HYPNOTISME. [Q
29. — Va bien. N"a eu que deux fois des étourdissemenis chaque fois une demi-heure. — Suggestion pour la cessation complète des étourdissements. — Les seins sont gonflés et sensibles.
30. — La malade a pris 30 grammes de sulfate de soude ce matin. On lui a tiré son lait. Elle n'a pas eu d'élourdissements du tout depuis la suggestion d'hier.
l'^'' mai. — A eu une dizaine de selles à la suite de sa purgation. Les seins sont dégorgés et ne sont plus sensibles. N'a plus ni vertiges ni douleurs aucunes. La sensibilité est partout normale. L'appétit est excellent; la digestion parfaite. La malade sent tout à fait bien et demande sa sortie.
Il s'agit d'une femme, qui sans maladie nerveuse jusquelà, mais d'une impressiounabilité spéciale, a reçu une contusion à l'épigastre. Les douleurs lancinantes consécutives, les vomissements bileux, Jes selles diarrhéïques et sanguinolentes pouvaient faire craindre quelque lésion interne. D'autre part la nature de ces douleurs survenant par accès réguliers durant une heure, séparés par des intervalles d'une demi-heure, n'affectant pas la forme de coliques, non exaspérées par l'ingestion des aliments, la digestion restant normale, l'existence des vertiges, me donnèrent l'impression d'une simple névrose. Une congestion vasomotrice gastro-intestinale due au choc, directement ou par action réflexe pouvait expliquer la diarrhée et les selles sanguinolentes, sans rendre compte de la douleur. La palpation de l'abdomen souple et indolore, l'absence d'ecchymose confirmèrent cette opinion. Je créai instantanément et consciemment un point douloureux xiphoïdien et rachidien que j'aurais pu créer par suggestion inconsciente et interpréter comme dénotant un ulcère de l'estomac. Je produisis de même une hémianesthésie sensitivo-sensorielle des plus nettes que j'aurais pu créer aussi inconsciemment de la façon la plus simple, la plus ingénue du monde. Je ne veux pas dire, entendez-le bien, que toute hémianesthésie accompagnant une névrose traumatique soit suggérée ! Non! cette hémianesthésie peut être spontanée: mais je
OBSERVATION DE NÉVROSE TRAUMATIQUE 243-
tiens à mettre les cliniciens eu garde contre la facilité avec laquelle ou s'expose à suggérer certains symptômes qu'où s'attend à trouver.
La simple connaissance de ce fait servira à guider les recherches diagnostiques et à éviter l'erreur. La disparition instantanée des douleurs et de l'hémianestésie, laguérison complète en quelques séances, confirmèrent le diagnostic. Que serait-il advenu, [ou qu'aurait-il pu advenir si, méconnaissant la nature réelle du mal ou la puissance de la suggestion, on avait institué un traitement actif, régime lacté, révulsifs, antipasmodiques, ou autres, propres à suggérer à l'impressionnabilité de la malade qu'il s'agissait d'uneaffection grave' et de longue durée? Rien n'eût été plus facile* que de maintenir la douleur, les vertiges, le point xiphoïdien, l'hémianesthésie et de créer ainsi artificiellement, inconsciemment une névrose opiniâtre et de longue portée, qui, incarnée dans le système nerveux, aurait pu devenirplus rebelle à la suggestion. On verra dans d'autres observations que ce fait peut se réaliser.
Observation IL — Névrose traumatique douloureuse thoracique et hypocondriaque. Guérison par suggestion.
L... (Pierre), cinquante-six ans, journalier, entré le 12 juin 1890^ à l'hôpital pour une douleur abdominale d'origine traumatique.
11 y a quinze jours, il fit un effort en portant une charge et ressentit immédiatement une vive douleur au rebord costal axillaire droit, qui l'obligea à arrêter son travail pendant une heure. Il put cependant le reprendre jusqu'il y a huit jours, époque à laquelleil dut s'arrêter définitivement. Le lendemain de l'effort, il vint à la consultation ; on lui fit mettre un vésicatoire. La douleur parut se propager vers l'ombilic. Elle revient régulièrement tous les joursvers dix heures du matin et dure toute la journée, s'irradiant du rebord costal droit à l'appendice xyphoïde, avec des alternativesde rémission et d'exacerbation ; le malade accuse en outre une sensation de brûlure qui coupe lu respiration et remonte même jusqu'à la gorge; cette sensation accompagnerait les exacerbations de la douleur costo-xiphoïdienne.
2ii HYPNOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
L.. est marié, père de deux enfants; il ne fait pas d'excès alcooliques. Comme antécédents, il signale une fièvre typhoïde avec dysenterie qui a duré dix mois, en Afrique, en 1838. Depuis santé très bonne.
Etal actuel. — Constitution assez bonne. Tempérament mixte. Artères athéromateuses.
Actuellement le malade accuse la sensation d'un corps dans la région laryngée, du manubrium au cartilage thyroïde ; une douleur, à droite de la ligne blanche sur l'épigastre, qui je prend chaque fois qu'il veut prendre son travail. Cette douleur le prend aussi spontanément à dix heures du matin et dure jusqu'à cinq heures du soir; elle est la même, qu'il ait ou qu'il n'ait pas mangé; après les repas, il a depuis son accident, des éructations pendant cinq à six minutes seulement, à la suite desquelles les douleurs se calment pendant quelques minutes, puis reparaissent. D'ailleurs l'appétit est bon ; pas de pituite ni de nausées ; selles régulières. L'examen de la poitrine démontre un état normal du cœur et des poumons. La pression à droite détermine une sensibilité assez vive au niveau du cinquième espace intercostal, du sixième, du septième, jusqu'au rebord costal; cette sensibilité vive à la pression se continue sur la région épigastrique et hypocondriaque à droite seulement de la ligne blanche jusqu'à hauteur de l'ombilic. Le ventre est d'ailleurs mou, excavé : le foie ne dépasse pas; l'estomac n'est pas dilaté; rien d'anormal.
Le malade présente un tremblement marqué dans la main, qui s'exagère par les mouvements voulus. Il dit avoir toujours été nerveux, impressionnable, se mettre en colère pour rien ; on crée facilement un point douloureux rachidien par affirmation.
14 juin. — Même état, douleur thoracique inférieure et hypocondriaque droite. Persistance de la douleur rachidienne d'origine suggestive.
Le malade est mis facilement en sommeil profond avec amnésie au réveil. Les douleurs sont complètemeiit enlevées par suggestion.
I5 Depuis la suggestion d'avant-hier, répétée hier, le malade n'a rien ressenti jusque hier soir à trois heures; alors il a eu de nouveau une légère sensation douloureuse à l'hypocondre droit. N'a plus eu de renvois, ni de sensation de corps étranger vers la région laryngée. Suggestion.
17 N'a plus ressenti aucune douleur. On peut toucher toute
îa région thoracique et hypocondriaque sans réveiller de sensibilité. Digestion bonne.
OBSERVATION DE Nl':VROSE TRAUMATIQUE
18. — Va tout à fait bien. Sent que les forces reviennent. Peut faire des efforts sans réveiller de douleur. Sort guéri.
Eu résumé une douleur vive thoracique et abdominale consécutive à un eflort, sans lésion, existe depuis quinze jours entretenue par un système nerveux impressionnable. Elle est enlevée en trois jours par suggestion hypnotique sans autre traitem,ent, Nous verrons dans plusieurs observation au contraire des douleurs de ce genre, traitées vigoureusement par des vésicatoires, des pointes de feu, et autres moyens puissants, sans suggestion, s'enraciner pendant des mois, et même des années, parce que le médecin n'a pas su reconnaître et neutraliser la cause psychique qui entretenait le mal.
