‹ Hypnotisme suggestion psychothérapieChapitre 108 sur 235 · AMNÉSIE DE LA SENSATION PERÇUE · texte numérisé non relu

AMNÉSIE DE LA SENSATION PERÇUE

fique n'eût pas été désorienté par ces grossiers subterfuges ; pas plus qu'un physicien atteint d'amaurose hystérique unilatérale ne serait dérouté par le prisme ou l'appareil de Snellen. Son cerveau resterait armé contre l'erreur par ses connaissances physiques ; il ne se tromperait pas.

J'ai maintes fois fait des expériences analogues pour tous les modes d'anesthésie hystérique, olfactive, gustative, tactile, musculaire. On s'assure facilement, avec un peu d'habileté, que toutes sont purement fictives.

Donc il est bien démontré que dans l'anesthésie hystérique comme dans l'anesthésie suggérée, les sensations aboutissent à la cellule corticale et entrent dans le domaine de la conscience.

Comment expliquer ce singulier paradoxe? Une sensation est perçue, consciente, et cependant le sujet ne la manifeste pas, et n'a pas conscience d'un phénomène conscient ; il y a à la fois phénomène de conscience et inhibition de ce phénomène. La cellule aesthésodique ayant livré l'impression perçue à la conscience, l'esprit actionné par la suggestion, la neutralise presque en même temps et l'efface du souvenir, aussitôt qu'elle a pénétré dans le champ de la conscience ; l'amnésie de la sensation vient se superposer à la perception ; l'esprit détruit la réalité et crée une illusion négative.

En disant amnésie je ne veux pas dire que le souvenir de la sensation soit aboli, il a seulement quitté le champ de la conscience, il est subconscient, latent.

De l'étude qui précède, on peut conclure définitivement que l'anesthésie hystérique est purement psychique ; ses caractères sont ceux de l'anesthésie créée par suggestion. Elle peut avoir une origine organique, choc nerveux, constriction ou paralysie vasomotrice périphérique ou encéphalique : ce trouble nerveux ou vasculaire disparu, elle peut survivre par auto-suggestion.

Ce fait, survivance des troubles fonctionnels à la lésion,

est fréquent en dehors de l'hystérie. On trouvera plus loin de nombreuses observations de parésies, convulsions, douleurset autressymptômes conservés par le.cer veau de lésions organiques guéries, justiciables de la psychothérapie.

J'ai relaté cinq observations d'hémianesthésie sensitivosensorielle greffée sur de l'hémiplégie organique par foyer cérébral ; dans l'une l'hémianesthésie était de un an, dans l'autre de quatre ans. Elles guérirent en quelques jours par l'application d'aimants ou par la suggestion1.

Des faits analogues avaient été rapportés antérieurement par Landolt et Oulmont, Vigouroux, Dumontpallier, Laboulbène, Proust et Ballet, Debove et d'autres.

M. Pitres qui relate ces faits dans ses leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotisme, regrette que l'occasion ne se soit pas encore présentée de constater, de visu, après-la disparition de l'anesthésie, l'existence réelle, d'une lésion capsulaire ; il n'a pas trouvé dans la littérature médicale une seule autopsie comblant cette lacune.

Elle est comblée dans mon observation, publiée dans mon livre de la suggestion et de ses applications à la thérapeutique page 308. Voici le résumé : Hémiplégie gauche avec hémianesthésie sensitivo-sensorielle datant.de un an. — Hémiplégie droite passagère. — Tremblement post-hémiplégique bi latéral simulant une sclérose en plaques. — Trépidation réflexe bi latérale et contracture des membres gauches. — Guérisonde l'hémianesthésie, du tremblement et de la trépidation par une seule application de Taimant à la face. — Retour de la contracture des membres gauches avec flexion de la main. — Vingt mois plus tard, guérison de la contracture par suggestion hypnotique, survie de trois ans. — Autopsie. Petit foyer de ramollissement sur la convexité du lobe occipital gauche. Grand foyer de ramol-

1 Revue médicale de VEst, 1881. — De la suggestibilité et de ses applications à la thérapeutique, 2e édition, page 308. Nous reproduirons plus loin quatre de ces observations.

