NÉVROPATHIE CÉRÉBRO-CARDIAQUE
OBsERVATION XLI. — Onanisme depuis quatre ans. — Névrose ysy-hique : Névropathie cérébro-curdiaque. — Guérison par suggestion.
Une nature portée à la mélancolie et à la rêverie, une sensibilité assez excitable, un tempérament nerveux, un sérieux qui ne se rencontre pas fréquemment chez les enfants, entrecoupé de loin en loin d’accès de gaîté et d’éclats de rire presque exagérés, mais trop peu fréquents, tel était le terrain propre à la névropathie dont M. le D' Bernheim, auquel j'en conserverai toujours une reconnaissance inaltérable et profonde, a pu me guérir radicalement.
Ecolier irréprochable, nature franchement honnête, ignorant encore à près de quinze ans ce qu'est le mal, j’eus le malheur d’être corrompu par un mauvais camarade, et dès lors, passionné, nerveux, sensible, je me livrai avec ardeur à cette déplorable habitude, l’onanisme. Jusqu'à presque dix-neuf ans et demi, je cédai à ce plaisir, et je le dis hautement, c'était bien loin d’être chez moi, dès ma quinzième année, une habitude d’enfant à nature corrompue ; mais le fruit d'une imagination exaltée, hantée par des visions lascives et aussi par le besoin réel (j'étais très fort pour mon âge) qu'avait éveillé ce plaisir des sens.
Pendant ces quatre années, j’essayai souvent de renoncer à cette habitude. Une révolte morale me faisait cesser pendant un mois; une fois même, à l’âge de dix-huit ans, pendant quatre mois et demi; mais finalement, l'habitude et le plaisir l’emportaient. Plusieurs fois, dans mon intérêt, j'avais l'envie de voir des femmes, mais j'espérais toujours, dans mon honnêteté de jeune adolescent, que je pourrais m'en passer et cependant me déshabituer de l’onanisme. Jamais je n’y arrivai, et par moralité, je ne pus me décider à voir de femmes. Il est vrai que j'étais bien jeune pour cela.
Quelques mois après que j’eus contracté cette déplorable habitude, c’est-à-dire à quinze ans et quelques mois, je devins amoureux d'une jeune fille du même âge que moi, passion toute d’imagination et cet absurde platonisme (je dis cela aujourd'hui) entretenait à mon insu mes habitudes vicieuses par le fait même qu'elle m'éloignait de la nature et m'empêchait de désirer d’autres personnes ; ma passion était malheureuse et nullement partagée. Voilà la cause première bien plus tôt que l’onanisme, de ma névropathie. Cette passion non partagée et à un âge par trop tendre, développa chez moi une mélancolie et une tristesse excessives qui ne firent que s’accroitre de jour en jour. Mes baccalauréats, j'eus la chance de les enlever sans échecs, mais j'étais moins brillant qu’autrefois.
De plus, mon développement s'était très ralenti. Cependant, je n’eus jamais le visage qu'ont certains masturbateurs, visage alangui, corrompu, vicié. Le succès de mes examens me remit en état de santé meilleur ; mais un ou deux mois après, je fus pris de battements de cœur très violents, peut-être dus à la pipe, que je m'étais mis à fumer, mais qui avaient aussi pour cause assurément l’onanisme et l’état nerveux. Alors cet état, cette névropathie cérébro-cardiaque fut à son comble, et dura de janvier à juin, de dix-neuf ans à dix-neuf ans et demi.
L’onanisme n’était plus du tout causé par le besoin, mais uniquement par une idée étrange, enracinée dans mon cerveau, par un désir charnel, non accompagné de besoin réel, si bien que pas une fois, l’acte ne fut naturel, mais toujours provoqué. Caractère général: dégoût absolu et complet de la vie, de tout. Tout me semblait inutile, insipide, fastidieux. J'étais quelquefois en proie à des dégoûts tels que le courage seul me manquait pour en finir avec la vie, dont je n’apercevais pas l'utilité et dont je ne comprenais même plus la possibilité d’un but. Des idées philosophiques,
étranges, bizarres, baroques, non puisées dans des livres, mais
toutes personnelles, et incapables d’être fixées par des mots, tant elles étaient quelquefois obscures, et je dirai profondes, hantaient mon cerveau. Je n’admettais pas que la vie eût un but, et ce but final qui m'échappait, comme il échappe à tous, du reste, me plongeait dans cette mélancolie qui me faisait désirer de n'avoir jamais existé. Idées philosophiques sur tout, sur le monde extérieur, qui n'existe pas, sur la connaissanee des choses en soi me tracassaient particulièrement. J'avais trouvé un auteur, Pierre Loti, qui était absolument dans mes idées sur beaucoup de points. et je buvais, à longs traits, charmé de retrouver dans ses ouvrages des pensées que j'avais eues antérieurement avant sa lecture, des sensations identiques, des vues semblables sur le monde et sur la vie. Pour moi, tout avait une grande mélancolie, les paysages, la clarté du soleil, l'étendue, l’espace, le temps, mais des mélancolies maladives, nerveuses à outrance. Presque toutes les sensations, le son du cor me produisaient des effets semblables. Les souvenirs, les idées, qui me hantaient sur ma passion avaient des formes enfiévrées, malsaines, toxiques mêrne.
Il va sans dire que je n'avais plus aucun goût pour les études; car je ne vivais plus que cette vie absurde, vie contemplative, idéale, toujours flottant entre ciel et terre. Un de mes amis me disait: « Tu es ou une bête ou un esprit; mais tu n’es plus un homme. » Il n’y avait plus pour moi qu’une chose qui valait la