Observation III. — Douleurs dorso-lombaires consécutives à des efforts musculaires, guérison presque totale par suggestion.
S... (Célina), domestique, entre à l'hôpital le 16 mai 1889 pour des douleurs dorso-lombaires. En novembre dernier après avoir soulevé des gerbes et fait de grands efforts, elle ressentit des douleurs assez aiguës dans tout le dos. Après plusieurs jours le bras droit devint douloureux; puis les reins. La douleur se localisa définitivement et se fixa dans les reins, lancinante, continue, s'exaspérant par les mouvements, et s'irradiant dans la cuisse droite jusqu'au genou, ne suivant pas un trajet déterminé, sans d'ailleurs empêcher la marche.
La malade est impressionnable, et n'a cependant eu aucune maladie nerveuse. Elle accuse depuis plusieurs années une douleur au creux épigastrique; elle digère bien. Sa menstruation est régulière, abondante, durant quatre à cinq jours; ehe a souvent de la leucorrhée. EUe a eu, comme maladie antérieure, une fièvre typhoïde, il y a quatre ans. On constate le 19 mai : constitution bonne; tempérament mixte. Apyrexie. Pas de douleur à la pression de la région lombaire, ni de la cuisse. La malade marche bien. La respiration est normale, ainsi que les autres fonctions. La malade n'a ni anesthésie, ni ovarialgie, ni engourdissements, ni fourmillements. Elle n'accuse que le seul phénomène subjectif, élancements douloureux dans les reins se propageant pendant la marche a la cuisse droite. Elle dort mal la nuit.
:246 HYPNOTISME, SUGGESTION, PSYCIIOTIHiRAPIE
La malade est facilement liypnoUsable au sommeil profond. Dès la première séance, la douleur a diminué et le sommeil a été meilleur la nuit. En continuant la suggestion tous les jours pendant une •quinzaine, puis de temps en temps, ramélioralion augmente tous 'les jours; la malade reste encore à l'hôpital, où elle aide les infirmiers à faire le service jusqu'au 10 juillet. 11 ne lui restait plus ■qu'une sensation obtuse mal définie aux reins, mais elle n'accusait plus de douleur.
Est-ce bien une névrose traumatique? Si nous admettons qu'un effort musculaire est un traumatisme, nous pouvons ranger notre cas dans cette catégorie. En tous cas, il s'agit Je pense d'une névrose. La douleur n'existe pas à la pression, mais seulement par les mouvements ; elle est d'abord •dans tout le dos, puis dans le bras droit, puis elle se fixe dans les reins. Cette propagation de la douleur après l'effort musculaire, en dehors de tout rhumatisme, de toute lésion, n'est pas en rapport avec une lésion purement locale. Sa persistance pendant plus de six mois sans aucun autre symptôme et sa guérisou par suggestion justifient bien l'idée de névrose.
Observation IV, — Hypéresthésie péri-ombilicale consécutive à une excoriation, datant de un an. — Guérison par une seule suggestion.
Emile L..., âgé de neuf ans, entré le 31 octobre 1889, dans mon -s:;rvice pour une fièvre typhoïde qui a débuté il y a huit jours. En l'examinant je constate au niveau de l'ombilic une sensibilité dou" loureuse excessive. Dès que je touche cette région, l'enfant pleure et crie. Cette douleur est continue, dans une zone d'environ .'î cen- •timètres autour de l'ombilic; elle existe depuis un an. A son entrée, au moment où mon chef de clinique l'examinait, la mère l'a prévenu pour qu'il ne touche pas cette région où l'enfant ne •supporte pas le moindre attouchement. L'apparition de cette douleur il y a un an a eu pour cause une légère excoriation de l'ombilic qui existe encore recouverte d'une toute petite croûte. L'enfant est d'ailleurs bien constitué et n'a jamais été malade.
J'hypnotise aussitôt l'enfant; je le mets instantanément en sommeil profond et je lui suggère la disparition de sa douleur; je Jui montre en touchant la région qu'elle n'existe plus; et peu à
OBSERVATION Uli NÉVROSE TRAUMATIQUK 247
neii je presse plus profondément, quand je vois bien que l'enfant ne réagit pas, que la suggestion prend bien; et je lui démontre ainsi par pression profonde que la douleur est déracinée, ce que j atlirme pendant que j'exerce la pression. Au réveil, l'enfant ne sent plus rien, n'a plus peur quand j'approche la main avec précaution pour ne pas réveiller cette peur; et j'arrive à comprimer l'ombilic sans douleur.
Une seconde suggestion hypnotique fait de même disparaître une légère céphalalgie frontale et une sensibilité exagérée des muscles du cou, existant depuis huit jours, due à la fièvre continue.
La guérison se maintient. Les jours suivants l'enfant montre lui-même en triomphant et en riant qu'il n'a plus mal.
La fièvre typhoïde continue son cours, bénigne, abortive (ce qu] n'est pas dû à la suggestion); elle se termine le 6 novembre.
Ainsi une petite excoriation de l'ombilic produit une douleur ; l'impressionnabilité nerveuse de l'enfant grossit cette douleur : la peur d'un attouchement l'entretient; il en résulte une zone d'iiyperesthésie de nature purement psychique. La suggestion la guérit. Elle durait depuis un an. Combien de temps eût-elle duré sans traitement suggestif ?
Observ. V. — Traumatisme sur la région épi gastrique, il y a deux ans. Dilatation cV estomac consécutive : sensations douloureuses ; état hypocondriaque. Tuberculose pidmojiaire secondaire. Amélioration par la suggestion.
Pierre S..., âgé de trente-sept ans, journalier, entre à Thopital le 19 mai 1890. II y a deux ans, il a été saisi à la ceinture par une courroie qui l'entraîna à 6 mètres de haut. On coupa la courroie pour le dégager et on le transporta sans connaissance à l'hôpital Saint-Nicolas. Au bout de trois quarts d'heure, il revint à lui, mais avait une sensation douloureuse à l'épigastre quia persisté depuis. C'est une gène continue dans cette région qui lui coupe la respiration surtout quand il s'abaisse et veut lever une charge. Depuis ce moment il sentirait aussi comme un clapotement stomacal. Quand il mange, sensation de gêne épigastrique, par moment des régurgitations aqueuses, sans pyrosis. D'ailleurs pas de crampes d'estomac, pas de nausée après le repas. Quelquefois seulement, deux ou trois fois par semaine, environ, il a après les repas une sensation de conslriction qui dure une heure. Le malade n'a pu
travailler depuis deux ans; marié, père de trois enfants, sa femme est obligée de l'entretenir, car au moindre effort pour soulever une charge, la douleur vive existe à l'estomac. Il est tombé dans un état de dépression morale très grande.
Depuis quinze jours il tousse; la toux est quinteuse; il a de l'expectoration séro-spumeuse visqueuse; il a maigri notablement; il sue abondamment la nuit, cinq ou six chemises chaque nuit.
Marié depuis onze ans, il a une femme bien portante; il a luimême été toujours bien portant avant son accident; il a fait deux ans de service militaire.