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lissement dans la région opto-striée droite, intéressant le tiers postérieur de la couche optique et du corps strié, une partie de la capsule blanche interne, juste à l'origine du tiers postérieur dans une étendue de 5 millimètres d'avant en arrière. Intégrité de la plus grande partie du faisceau pyramidal intracérébral. Absence de sclérose descendante.

Il s'agit dans ce cas d'une anesthésie capsulaire : une petite partie du carrefour sensitif était détruit.

En 1881, ne connaissant pas encore la suggestion, et ayant constaté comme d'autres observateurs, l'action esthésiogène de l'aimant, je l'expliquais de la façon suivante : l'aimant déterminerait une augmentation de tension de l'influx nerveux sensitif. Lorsque le carrefour sensitif de la capsule blanche est lésé, mais non complètement détruit, lesimpressionssensitives venantdelapériphériesontarrêtés par la lésion et n'arrivent pas au centre de perception. Or l'aimant ou la suggestion augmente l'activité centripète des impressions sensitives qui finissent par se frayer un passage à travers les voies nerveuses encore indemnes, jusqu'au centre cortical, d'où restauration de la sensibilité.

Aujourd'hui, j'adopte l'interprétation suivante. Le carrefour sensitif étant en partie seulement détruit, les fibres conductrices saines sont en outre frappées dynamiquement par le choc, d'où hémianesthésie totale. Celle-ci peut encore se produire par une simple lésion du voisinage, toute la voie de transmission sensitive étant intacte; car on sait que le champ fonctionnel dynamique dépasse toujours le champ organique de la lésion, dans les premiers jours. Plus tard le choc ayant disparu, les fibres du carrefour sensitif livrent de nouveau passage aux impressions perçues. Chez leplusgrand nombredes sujets, les phénomènes du choc disparaissent. L'hémianesthésie greffée sur l'hémiplégie cesse au bout de quelques jours ; chez quelques-uns, elle persiste retenue par l'auto-suggestion, comme dans l'hystérie.

La dynamogène psychique, telle que nous l'avons faite,

Bernheim. — Hypnotisme, 2e édit. 18

a détruit cette inhibition auto-suggestive qui dominait le champ de la conscience.

On comprend aussi qu'elle puisse guérir ou atténuer certains phénomènes persistants, parésie, contracture, tremblement, lorsque le faisceau pyramidal qui détermine ces phénomènes n'est pas notablement lésé, mais a subi le choc d'une lésion de voisinage ; ces symptômes peuvent, comme l'hémianesthésie, être retenus par auto-suggestion.

Le rôle important que l'élément psychique peut jouer dans l'hémianesthésie organique, les deux observations que je vais relater succinctement le démontrent d'une façon irréfutable.

Observation I. — Mme X. journalière, âgée de trente-six ans, entrée à la clinique ophtalmologique de Nancy le 7 janvier 1902, est soumise à mon examen par mon collègue M. Rohmer le 9.

Mère de dix enfants, dont un seul est vivant, les autres morts en venant au monde prématurément, de six mois à sept mois et demi, ayant eu, depuis l'âge de dix-neuf ans, trois ou quatre atteintes de rhumatisme articulaire de la durée de trois mois, n'accusant pas d'antécédents spécifiques, elle a depuis six ans

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Tracé 1. — Obs. I. Champ visuel du 7 janvier.

des attaques d'épilepsie, en moyenne deux à trois par mois, bien caractérisées, sans autres symptômes; elle n'aurait jamais eu de manifestations hystériques.

