DOULEUR DE L'ULCÈRE ROiND
sujet impressionnable; tous les malades qui ont perdu du sang, qui sont anémiques, sont impressionnables ; le point douloureux thoracique (l'examen de la poitrine démontrait une respiration parfaite) accusait cette impressionnabilité nerveuse; et l'on sait que les névralgies se greflent souvent sur l'anémie.
Avant d'explorer la région sous-xiphoïdienne avec méthode, j'avais rapidement palpé l'abdomen et constaté qu n'était pas sensible. J'eus l'idée alors de créer de toutes pièces cette douleur; je montrai devant vous la région précise où l'ulcère de l'estomac localise sa douleur, et je dis : nous allons voir si elle existe. Le malade en eflet la sentit très nettement comme je l'avais décrite; son cerveau, influencé par l'idée émise, projeta sur la région indiquée la douleur que je suggérai. Je créai de même la douleur rachidienne. Ce que j'ai suggéré consciemment, j'aurais pu le suggérer inconsciemment. Certainement je ne savais pas alors qu'il y avait une hémorrhoïde donnant la clef du diagnostic. Mais je ne croyais pas à un ulcère rond, en raison de la qualité de sang pur, qui n'existe pas d'ordinaire quand le sang a traversé tout le tube intestinal ; le sang est alors en partie digéré et ressemble à du goudron. Avant de vous désillusionner, j'ai voulu un instant confirmer votre diagnostic en créant un signe pathognomonique. Je ne savais pas qu'une hémorrhoïde saignante rendrait aussi nette la démonstration de votre erreur et confirmerait les doutes que je veux vous exposer sur la valeur de la douleur épigastrique et rachidienne au point de vue du diagnostic de l'ulcère rond.
La douleur de l'ulcère rond a été décrite surtout par Cruveilhier et après lui par Brinton.
Voici ce que dit Cruveilhier: « C'est d'abord un malaise, une douleur sourde à l'épigastre puis arrive [un moment où au malaise épigastrique commun à toutes les dyspepsies se joignent des crises de douleurs qui présentent un carac-
196 IIYI'KOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
tère particulier. Ce caractère, c'est la circonscription de la douleur à une petite région, celle de l'appendice xiphoïde; c'est le genre de douleur qui est tantôt une sensation de Lrùlure, tantôt celle d'une plaie [vive ou bien d'un pincement, d'un animal qui ronge ou qui mord, celle de coups de canif qui se succèdent. (Quelques malades m'ont parlé d'une sensation de vésicatoire intérieur.)
Cette douleur survient quelquefois immédiatement après l'ingestion des aliments, d'autres fois unquartd'heure,une demi-heure, ^une à quatre heures après, et dure jusqu'à ce que la digestion stomacale soit achevée.
Lorsque cette douleur qu'on peut appeler point épigastrique ou xiphoïdien acquiert un haut degré, elle s'accompagne d'un point rachidien aussi nettement circonscrit. Ces deux points douloureux qui augmentent considérablement par la pression [prédominent, alternativement l'un sur l'autre ; il [semble quelquefois au malade que la douleur traverse comme un poignard la région épigastrique d'avant en arrière. »
Voici maintenant la description deBrinton que je résume. La douleur préserve un caractère particulier. Il est rare, si cela a jamais lieu, que la douleur soit lancinante ou piquante ; c'est d'abord [une sensation sourde continue de pesanteur ou de constriction épigastrique qui se transforme peu à peu en douleur brûlante, rongeante. Elle commence deux à dix minutes après la déglutition, dure une heure ou deux ; parfois elle se manifeste une [demi-heure à une heure après le repas. Enfin elle devient continue et dure des jours et des semaines. Elle siège d'abord au centre de l'épigastre ou au-dessous de l'appendice xiphoïde, occupant un espace circulaire de un à deux pouces de diamètre. Brinton parle ensuite des déviations de cette douleur qui occupe la région ombilicale, quand l'ulcère siège sur la grande courbure, l'hypocondre gauche quand il siège vers le cardia, l'hypocondre droit quand il siège vers le pylore;