Elat actuel (20 mai). — Constitution moyenne débilitée. Amaigrissement notable depuis l'accident. Tempéramment lymphaticonerveux. La température était de 37° 4 le 19 au soir, de 37° 6 le 20 au malin, le pouls à 88 ample, régulier ; le thorax est bien conformé, la respiration costo-abdominale Sonorité thoracique normale; à l'auscultation, respiration vésiculaire, sauf dans la fosse sus-épineuse gauche où la respiration est très rude avec retentissement de la voix; elle est un peu soufflée à droite. A l'examen de l'abdomen on constate une sensibilité à la pression depuis l'appendice xiphoïde jusqu'à deux travers de doigts au-dessus de l'ombilic dans un espace transversal de quatre travers de doigts. Sonorité stomacale et clapotement jusqu'à l'ombilic (dilatation d'estomac). Le foie ne déborde pas. Les autres fonctions sont normales. Le malade n'accuse que ces sensations épigastriques; le clapotement l'obsède; quand il marche, dit-il, cela va mieux; il lui semble que l'eau descend et que le poids disparait. Cette sensation permanente semble dégénérer en vraie hypocondrie; son faciès est triste, pz'éoccupé, concentré.
Avant son accident, il n'avait jamais souffert. Diagnostic : Névrose traumatique épîgastrique . Dilatation de Vestomac. Tuberculose pulmonaire récente. Prescription. Phénacétine, i gramme. Potion avec 5 centigrammes d'extrait thébaïque pour arrêter la fièvre et combattre la toux. J'essaie la suggestion hpynotique qui est difficile ; car aussitôt les yeux fermés, survient une petite toux quinteuse incessante qui continue tant qu'on observe le malade. J'affirme nonobstant que cette toux ne signifie rien, que la douleur épigastrique disparaît, etc.
La phénancétine est supprimée le 23, l'extrait thébaïque le 21, la température est redevenue normale depuis ce jour; la suggestion est continuée tous les jours; la petite toux nerveuse se reproduit encore pendant laseconde et la troisième séance ; puis elle disparait à peu près, et le sommeil provoqué devient plus profond. — Le 22 mai
OBSERVATION DE NÉVIIOSE TRAUMATIQUE 249
le malade dit manger mieux, sans douleur; la nourriture passe bien; le pain sec, dit-il, s'arrête encore un peu. La sueur diminue aussi. Dans la nuit du 22, il ne sue qu'une chemise. Les régurgitations aqueuses disparaissent à partir du 20.
Bien que le malade mange bien et dorme bien, cependant la sensation de clapotement d'eau dans l'estomac l'obsède toujours; sa pensée ne peut pas s'en détacher. Je lui fais un lavage d'estomac ; il contient le café au lait pris le matin. Malgré ce lavage il se plaint toujours.
Dans la nuit du 26 au 27, il dit avoir grelotté toute la nuit; ce matin il va mieux; la température est normale; mais le 27 au soir elle est à 38, 5 et le 2S au matin à 38, 2. Il se plaint toujours de sa douleur à l'épigastre. Il ne tousse plus d'ailleurs ou presque plus et dort bien. Je continue la suggestion.
Le 29, la température est redevenue normale; le malade se trouve mieux, l'estomac est moins sensible; il a eu quelques filets de sang dans son expectoration; le soir la température est à 37, 6. — Suggestion (3« degré). Le 30, la température 37 ; le malade se trouve bien, et fait moins attention à son estomac. — Soir température 37, S.
Le 31, température 37; le malade ne tousse plus, n'a plus de sueurs nocturnes; reste encore de la respiration rude et légèrement soufflée dans les sommets. L'estomac va mieux; les digestions sont bonnes. Il dit que cela « hoche » encore un peu dans son estomac, mais moins et cela ne le préoccupe plus a„utant. Il a essayé hier de soulever une charge en se penchant le corps en avant et se redressant, il a encore eu une légère sensation épigastrique; mais ce n'est plus la douleur vive qu'il avait; et il croit pouvoir reprendre son travail, pour nourrir ses enfants, ce à quoi il n'avait pas songé depuis deux ans. Il demande sa sortie.
En résumé, uu homme bieu portant, jusque-là, est pris, à la suite d'un traumatisme à l'épigastre qui n'a pas laissé de trace, d'une sensation douloureuse, permanente, obsédante. La digestion n'çst que peu troublée. Cet homme ne peut pas travailler à cause de cette douleur. La nutrition s'altère profondément ; le moral se déprime et, finalement, cette misère physiologique et psychologique crée un terrain favorable sur lequel éclôt une tuberculose.
Les sensations épigastriques ne sont pas purement sub-
jcctives ; ou constate une dilatation d'estomac avec clapotement. Cette dilatation a-t-elle un rapport avec le traumatisme ? Il n'y a pas de déplacement de viscère. Il n'y a pas d'ulcère rond de l'estomac. Il est possiJole que l'attention concentrée sur la région épigastrique, devenue sensible, ait troublé la digestion stomacale, et produit une dilatation par atonie et séjour prolongé des aliments. Ou bien «ette dilatation qui n'est peut-être qu'un gros estomac at-elle existé antérieurement et le traumatisme n'a-t-il fait qu'appeler l'attention du malade sur les symptômes gastriques, notamment sur le clapotement qu'il n'écoutait pas avant? Le malade dit avoir perçu ce clapotement aussitôt après l'accident, et jamais avant. Il ne me paraît guère admissible que celui-ci ait pu créer d'emblée cette dilatation; bien que cependant j'ai vu celle-ci se produire rapidement, dans la grossesse, dans un cas de hernie épiploïque engouée, par exemple. Quoi qu'il en soit, c'est cette sensation •de clapotement qui, obsédant le sensorium du malade, devenant douloureuse par suite de son impressionnabilité nerveuse, le condamnant à l'inaction, a créé indirectement la tuberculose.
Un traitement suggestif institué dès le début eût sans doute prévenu ce résultat. Actuellement, en une dizaine de jours, l'état du malade s'est amélioré notablement au point qu'il a conçu spontanément l'idée de reprendre son travail. Un traitement psychique plus long serait nécessaire pour obtenir une guérison complète, le faire vivre en paix avec son clapotement, déraciner totalement la douleur qui l'empêchait de travailler, restaurer le physique et le moral et enrayer l'évolution tuberculeuse.
Observation Yl — Douleur dorsale rachidienne sans lésion d'origine traumatique da{ant de vingt ans.—Pseudo-ovarialgie suggestive.
M"ie L. P.. ., âgée de quarante-huit ans, célibataire, entre le i o mai 1890 à l'hôpital, venant de la Haute-Saône, pour une dou-
OBSERVATION DE NÉVROSE TRAUMATIQUE
leur rachidienne consécutive à une chute datant de vingt ans. Elle est malade depuis vingt-cinq ans. A cette époque, elle lïit prise de vomissements abondants, survenani immédiatement après les repas; aliments solides et liquides étaient rejetés. Gela dura cinq années; tous les remèdes restaient impuissants. Au bout de ce temps, elle fut guérie graduellement par le café noir. Elle avait beaucoup maigri.