Il y a quinze jours, pendant qu'elle poussait une brouette, la

malade tout d'un coup ne la vit plus distinctement, ayant comme un brouillard devant les yeux. On dut ramener la brouette, et elle-même suivit la personne qui la ramenait. Le trouble visuel a persisté depuis avec une céphalalgie frontale gauche continue, non aiguë, qui a un peu diminué depuis quelques jours. La malade a continué à faire son ménage, tant bien que mal, jusqu'à son entrée à l'hôpital. Là, on constate, le 7 janvier, une diminution du champ visuel des deux yeux plus marquée à gauche, avec hémianopsie latérale gauche. L'acuité visuelle est de un quarantième à gauche, un dixième à droite (voir le tracé périmétrique). Rien d'anormal à l'examen ophtalmologique. De plus, paralysie des mouvements associés des globes oculaires vers la gauche.

On constate en outre une diminution de sensibilité, hypoesthésie du côté gauche du corps sans hémiplégie.

J'examine la malade le 9 janvier. Je trouve les traces d'une ancienne bacillose cicatrisée au sommet gauche (matité et expiration soufflée sous la clavicule et dans la fosse sus-épineuse), une très légère hypertrophie du cœur gauche, sans albumine; aucune trace de paralysie motrice.

Je recherche l'hémianesthésie; la malade, les yeux ouverts, affirme bien sentir quand on touche la moitié gauche du corps, mais elle ne réagit pas à la douleur. Je répète l'expérience, les yeux de la malade étant fermés. Alors l'hémianesthésie est complète avec hémianalgésie, à peu près limitée à la ligne médiane, intéressant la face, le tronc et les membres. De plus hémianesthésie olfactive (odeur du vinaigre non perçue dans la narine gauche), gustative (sel non perçu sur la moitié gauche de la langue) diminution de la sesibilité auditive (tic-tac de la montre perçu seulement jusqu'à 4 centimètres de l'oreille gauche).

L'hémianesthésie n'ayant pas été constatée si complète à la clinique ophtalmologique, ni à mon premier examen, les yeux de la malade ouverts, on pouvait se demander si cette perception de la sensibilité tactile les yeux ouverts n'était pas due à une auto-suggestion de la malade qui, voyant qu'on la touchait, affirmait sentir parce qu'elle croyait sentir.

Je cherchai alors si l'hémianesthésie constatée avait les caractères d'une hémianesthésie organique ou ceux d'une anesthésie psychique.

La ligne frontière entre la moitié sensible et la moitié insensible était-elle très précise et constante ? J'ai démontré que

dans l'hémianesthésie nerveuse cette frontière est variable et subordonnée à Pimagination capricieuse du sujet.

Cette recherche ne donna pas un résultat bien net; la malade affirmant assez bien la limite à la ligne médiane et ne se laissant pas facilement désorienter.

Je fis alors l'expérience du sens musculaire. La malade paraît avoir perdu complètement la notion de ja position des membres anesthésiés, ne trouvant pas la main gauche, les yeux clos, saisissant la mienne à la place de la sienne. Je mettais sa main en l'air, elle affirmait qu'elle était au lit; je la couchais au lit; elle disait qu'elle était en l'air. Déjà cette réponse inspirait des doutes sur la réalité effective du phénomène : car si la malade ne sentait pas sa main, elle ne devait pas savoir, les yeux fermés, si elle était couchée ou levée.

De plus elle indiquait invariablement avec ingénuité la position contraire et ne devinait jamais par hasard la position réelle. Ceci ne laissait plus de doute sur la simulation ou l'auto-suggestion.

Seconde expérience. Je dis à la malade, ses yeux toujours fermés, de chercher la main gauche avec la droite. Elle ne trouve pas. J'ai beau mettre la main gauche sur le trajet que suit la droite; celle-ci change immédiatement de direction et évolue autour de la gauche qu'elle contourne, en évitant manifestement de la rencontrer.

