CHAPITRE XVI
Mécanisme psychique de Fanesthésie hystérique. — Ses caractères identiques à ceux de Fanesthésie suggérée. — Procédés psychiques de guérison. — Nature du phénomène : son mode de production et sa conservation. — L'anesthésie psychique est une illusion négative. — De Félément psychique dans Fanesthésie organique. — Observations démonstratives. — Rôle de Fauto-suggestion dans la production et la conservation de Fhémianèsthésie dans les lésions organiques du cerveau.
Parmi les phénomènes de l'hystérie qui se comportent comme des phénomènes d'auto-suggestion, j'étudie dans ce chapitre d'une façon spéciale Fanesthésie dont je voudrais élucider le mécanisme psychique.
J'ai le premier démontré que Fanesthésie des hystériques se comporte comme Fanesthésie suggérée, c'est-à-dire qu'elle est purement psychique. Une hystérique avec une.anesthésie totale d'une main pourra se servir de cette main, coudre, tricoter, écrire, ramasser une épingle, une mère tenant son enfant dans ses mains privées de sensibilité, sans le regarder, ne le laissera pas tomber comme une anesthésique ordinaire. Une hystérique avec la plante des pieds complètement anesthésiée marchera sans regarder le sol, comme si elle le sentait, elle le sent sans savoir qu'elle le sent. La sensation est perçue ; mais le cerveau la neutralise et crée ce que j'ai appelé une illusion négative. Cela est vrai pour Fanesthésie tactile et les anesthésies sensorielles. L'amaurotique d'un œil, par exemple, qui croit ne pas voir de cet œil, voit et perçoit de cet œil, il agit comme
s'il simulait, et cependant il ne simule pas. J'ai établi ce fait par les expériences du prisme et de l'appareil de Snellen; des expériences analogues avaient été mal interprétées par Parinaud et l'école de la Salpêtrière. Personne ne soupçonnait le mécanisme psychique de l'amaurose et des autres anesthésies sensorielles hystériques, lorsqu'en 1886, je fis à l'association pour l'avancement des sciences à Nancy une communication où je conclus : « L'amaurose hystérique n'a aucune localisation anatomique; elle ne réside ni dans la rétine, ni dans le nerf optique, ni dans le centre cortical visuel; elle est localisée uniquement dans l'imagination du sujet. Je pourrais démontrer facilement que toute l'hémianesthésie hystérique est un phénomène du même ordre, purement psychique. »
M. Pierre Janet, en 18S9 (Automatisme psychologique. Paris, 1889), émet la même opinion après moi.
Lasègue (Aixhives de médecine, 1864) et avant lui Mesnet (thèse de Paris, 1852) avaient signalé ce fait peu compréhensible pour eux et d'apparence paradoxale, que souvent les hystériques anesthésiques peuvent se servir de la main insensible, qu'elles ignorent parfois leur anesthésie et sont toutes surprises, quand on la leur démontre. J'ajoute que d'autres la connaissent assez bien pour que leur imagination logique superpose une parésie motrice ou une impotence fonctionnelle à l'altération de la sensibilité.
Ces faits sont mal interprétés dans les traités contemporains sur l'hystérie et les livres classiques ; mes idées n'ont pas été suffisamment comprises et sont inexactement rapportées. Aussi je reviens sur la question, dans l'espoir que ces nouvelles considérations, avec observations de psychothérapie, serviront à mieux élucider le mécanisme psychique de l'anesthésie suggestive.
Depuis Gendrin (lettre à l'Académie de médecine de Paris, 1846) et Henrot (thèse de Paris, 1847), les auteurs signalent l'extrême fréquence de l'anesthésie dansl'hystérie.