Elle avait repris ses travaux, dans les champs, lorsqu'un jour, en descendant de son lit, le plancher s'effondra, et elle tomba sur le dos dans la chambre au-dessous. Elle ne perdit pas connaissance et n'eut aucune douleur sur le moment même. Pendant les trois semaines qui suivirent, elle eut la sensation d'un bouleversement général, sans douleur; peu d'appétit, digestion difficile; pas de sommeil. Survint alors une douleur à la partie inférieure de la région dorsale, douleur contusive intense. Cette douleur a persisté depuis : elle est plus intense au moment des époques; elle existe surtout quand la malade veut faire un effort, se coucher sur un côté: elle est continue, n'empêche pas la marche. La malade dort peu, quelquefois seulement deux heures, en moyenne cinq heures par nuit. Elle a été traitée par les pointes de feu, l'application de deux cautères, les emplâtres; il y a deux ans on a fait pendant huit jours des injections de morphine ; elle a eu des ventouses, des douches; elle a fait une saison ii Luxeuil. La douleur est restée localisée à la partie inférieure de la région dorsale; elle est plus vive depuis deux ans.
Depuis l'année dernière, elle accuse de plus une douleur audessus de l'aine gauche; elle dit que l'ovaire est gonflé. En Tinterrogeant nous apprenons que cette douleur existe surtout depuis que son médecin l'a recherchée par la pression et a constaté le gonflement de l'ovaire. Toutefois elle prétend qu'elle souffrait déjà un peu antérieurement de ce côté en marchant.
Depuis cinq ans aussi elle ressentait vers le rebord costal gauche une constriction douloureuse; cette douleur est intermittente, survient environ tous les trois à cinq jours, quand elle fait un effort, «t dure une heure. La malade ne peut se coucher sur le côté gauche.
En 1864, la malade a eu, dit-elle, un spasme occasionné par un incendie, dans la même soirée : ce spasme consistait en un hoquet qui dura douze heures, avec renvois, sans vomissements, avec anurie. Le lendemain, nouveau hoquet avec anurie pendant huit heures. Le surlendemain, nouvel accès pendant six heures. Les accès se répétèrent ainsi pendant huit jours, en diminuant chaque
IIYPNOTJSME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
fojs de longueur, le dernier dura une heure. Puis pendant deux ans les accès de hoquet revinrent tous les trois, puis tous les six mois. Depuis elle n'en a plus eu; elle n'a jamais eu d'autres crises nerveuses.
La malade est habituellement constipée et ne va à la selle que tous les trois ou quatre jours. Ses époques sont irrégulières; depuis novembre dernier, elle ne les a que tous les deux mois; elles sont très peu abondantes.
Etat actuel. Constitution moyenne, tempérament mixte; la malade est impressionnable. Son intelligence est nette; elle sait lire et écrire. Sa mère est morte à quatre-vingt-sept ans; elle a un frère et des sœurs bien portants.
Apyrexie. Les fonctions respiratoire et cardiaque sont normales. L'appétit est assez bon; la digestion est un peu laborieuse; les liquides passent bien, mais les potages, les aliments solides passent moins bien et déterminent des renvois et des aigreurs; il n'y a pas de dilatation d'estomac; le foie a son volume normal.
On constate une sensibilité dans toute la région abdominale gauche, sans rénitence ni gonflement. J'explique à haute voix devant les élèves que la douleur existe dans tout le côLé, mais qu'elle n'est aiguë que dans la région de l'ovaire; je montre la région que je localise faussement à deux travers de doigts audessous et à gauche de l'ombilic. Cela fait, je palpe successivement tous les points de l'abdomen. Partout elle accuse une douleur sourde ; mais aussitôt que j'arrive sur le point que j'ai qualifié arbitrairement de point ovarique (j'aurais pu le localiser n'importe où) la malade pousse un cri et contracte douloureusement ses traits; la douleur est aiguë. Mon collègue Gross, à qui la malade avait été adressée, l'avait touchée et n'avait rien constaté d'anormal. La douleur dorsale datant de quinze ans est localisée au niveau de la onzième et de la douzième vertèbre dans l'étendue d'une pièce de deux francs. La pression détermine là de la sensibilité ; mais ce n'est pas une douleur aiguë. Celle-ci ne se manifeste qu'à l'occasion des mouvements du tronc. Je suggère facilement une douleur xiphoïdienne, très nette, analogue à celle de l'ulcère rond.
Il n'y a pas de troubles de sensibilité, ni sensoriels.
Le 15 mai, après l'avoir examinée, j'essaie un traitement suggestif. La malade n'ayant jamais été électrisée, j'affirme que l'éleclrisation seule peut la guérir. Avec un appareil à induction, j'électrise le point douloureux, en concentrant son attention sur
OBSERVATION DE NÉVROSE TRAUMATIQUE
l'effet produit, expliquant que la douleur nerveuse disparaît par l'action de l'olectricité.
Le 16, même état. La douleur ovarique persiste à la pi-ession au point où je l'ai localisée la veille. Partout ailleurs, c'est une douleur obtuse. Continuation de l'électrisation suggestive tous les jours.
Le 17, même état. Le 18, la malade annonce qu'elle va mieux; elle a bien dormi la nuit.
Le 19, elle se trouve beaucoup mieux. Je fais la suggestion hypnotique (2e degré) à la suite de l'électrisation.
Le 20; hier la malade a eu quelques douleurs légères: l'électrisation de ce matin les a enlevées complètement.
Le 21, la malade se plaint de douleurs plus vives intercostales; elle a eu hier la digestion plus laborieuse et passablement de renvois. Les douleurs intercostales sont enlevées par suggestion. — Electrisation.
Le 23. La digestion se fait mieux; les douleurs intercostales ont disparu.
Le 24. La malade se plaint toujours; cependant elle affirme qu'il y a du mieux. Je constate que le point douloureux pseudoovarique existe toujours.
La malade désire retourner chez elle ; je l'engage à continuer l'électrisation pendant quelque temps jusqu'à guérison complète.
Voici donc une personne qui fait une chute inoflensive sans lésion. Cette chute occasionne une douleur dorsale qui devient persistante, depuis vingt ans résiste à toutes les médications, empêche la malade de se livrer au moindre elïort, et reste pour elle un tourment, une obsession continue jusqu'à la fin de ses jours. C'est là une névrose douloureuse d'origine traumatique. Aucune lésion ne la justifie. Seule l'impressionnabilité nerveuse du sujet explique pourquoi le système nerveux a retenu cette douleur. Elle avait eu antérieurement, pendant cinq ans, des vomissements nerveux rebelles à toutes les médications sérieuses et que seul le café noir, recommandé sans doute avec force suggestion à l'appui, est arrivé à guérir. Plus tard, elle a eu, à la suite d'une frayeur, causée par un incendie, des crises de hoquet spasmodique qui se sont répétées pendant deux ans. Ces phénomènes prouvent que le systèm(>,
nerveux de notre malade a de la tendance à conserver les modalités imprimées. Est-ce le traumatisme en tant que traumatisme qui a provoqué la douleur dorsale ? N'est-ce pas plutôt l'émotion consécutive à la chute ? Pendant trois semaines, en effet, la malade n'a ressenti qu'un malaise nerveux général ; et c'est au bout de ce temps seulement que la douleur dorsale s'est manifestée et qu'elle s'est fixée, entretenue par une auto-suggestion inconsciente.