Troisième expérience. Je fais un simulacre de magnétisation des deux mains et j'affirme qu'elles vont s'attirer et se rencontrer. Cela se fait avec une certaine hésitation, mais cela se fa il — Les mouvements destinés à la rencontre des deux mains se font lentement, mais toujours dans la direction nécessaire, indiquant bien que la malade sent où est sa main gauche.

Quatrième expérience, faite par M. Abt, chef de clinique. Les doigts de la main droite étant enchevêtrés avec ceux de la main gauche, si on pique indistinctement les uns et les autres, la malade ayant les yeux clos, elle peut dire chaque fois le nombre des piqûres faites avec l'épingle. Donc les doigts anesthésiés ont senti.

Ce sont bien là les caractères par lesquels, en variant un peu les procédés suivant les sujets, je dépiste Panesthésie psychique.

J'ajoute d'ailleurs que la malade ne simule pas. Elle est très sensible à la douleur du côté droit; et du côté gauche, elle se laisse piquer, chatouiller les muqueuses nasale et oculaire sans manifester aucune sensation.

HÉMIANOPSIE ORGANIQUE 277

Le 13 janvier, je revois la malade. Même état ; môme hémiopie avec hémianesthésie. Les anesthésies sensorielles sont plus parfaites, l'oreille gauche n'entend plus le tic-tac de la montre appliquée sur elle. La malade affirme ne rien voir de l'œil gauche.

D'après cet examen, on pourrait se croire autorisé à conclure qu'il s'agit d'une affection purement hystérique ou psychique. Ce serait une erreur. Les attaques d'épilepsie antérieures, le début brusque des troubles oculaires, l'hémianopsie très nette, indiquent évidemment une lésion organique. Cette hémianopsie découverte par l'examen périmétrique, phénomène dont la malade, sans aucune malice ni connaissance médicale, n'a ni l'idée, ni la notion, ne peut être un symptôme simulé, ni auto-suggestif chez elle.

L'hémianopsie latérale est toujours due à une lésion de la bandelette optique en arrière du chiasma. On sait que cette bandelette résultant de la demi-décussation du nerf optique est en réalité un nerf hémioptique (Grasset) qui contient les fibres de la moitié homonyme des deux rétines et commande la vision du champ latéral opposé.

Cette bandelette optique, après avoir contourné le pédoncule cérébral, se termine dans le corps genouillé externe, le pulvinar et le tubercule quadrijumeau antérieur. De là part le prolongement intracérébral du nerf ou neurone cortical qui passe par le tiers postérieur de la capsule blanche interne, carrefour sensitif, où il s'associe au faisceau de la sensibilité générale et au faisceau auditif l ; de là il continue son trajet par les radiations optiques dans l'écorce du lobe occipital où il se termine dans la région de la scissure calcarine.

* D'après les recherches récentes, les fibres olfactives et gustatives ne passeraient pas par la capsule blanche ; mais par le pilier postérieur du trigone. Cest la lésion de ce dernier qui produirait de l'anosmie ou de la surdité passagère.

Toute lésion portant sur un point de ce trajet depuis le chiasma détermine une hémiopie latérale du côté opposé.

Si la bandelette est atteinte dans son trajet à travers la capsule blanche interne, l'hémiopie s'accompagne d'hémianesthésie sensitive ou sensitivo-sensorielle.

Cela posé, il était légitime de supposer que dans notre observation la lésion intéressait dans la région thalamique le segment rétrolenticulaire de la capsule, de façon à entamer le faisceau de la sensibilité générale, le faisceau acoustique, et aussi les fibres olfactives et gustatives dans le pilier postérieur du trigone ; les deux tiers antérieurs de la capsule blanche interne étant indemnes.

Ainsi s'expliquerait organiquement l'hémiopie avec hémianesthésie sensitivo-sensorielle sans hémiplégie.

Nous verrons si, après plus ample observation de la malade, cette topographie doit être maintenue.