Voilà, de plus, depuis un an, une douleur abdominale du côté gauche qui peut avoir été créée, ou du moins fixée, à son insu, par le médecin cherchant l'ovarialgie. Nous avons créé de toutes pièces un point douloureux pseudo-ovarique que nous avons localisé à volonté ; si bien que plusieurs jours après, la compression de ce point réveillait toujours une douleur aiguë. Cette douleur, née par la suggestion dans le sensoriuiu, était projetée par lui sur la région prétendue ovarique. N'est-ce pas la démonstration palpable de la nature auto-suggestive de la douleur rachidienne ? Et ce fait n'est-il pas, au point de vue thérapeutique, gros d'enseignement? La maladie a été rigoureusement combattue dès le début : pointes de feu, cautère, emplâtres, douches, morphine, tout a été mis en œuvre ; tout, sauf le traitement psychique. On ne connaissait pas à cette époque le rôle de l'auto-suggestion dans les maladies, le rôle de la suggestion en thérapeutique. Plus on s'acharnait par des médicaments énergiques contre le mal, plus on enracinait dans l'esprit de la malade l'idée que ce mal était opiniâtre, La psycho-thérapeutique eût sans doute déraciné la douleur à l'origine. Peut-elle réussir encore aujourd'hui que que cette douleur a vingt ans d'âge et est devenue une habitude organique ? Peut-être, avec du temps et de la persévérance.
OBSERVATION DE NÉVROSE ÏRAUMATIQUE
Observation VII. — Ilypereslhésie dam la jambe gauche datant de vingt-six ans, consécutive à une chute. Nouveau traumatisme en août 1889 : hygroma gauche consécutif. Impotence fonctionnelle, depuis . —Restauration de la marche par suggestion, en janvier 1890. Persistance de la douleur.
S... (Eugénie), âgée de cinquante ans, cuisinière, enlre à l'hôpital le 20 janvier 1890, pour une névrose traumatique des membres inférieurs. A l'âge de vingt-quatre ans, elle tomba d'une échelle, perdit connaissance, resta trois quarts d'heure sur place, elle conserva la jambe gauche ecchymosée pendant plusieurs jours. A la suite de cette chute elle ressentit pendant deux ans des douleurs spontanées dans le membre inférieur gauche, plus particulièrement dans le talon, de sorte que pendant la nuit, elle était obligée pour dormir de placer sa jambe en dehors du lit sur une chaise, afm que le talon n'appuyât pas sur le lit. Elle continua néanmoins à faire son service, mais elle ne marchait que sur la pointe du pied, et souvent elle descendait les escaliers en s'asseyant sur les marches. La douleur du talon disparut, mais depuis ce moment la marche est restée difflcile ; elle boîte légèrement, et a conservé à la jambe une hyperestésie surtout vers la moitié inférieure du tibia, qu'on ne peut loucher sans déterminer une vive douleur. La jambe est restée faible et se fatigue rapidement. Depuis ce temps aussi le bras gauche est resté beaucoup plus faible que l'autre.
En outre, à la suite de cette chute, elle eut une suppression presque complète des règles qui persista pendant deux ans; tous les mois cependant elle perdait un peu; mais le linge était à peine marqué. Au bout de deux ans environ, une religieuse lui fit prendre du vin de gentiane et après trois mois de ce traitement, les règles reparurent assez abondantes. A cette époque, les douleurs dans la jambe étaient moins intenses et moins continues; mais elle avait toujours l'hyperesthésie à la 'pression; et de plus', quand elle avait trop marché le jour, les pieds étaient enflés. Au mois d aoùt dernier, la malade étant domestique chez Je D'' Andreux, à Pont-Saint-Vincent, appelée par un coup de sonnette, se pressant pour aller ouvrir la porte, trébucha sur son genou gauche et tomba, la tête portant sur une caisse à charbon. Elle se fit deux blessures au côté gauche de la tète et perdit beaucoup de sang. Deux jours après, dit-elle, elle s'aperçut d'un gonflement sous la clavicule gauche qui n'eut pas de suite. Dix jours après ce gonflement se porta au genou gauche ; il se produisit là probable-
nieni un liygronia de ]a grosseur d'une orange, qui fut ponctionné par le D-" Andreux avec un appareil aspirateur. Elle resta cinq jours au lit; à la suite de cette chute et de la frayeur qu'elle éprouva; ses règles se supprimèrent de nouveau.
Dans le courant de novembre les douleurs qui depuis I âge de vingt-quatre ans, n'avaient jamais abandonné la jambe, devinrent plus intenses; une douleur vive .spontanée se manifesta d'abord en un point situé au tiers inférieur et interne de la jambe, puis envahit le cou-de-pied, puis sous l'intluence de la fatigue, se généralisa à la jambe tout entière. Depuis deux ans déjà l'autre jambe, la droite, était aussi devenue douloureuse, ce qu'elle attribue à Ja fatigue éprouvée par cette jambe qui supportait presque seule le poids du corps. Les temps pluvieux exaspéraient cette douleur. Elle ne put depuis le dernier accident que faire de la coulure, c'est à peine si elle pouvait se tenir debout.
Elle se présenta à la consultation de l'hôpital, mais ne put être admise, faute de place; elle se logea dans une chambre en ville. Elle revint le 20 janvier, se fit aider pour monter en tramway; puis vint à pied depuis la place du Marché, en se tenant contre les murs et s'appuyant sur une canne; elle mit trois quarts d'heure pour faire ce trajet d'environ cinq cents mètres. Cette femme n'a jamais eu de maladies antérieures
Elat actuel. — Constitution moyenne. Tempérament un peu lymphatique. Apyrexie. La malade se tient debout, le corps incliné du côté droit, le bassin abaissé du même côté. Elle ne peut marcher qu'en se cramponnant aux montants des lits qu'elle ne quitte pas; et en marchant, elle s'incline très fortement en avant et sur le côté gauche; elle marche, les jambes raides, presque sans mouvements dans les jointures.
Depuis deux mois Télat est resté stationnaire; l'insomnie est devenue une règle générale : à peine a-t-elle eu depuis cette époque quatre ou cinq nuits passables.
On détermine par la pression des douleurs très vives qu'on peut localiser sur des points spéciaux à volonté, surtout sur le trajet des veines, car la malade prétend que ce sont ces veines, qui sont chez elle assez apparentes, qui sont la cause de ses souffrances. Cependant la douleur parait être particulièrement intense le long du bord antérieur et de la face interne des tibias. Les jambes sont légèrement œdématiées.— Les autres organes fonctionnent normalement. Pas de douleur abdominale; pas d'anesthésie; aucun autre symptôme hystérique.
La malade est mise facilement en sommeil profond. Je la fais
OBSERVATION DE NÉVROSE TIUUMATIQUE
marcher pendant son sommeil et lui suggère la disparition des douleurs. Au réveil la malade marche mieux ; elle se lient plus droite; elle n'a plus besoin de se cramponner aux montants des lits. Elle reconnaît que depuis quatre mois elle n'a pas marché aussi bien.
21. — La malade continue à marcher assez bien; ce qu'elle ne pouvait faire auparavant. Mais elle a mal dormi la nuit. — 2« suggestion.
22. — N'a presque pas ressenti de douleurs pendant la nuit et se sent bien mieux en marchant; l'allure est assez rapide. — Continuation de la suggestion.
25.— La malade dort bien, ne souffre plus et continue à marcher d'une façon satisfaisante.
31. Les suggestions ont été supprimées depuis le 26 janvier. La malade se plaint aujourd'hui d'une sensation de fièvre avec douleurs dans les jambes, comme si on les brillait avec des charbons,— Suggestion.
février. — S'est bien trouvée hier dans l'après-midi et la
nuit,
3. — La malade a de nouveau ressenti ses douleurs et a mal dormi. Cependant elle marche bien.
4. — Se plaint encore. On prescrit une couche de collodion sur les jambes; en suggérant que cela achèvera de dissiper la douleur.
6. — N'a plus eu de douleurs depuis l'application de collodion. A eu son époque hier entre 6 'et 7 heures du soir; elle était sTipprimée depuis sa chute.
7. — On entretient le collodion. Va bien; n'a plus de douleurs; dort presque toute la nuit.
mai. — La malade reste au service. On ne s'occupe plus d'elle. Elle continue à marcher très bien; mais se fatigue rapidement quand elle a marché pendant un quart d'heure. L'état actuel est redevenu ce qu'il était avant le mois d'août, avant sa dernière chute; il reste la fatigue rapide, l'hyperesthésie de la jambe gauche à la pression du tibia; et de plus, l'hyperesthésie de la jambe droite symétrique développée par fatigue, dit-elle, depuis deux ans. Je fais appliquer de nouveau, le 15 mai, de collodion, promettant à la malade que cette application enlèvera complètement la douleur au moins du côté droit où elle est plus récente.' En effet, les jours suivants, la douleur à la pression a diminué, mais elle ne disparait pas complètement, malgré la suggestion! Elle existe, cette douleur, depuis vingt-six ans; la malade est
HYPNOTISME. ,r
t>58 HYPNOTISME, SUGGESTION, PSYCHOTHÉRAPIE
absolument convaincue qu'on ne peut pas la lui enlever; elle fait partie d'elle-même. Peut-être pourra-t-on l'enlever à droite? De ■même la sensation de faiblesse du bras gauche persiste; la malade serre le dynamomètre jusqu'à il à gauche, jusqu'à 41 à <lroite.
Elle n'a plus d'ailleurs aucune douleur spontanée aux membres; ■elle marche très bien, mais ne supporte pas la fatigue.
En résumé, hyperesthésie dans la jambe gauche, consétive à une chute, sans lésion, datant de viugt-six ans, avec faiblesse musculaire du bras. A la suite d'une nouvelle €hute et d'un hygroma consécutif du même côté, exacerbation de la douleur de la jambe gauche ; depuis deux ans, hyperesthésie symétrique de la jambe droite. La malade marche très difficilement pendant trois mois, depuis l'accident, et ne peut le faire sans s'appuyer contre un ■objet. La fonction de locomotion est rapidement restaurée par la suggestion ; l'hyperesthésie à la pression des jambes persiste.
Voici donc une simple contusion qui guérit et laisse après elle une hyperesthésie du tibia gauche, une sensation de fatigue dans le membre et un affaiblissement musculaire du bras gauche. Aucune lésion ne justifie cette hyperesthésie persistaute, ni cette sensation de faiblesse musculaire qui subsiste depuis vingt-six ans. Le sensorium a retenu ces impressions, les a incarnées en lui, les extériorise sur le tibia, et ces impressions purement subjectives, purement psychiques, sont si enracinées que la suggestion n'y peut plus rien. La malade ne se laisse pas -désuggestionner cette hyperesthésie ; elle a son siège fait ; on a beau lui dire : elle sait bien que cette douleur ne peut pas disparaître, elle se la suggère inconsciemment depuis
vingt-cinq ans.
Ce qui montre bien la tendance de son système nerveux à fixer certaines impressions qu'il perçoit, c'est la nouvelle névrose traumatique datant d'août 1890. A la suite d'un
OBSERVATION DE iNÉVROSE TRAUMATIQUE
simple hygroma traumatique, la douleur de la jambe s'exacerbe, la malade ne peut plus marcher qu'en se cramponnant et en se traînant douloureusement et très lentement ; uue hyperesthésie s'est développée dans l'autre jambe. La suggestion restaure vite la marche. Les douleurs restent rebelles.
Il est possible que la psychothérapie instituée il y a vingtsix ans eût prévenu ce résultat, enlevé l'hyperesthésie, restauré la force musculaire, déraciné du sensorium les impressions qui s'y sont localisées depuis, et une lésion insignifiante qui a guéri n'eût pas engendré une infirmité incurable.
Observation VIII. — Névrose traumatique du membre supérieur gauche avec symptômes de neurasthénie diffuse datant de vingt ans. — Action momentanée de la suggestion.
Charles Ch..., âgé de quarante-deux ans, journalier, entre à l'hôpital le 18 juin 1890, pour une névrose traumatique du membre supérieur gauche.
Pendant la guerre de 1870, il reçut une balle en selon à travers les parties molles du bras gauche; on voit les cicatrices à la face interne du bras vers son tiers inféi-ieur. Il ne peut donner aucun renseignement sur ce qui s'est passé; il aurait perdu beaucoup de sang et a conservé le bras en écharpe pendant deux ans, bien que la cicatrisation fût rapide. Traité en Prusse, il revint au régiment où il resta jusqu'en 1874, comme tailleur, mais faisant peu de chose, car il a toujours conservé depuis une douleur dans le bras et Tépaule. Sorti du régiment, il cassa des pierres sur les routes, métier qu'il a conservé jusqu'à présent; mais ne pouvait faire de grands travaux à cause d'une sensation de fatigue très douloureuse qu'il rapporte vers la face antéro-interne de l'avant-bras. Déplus, douleur vive dans la fosse sus et sous-épineuse. II était-souvent obligé d'arrêter son travail, quelquefois même de suspendre pendant un mois. L'année dernière, par exemple, il essaya de travailler à Jarville, du !<"• octobre au mars. Vers le mois de janvier, il dut s'arrêter pendant six semaines. Quand il travaillait il était forcé de mettre une mouffle dans la main droite; cette main est souvent glacée, dit-il, et il ne parvient pas à la réchauf-
fer malgré les mouffles et les mouvements. Depuis le mois de mars, il est arrêté définitivement.
Etat actuel. — Constitution primitivement bonne, tempérament nerveux. N'a pas eu de maladies antérieures, si ce n'est une bronchite, en 1879, pendant un mois. Au repos complet, il ne sent pas de douleur. S'il respire fort, il sent « quelque chose », sur le dos de la main au petit doigt, au niveau du radius, sensation douloureuse comme rhumatismale, dit-il. A la pression on détermine une sensibilité au-dessus du poignet; vers la partie supérieure du radius cette sensibilité est plus vive; le malade pousse des cris, si on insiste. Sensibilité le long du bord externe du biceps, vers la tête de l'humérus, très vive dans la fosse sus-épineuse surtout vers sa partie interne jusqu'à la colonne vertébrale. Il peut d'ailleurs exécuter tous les mouvements.
Il accuse en outre la sensation d'un morceau qui monte de l'épigastre au larynx; cette sensation se répète souvent. Depuis plus de sept ans, la digestion se fait mal; aigreurs, souvent bouche mauvaise. Diarrhée habituelle, dit-il, quatre à six selles par jour, avec coliques ; depuis son entrée à l'hôpital, il n'a pas eu de selles.
Il a souvent des douleurs dans la tête, le front et les tempes avec irradiation à l'occiput, douleur pulsatile l'empêchant de marcher. Il avait cette sensation hier, il ne l'a pas aujourd'hui. 11 l'a quelquefois pendant huit jours de suite; d'autres fois, il reste quinze jours sans la sentir. C'est surtout quand il se baisse qu'elle se manifeste.
Souvent aussi, il a une sensation de fatigue à la face mterne des jambes ; il respire bien, n'a pas de battements de cœur.
Dit avoir des fourmillements, surtout quand il fait froid, dans les deux tiers inférieurs de l'avant-bras droit.