La légère hypertrophie du cœur gauche est peut-être consécutive à un certain degré d'artériosclérose précoce à laquelle les dix grossesses et les rhumatismes articulaires antérieurs pourraient ne pas être étrangers. Les attaques d'épilepsie datant de six ans seraient explicables par un ancien foyer cortical; car on sait que toute plaque jaune, quel que soit son siège, même en dehors de la zone corticale motrice, même latente et sans symptômes, peut devenir épileptogène. Quoi qu'il en soit, la symptomatologie actuelle correspondrait à un foyer intéressant partiellement le tiers postérieur de la capsule blanche interne.

Mais si cette hémianesthésie est organique, comment expliquer qu'elle ait les caractères cliniques des anesthésies hystériques ou psychiques?

J'explique cela par l'hypothèse qu'un élément hystérique ou psychique est venu se greffer sur une hémianesthésie réelle, mais incomplète. Par suite de sa lésion capsulaire, notre malade a de l'hémiopie et un certain degré d'hémianesthésie. Elle a la sensibilité diminuée du côté gauche. Or

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nous savons que certains nerveux, dans certaines circonstances, grossissent par auto-suggestion leurs troubles fonctionnels; une douleur médiocre devient excessive, une oppression légère devient dyspnée anxieuse, une hypoesthésie se transforme en anesthésie. L'esprit, actionné par l'idée résultant d'une impression réelle, exagère cette impression et perfectionne le symptôme; un dynamisme psychique s'ajoute à la lésion organique.

Fort de cette idée, j'essaie de détruire cet élément psychique par suggestion ; j'ai recours à mon procédé au crayon coloré; le sujet ne se laisse pas dérouter et maintient avec entêtement son anesthésie sur la ligne médiane; j'essaie l'application suggestive d'aimants sur le thorax et la main, en affirmant la restauration in loco de la sensibilité; j'essaie d'endormir le sujet et de faire la suggestion directe dite hypnotique. Le sujet résiste à tout et paraît agacé par toutes mes tentatives. Tous ceux qui ont manié les nerveux et les hystériques savent avec quelle mauvaise grâce ils se prêtent parfois aux manipulations cultives, comme si c'étaient des attentats commis sur leur personnalité auto-suggestive.

Je maintins cependant mon diagnostic et j'affirmai aux élèves que cet élément psychique en apparence irréductible surajouté à l'hémi-hypoesthésie organique disparaîtra spontanément, ou pourra être enlevé un jour par un procédé psychique surprenant l'imagination dfi la malade.

La malade revenue au service ophtalmologique fatiguée par les essais faits sur elle et sans doute par l'effort inconscient réalisé par elle pour y résister, affirmant qu'elle ne guérirait jamais, eut une petite crise d'hystérie, la première accusée par elle, qui dura vingt minutes et fut arrêtée par suggestion par le Dr Abt. L'hémianesthésie restait la même.

Le 22 janvier survint une crise d'épilepsie suivie de fièvre à 39°. Le lendemain le D1 Abt constata que l'hémianesthésie

avait disparu. Je vérifiai le fait. Les anesthésies sensorielles n'existaient plus; la sensibilité tactile était restaurée à gauche, encore un peu plus faible qu'à droite.

Quant à l'hémiopsie, comme le montre le tracé périmétrique pris le 29 janvier, elle ne s'était nullement modifiée, affirmant ainsi son mécanisme exclusivement organique,

Tracé 2. — Obs. I. Champ visuel du 29 janvier.

tandis que l'hémianesthésie sensitive disparue, avec les autres anesthésies sensorielles, affirmaient par là le mécanisme exclusivement ou presque exclusivement psychique.

Cet état se maintint les jours suivants, jusqu'à la sortie de la malade.

D'après cette évolution symptomatique, y a-t-il lieu de maintenir le diagnostic topographique de lésion thalamocapsulaire? Un seul symptôme persistant peut être considéré comme sûrement organique : c'est l'hémiopie. Les autres hémianesthésies, par les caractères analysés et leur disparition rapide pourraient être purement dynamiques.