On détermine très facilement par affirmation chez lui un point xiphoïdien et un point rachidien. On détermine aussi une pseudoovarialgie par pression sur l'abdomen; le malade pousse un cri et
''l^n^^y a pas d'anesthésie. Au dynamomètre la main gauche nresse 37, la main droite 7. , j
La nuit pendant son sommeil, il dit avoir des cauchemars, des visions de bêtes dans des pays inconnus.
Mar!é en 1874, il a cinq enfants, il ne fait pas d'excès alcooliques. L'examen des organes ne dénote rien d anormal
J'endors le malade facilement en sommeil profond et je lu fa s la suggestion pendant cinq minutes. Au réveil, amnésie; il est
OBSERVATION DE NÉVROSE TRAUMATIQUE
tout étonné au premier moment de n'avoir plus de douleur et cherche dans la Ibsse sous-épineuse, comme si quelque chose lui manquait. Il pense tout même que cela ne peut pas partir comme cela, que cela reviendra. Au dynamomètre la main gauche donne 37, la droite 23.
20 juin. — Le mal est en effet revenu, surtout vers l'échiné du dos, dit-il, en dedans de la fosse sus-épineuse. Cependant la douleur est moins forte. Le dynamomètre donne encore 30 à gauche, 27 à droite.
Il dit avoir mal en faisant l'effort pour pousser l'aiguille. — Suggestion hypnotique : Au réveil, il n'a plus de douleur. Je prescris rélectrisation du bras et de l'épaule, affirmant que cela le guérira.
21. — N'a plus eu mal dans la journée; le soir, la douleur est revenue moins intense. Se dit beaucoup mieux ce malin. Au dynamomètre 32 à. droite. Le malade demande sa sortie.
Voici donc une simple plaie du bras, n'ayant traversé que les parties molles, parfaitement cicatrisée, qui laisse à sa suite, depuis vingt ans, une douleur avec faiblesse dans le bras, dans l'épaule, dans l'avant-bras, puis des douleurs dans la tête, une sensation de fatigue dans les jambes, des troubles digestifs, c'est-à-dire une névrose traumatique locale sur laquelle se greffent des symptômes de neurasthénie diffuse. La facilité avec laquelle on détermine chez lui artificiellement une douleur xiphoïdienne, une rachialgie, une pseudo-ovarialgie, montre l'impressionnabilité nerveuse du sujet, la nature auto-suggestive de la douleur et de l'impotence fonctionnelle du bras. La suggestion a momentanément enlevé les douleurs et accru considérablement la force musculaire. Mais l'imagination régénère ces sensations, et, pour amener une guérison persistante, il faudrait sans doute, si elle est possible, un traitement suggestif très prolongé.
Aurait-on pu, dès le début, prévenir ce résultat ? Je le crois. Le fait d'avoir laissé le bras en écharpe pendant <leux ans constituait déjà pour le malade une auto-suggestion. A cette époque, il fallait faire de la psychothérapeu-
lIYraOTISME, SUGGESTION, PSYCIIOTIIÉRATIE
tique, déraciner de l'esprit du malade l'idée de douleur et la sensation engendrée par l'idée.
La douleur de la névrose traumatique peut s'accompagner de parésie ou d'impotence fonctionnelle du membre, sans contracture, comme dans les faits suivants :
Observation IX — Boiileur.-i et im'potence fonctionnelle du membre inférieur droit, suite de chute. — Guérison par suggestion en quelques jours-
Gh... (Augustine), trente-trois ans, lingère, célibataire, entre à l'hôpital, le 9 mars 1889, pour une douleur avec paralysie du membre supérieur droit. A l'âge de seize ans, elle a eu un rhumatisme articulaire aigu qui l'a tenue alitée pendant quatre mois, avec battements de cœur. Depuis ce moment elle serait sujette à de l'essoufflement et à des palpitations. En 1884, elle a eu une jaunisse avec fièvre typhoïde qui aurait duré qùatre mois. En décembre, à la suite d'une frayeur, elle eut une crise de nerfs qui dura un quart d'heure avec strangulation, sans perle de connaissance.
11 y a onze jours, elle tomba de l'escalier, d'une hauteur de dixsepl marches, sans se faire de mal, car elle put seule remonter et redescendre l'escalier. La chute eut lieu vers six heures du soir. A onze heures, les douleurs commencèrent dans le genou et le mollet; puis se propagèrent à la cuisse et aux reins, sans gagner le pied. Le lendemain, elle ne pouvait remuer cette jambe droite sur laquelle elle était tombée; elle ne put se lever; les voisins durent s'occuper d'elle et lui donner à manger. Cet état persistant, on se décida à la transporter à l'hôpital.
Etat actuel (12 mars). — Constitution assez bonne ; tempérament nervo-arthritique. Pouls 80 régulier, égal. Langue un peu chargée. Peu d'appétit. Elle est habituellement constipée et a après ses repas, quelques renvois et aigreurs sans régurgitations. La pointe du cœur bat au cinquième espace sur le bord axillaire antérieur (hypertrophie); on perçoit un souflle présystohque et systohque mitral. A l'examen de la poitrine on constate une sonorité normale, à l'auscultation, de l'inspiration rude avec expiration soufflée dans la fosse sus-épineuse droite. — La malade est d'ordinaire bien réglée, pas très abondamment; elle a eu cependant parfois de l'aménorrhée pendant deux ou trois mois.
Les douleurs dans la jambe et la cuisse n'elTeclent pas un trajeU
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ni une localisation précise, mais sont généralisées ; elles ne s'accompagnent pas d'engourdissement et de fourmillements ; ellesn'existent pas au repos, mais se produisent au moindre mouvement et à la pression dans tout le membre.
Le 10 et le 11 mars, avant que la malade n'eut été complètement examinée, j'essaie de l'hypnotiser. Elle est très impressionnable, mais très méfiante ; le sommeil est douteux dans les deux premières séances. Cependant les douleurs diminuèrent beaucoup, à la suite de la suggestion.
Le 12. — La malade soulève spontanément le pied à environ- 5 centimètres du lit, ce qu'elle ne pouvait faire à son entrée. Elle plie bien les orteils, fléchit et étend bien le pied ; mais ne peut plier que très peu le genou, et en se tenant le jarret. En le faisant elleressent une douleur très vive et la respiration devient haletante. Elle ne peut fléchir la cuisse. Depuis la suggestion d'avant-hier, la jambe n'est plus douloureuse. Mais quand on touche n'importequel point du jarret, la malade ressent une douleur qui remontele long de la cuisse, sans propagation vers la jambe ou le pied. De plus, hyperesthésie à la pression sur toute la face postérieurede la cuisse, dans la région lombaire, dans l'aine droite, sur la partie gauche du thorax, dans tout le ventre. On remarque deux petites ecchymoses sur le tiers inférieur de la jambe droite. Pendant l'examen, la respiration de la malade est haletante : sa faceest anxieuse ; sa jambe tremble. Je l'hypnotise en sommeil profond avec amnésie au réveil.
13. — Même état. N'a pas dormi la nuit. Continuation de la suggestion tous les jours.
14. — A passé une bonne nuit. L'hyperesthésie existe encore. 16. — L'hyperesthésie a disparu hier, api'ès la suggestion. La
malade a pu un peu marcher. Le sommeil de. la nuit est toujours entrecoupé. L'amélioration continue les jours suivants à la suite de chaque suggestion.
21. — La malade va bien, marche bien, dort bien. N'a plus aucune douleur. Ne se plaint plus que des sueurs nocturnes qu'elle avait déjà avant sa chute.
3 mai. — La guérison se maintient.