C'est une hémianesthésie hystérique sensitivo-sensorielle qui se serait greffée sur une hémiopie pure. Celle-ci pourrait avoir son siège sur la bandelette avant son entrée dans la capsule blanche, ou bien dans l'écorce, région de la scissure calcarine.

Obs. II. — L..., quarante-huit ans, chapelier, entre à la clinique le 25 janvier 1902 pour une hémiplégie avec hémianesthésie gauche datant de sept semaines. Début brusque, sans prodromes, sans perte de connaissance, le matin en voulant sortir du lit. Il ne put se lever et marcher avec un bâton que le cinquième jour.

Actuellement le malade marche en fauchant, tenant le genou

Tracé 3, — Obs. 11. Champ visuel du 23 janvier.

et le cou-cle-pied raides. Il peut fléchir et étendre les orteils gauches, mais ne peut fléchir le cou-de-pied. Couché, il soulève la jambe gauche péniblement jusqu'à 10 centimètres, puis la laisse retomber. Il exécute tous les mouvements de la main et de l'avant-bras gauches, mais il ne lève le bras que jusqu'à l'horizontale et ne l'y maintient que pendant quatre secondes. Le dynamomètre donne 47 de la main droite, 0 de la main gauche. La face n'est pas déviée. Les réflexes tendineux ne sont pas exagérés. On constate une cicatrice chancreuse sur le gland; le malade n'accuse pas de manifestations secondaires, ni d'autres antécédents morbides.

Il existe en outre une hémianesthésie gauche complète occupant la face, le tronc et les membres, avec hémianalgésie et anesthésie thermiqne. La sensibilité des muqueuses nasale, labiale, oculaire, est abolie à gauche. Les sensibilités sensorielles sont en grande partie éteintes. Le malade ne perçoit pas le vinaigre de la narine gauche ; il ne perçoit pas le sel sur le côté gauche de la langue; il n'entend la montre à gauche qu'à 2 centimètres de l'oreille, à droite à 15 centimètres. La vision de l'œil gauche est brouillée ; il se trompe sur certaines cou-

leurs, ne reconnaît pas les doigts au delà de 50 centimètres; acuité visuelle de 0,3. L'examen périmétrique montre un rétrécissement notable du champ visuel gauche comme le figure le tracé. L'examen ophtalmoscopique dénote une décoloration manifeste de la pupille gauche sans trace de névrite ancienne.

Il s'agit évidemment d'une lésion organique intéressant la capsule blanche interne.

Et cependant je trouve dans les détails de cette hémianesthésie en apparence si nette quelque chose qui me fait soupçonner un élément psychique.

D'abord la ligne frontière n'a rien de fixe ; elle est variable à chaque examen.

En second lieu, la veille au soir, l'interne du service, M. Rueff, avait interrogé la sensibilité et constaté cette hémianesthésie, mais moins accentuée, plus indécise ; le malade sentait parfois la piqûre ; ou bien il ne savait pas trop s'il sentait ou ne sentait pas; c'était plus vague. Aujourd'hui la réponse est précise; l'esprit du sujet, actionné par l'idée du symptôme, l'avait perfectionné. La veille, le sens musculaire était parfait. Aujourd'hui il est altéré, mais non aboli. Le malade sent quelquefois, mais pas toujours nettement, la position de sa main gauche.

Du sel appliqué sur le côté gauche de la langue n'est pas perçu, le malade ne sent rien. Alors même que ce sel s'est répandu sur le côté droit sensible de la langue, le sujet ne le perçoit pas. Si alors je mets directement un nouveau grain sur ce côté droit, le sujet perçoit immédiatement. Le défaut de perception était donc purement psychique.

Les indications visuelles fournies par le malade indiquent aussi un état spécial d'imagination créé par auto-suggestion. On lui présente un crayon qu'il ne reconnaît pas. On lui demande combien d'objets il voit, il dit 3.