La malade dont il s'agit était une nervo-artliritique ayant une lésion mitrale d'origine rhumatismale, ayant eu, d'autre part, à la suite de frayeur, une crise d'hystérie. Cinq heures seulement après la chute, les douleurs so-
manifestèrent dans les membres, avec la parésie. En quelques séances, la suggestion rétablit le mouvement, eu supprimant la douleur.
La névrose traumatique peut réaliser une contracture persistante : comme dans les faits suivants :
Observation X. — Contracture douloureuse du membre inférieur droit suite d'entorse. — Insuccès de la suggestion. — Trois mois plus tard rétention d'urine qui persiste plus de deux ans. — Contracture du membre inférieur gauche la quatrième année. — Guérison à la suite d'émotions morales après quatre ans et sept mois de durée.
Jeune fille de vingt six ans, entre, vers lemois de novembre 1884, à la clinique chirurgicale pour une entorse tibio-tarsienne droite, M. le professeur Weis lui appliqua un appareil inamovible. Au bout de quelques semaines, ayant enlevé l'appareil, il constata que le pied était désenflé, mais tout le membre était rigide et douloureux. Il me pria de la voir ; il y avait contracture et hyperesthésie excessive au moindre toucher. Nous diagnostiquâmes : contracture hystérique développée par le traumatisme. Elle ne présentait d'ailleurs et n'avait jamais présenté aucune autre manifestation hystérique, ni aneslhésie, ni ovarialpie, ni crises. J'essayai de l'hypnotiser; elle s'y prêta de mauvaise grâce, disant que cela ne servirait à rien ; j'arrivai cependant à l'endormir deux ou trois fois en sommeil assez profond. Mais la contracture douloureuse persistait; la malade semblait mettre une certaine malice à démontrer devant les malades du service que cela ne servirait à rien, qu'elle avait toujours mal. Puis après quelques séances je ne pus plus l'hypnotiser. On lui remit un appareil. Trois mois plus tard, sans aucune cause, comme pour aflirmer le diagnostic, elle eut une rétention d'urine, et, depuis ce moment la rétention persiste avec la contracture : il faut la sonder régulièrement trois fois par jour. J'essayai de l'hypnotiser de nouveau; pour échapper à mes obsessions, elle simula le sommeil.
Cependant la contracture persistant amena une rétraction du tendon d'Achille et un pied bot équin; à plusieurs reprises il fallut la chloroformer pour redresser le pied et finalement sectionner le tendon d'Achille. La contracture du genou finit par céder spontament : celle de la jambe et du pied persiste et un appareil inamovible maintient constamment son pied fléchi.
Contre la rétention d'urine j'essayai en vain l'intimidation, l'é-
CONTRACTURE IIYSTÉRO-TRAUMATIQUE
leclrisation, les moyens les plus variés. Rien n'y fit. Dans ces derniers temps, j'ai procédé par voie de douceur; je l'ai hypnotisée de nouveau, elle s'y prêtait bien et entrait en sommeil profond sans simulation. Elle est désolée de sa situation, elle voudrait certainement guérir et s'irrite quand on l'accuse d'y mettre de la mauvaise volonté. Au mois de mars de cette année (1886), après que je l'eus plusieurs fois hypnotisée, en cherchant à lui inculquer l'idée qu'elle guérirait bientôt, elle a paru accepter cette idée ; elle a même fixé dans son sommeil le jour précis ou elle urinerait spontanément, dans quinze jours, un mercredi. La prédiction ne s'est pas réahsée : la rétention d'urine a persisté.
Il s'agit Icà certainemeat d'une contracture et d'une paralysie psychiques. L'idée enracinée, l'auto-suggestion inconsciente est telle ([ue rien encore n'a pu la déraciner. Au début du traitement, la malade parait s'être affirmé que l'hypnotisme ne la guérirait pas. Est-ce cette idée fortement ancrée dans son cerveau qui paralyse nos efforts et son propre désir de guérir ?
Les symptômes persistèrent à peu près les mêmes : rétention d'urine et contracture du membre inférieur droit. On dut sonder la malade deux ou trois fois par jour; en vain on voulut l'obliger à se sonder elle-même avec une sonde en verre, elle déclara ne pas pouvoir le faire.
En mai 1887, je laisse à la malade une sonde et je lui dis d'essayer de s'en servir. Je défends qu'on appelle l'interne de garde. Puis je ne lui dis plus rien; mais j'apprends qu'elle arrive à se sonder elle-même, et cinq ou six mois après j'apprends qu'elle ne se sonde plus, qu'elle urine seule. Quant à la contracture du niembre inférieur droit, elle persiste en dépit de tout; le membre continue à s'atrophier et garde l'attitude du pied bot équin. L'appareil est renouvelé de temps en temps.
Un beau jour, vers janvier 1 888, je trouve l'autre jambe (gauche) contracturée en extension; et cette contracture, sans grande douleur, devient aussi permanente.
Devant l'insuccès de tous les traitements, pensant que l'affection céderait peut-être au temps ou à l'indifférence, je cessai de m'occuper de la malade, la traitant pour ainsi dire, par le mépris. Je passais devant son lit, sans m'y arrrêter, sans vouloir l'examiner, haussant les épaules quand elle faisait mine de me demander quelque chose.
La malade devint acariâtre, indocile, se croyant tout permis. La contracture double persistait plus marquée à droite qu'à gauche.
Vers juin 1888, la malade de plus en plus indocile eut une discussion violente avec la sœur: j'ordonnai qu'on l'envoyât dans la salle des incurables. Elle entra dans une violente colère, alla spontanément au service de chirurgie prier l'interne de lui enlever son appareil, et, à moninsu, quitta l'hôpital, se traîna avec ses membres contracturés chez sa sœur qui refusa de l'accepter. Elle voulut rentrer à l'hôpital; je ne la reçus pas. Elle continua dès lors à rouler en ville; mes élèves la rencontrèrent quelques jours après, marchant bien et sans contracture. Quelques mois plus tard, elle revint au service pour une grossesse; nous l'avons conservée deux mois jusqu'à la veille de son accouchement. La contracture avait complètement disparu. Il ne restait qu'une atrophie musculaire notable du membre inférieur droit et de l'équinisme, sans raideur, ni douleur. Depuis la malade a accouché et je l'ai rencontrée encore en ville en juillet 1890 marchant très bien sans la moindre claudication.
La première partie de cette observation est relatée dans mon livre de la suggestion. Une contracture douloureuse de la jambe consécutive à une entorse et à l'application d'un appareil inamovible persiste, s'accompagne au bout de trois mois de rétention d'urine. La suggestion resta impuissante, soit que le malade ne l'accepta pas par esprit de contradiction, soit que l'auto -suggestion douloureuse et spasmodique fut plus forte que la suggestion. Les opérations, la chloroformisation, les menaces, l'électrisation, rien ne sert. Cependant après plus de vingt-huit mois, la rétention d'urine finit par céder, quand on abandonne la malade à elle-même, avec une sonde.
Après plus de trois ans, l'autre jambe se contracture spontanément. Je ne m'occupe plus de la malade pendant plusieurs mois, dans l'espoir que cette sorte de suggestion par l'indifférence réussirait pour la contracture comme elle avait réussi pour la rétention d'urine. Rien n'y fit. L'auto-suggestion persistait. Il fallut plus que l'indifférence et le mépris pour la neutraliser. 11 a fallu la mettre à la porte de l'hôpital. Comment cette expulsion a-t-elle agi sur le centre psychique qui réalisait la contracture? Est-ce la