On lui montre deux doigts, il en voit 4. On lui montre trois doigts, il en voit 2, se trompant ainsi chaque fois avec ingénuité.

Je formule le diagnostic suivant : Foyer hémorragique intéressant le tiers postérieur de la capsule blanche interne (faisceau sensitif) et intéressant aussi directement ou dynamiquement (par voisinage) les deux tiers antérieurs (faisceau pyramidal). Exagération par auto-suggestion de l'hémianesthésie.

Pour dégager cet élément psychique, j'ai recours, le 17, à l'aimantation suggestive. Application d'un pseudo-aimant à la

face gauche et de deux autres sur la jambe et la main avec affirmation que la sensibilité va revenir.

Après trois quarts d'heure d'application, la sensibilité est restaurée.

Le malade sent qu'on le touche, indique les points de la peau touchés (ses yeux étant fermés). Le froid et la chaleur sont perçus, la force dynamométrique a aussi augmenté ; la main gauche donne 10 à 12; la droite 53. Mais la sensibilité restaurée reste moindre à gauche qu'à droite ; la piqûre d'épingle est perçue comme sensation tactile, non comme douleur. Il reste de l'hypoesthésie avec analgésie.

Le malade reconnaît le nombre des doigts, ne se trompe plus sur les couleurs; il reconnaît un crayon, mais pas une épingle.

Le sel et le vinaigre sont perçus, mais moins nettement qu'à droite. Le tic-tac de la montre est entendu à 5 centimètres de l'oreille gauche.

En continuant la suggestion magnétique les jours suivants, on obtient encore une certaine amélioration.

Le 2 février, au bout de seize jours, le dynamomètre donne 06 à droite, 20 a gauche. Mais le malade marche toujours en

Tracé 4. — Obs. II. Champ visuel du 27 janvier

fauchant. L'oreille gauche entend jusqu'à 16 centimètres, l'oreille droite à 30.

La sensibilité restaurée se maintient, mais reste toujours diminuée, et Thémianalgésie persiste, rebelle à la suggestion. A resthésiomètre, la main droite sent deux pointes à 11 millimètres de distance, tandis que la main gauche exige une dis*

tance de 6 centimètres. Sur le thorax, il faut 3 centimètres à droite, Il à gauche. Sur le pied 3 cm. 4 à droite, 6 cm. 8 à gauche.

L'examen périmétrique de l'œil fait le 27 janvier montre que le rétrécissement concentrique du champ visuel gauche persiste à peu près au même degré ; l'acuité visuelle est à 0,3; a droite, champ visuel normal, acuité 0,8.

Un fait montre encore combien l'élément psychique intervient et doit être dégagé quand on prend le périmètre ou même l'acuité visulle. Cette expérience a été faite avec M. le Dr Abt. En mettant au malade des lunettes avec verres plans et affirmant que ces verres augmentent la vision, le périmètre de l'œil gauche s'élargit de 10° comme on le voit sur le tracé; l'acuité visuelle qui était de 0,2 devient alors de 0,3. A droite le périmètre n'est pas modifié par cette suggestion; mais l'acuité visuelle s'élève de 0,5 à 0,8.

Les choses restent dans cet état. La suggestion continuée ne perfectionne plus les sensibilités. Elle n'a fait que dégager ce que le psychisme avait ajouté et remettre les anesthésies sensitive et sensorielle au degré adéquat à la lésion.

La nature organique du syndrome hémiplégie et hémianesthésie dans ce cas est incontestable. La persistance de l'hémiplégie, la survivance de l'hémihypoesthésie avec analgésie affirment que la lésion siège bien dans la région thalamo-capsulaire intéressant le faisceau de la sensibilité générale. Le faisceau visuel ou bandelette optique, nerf hémioptique, n'est pas frappé dans ce cas; il n'y a pas d'hémiopie. Mais il existe de l'amblyopie croisée; et cette amblyopie avec rétrécissement du champ visuel, rebelle à la suggestion, paraît bien être de nature organique.

Ce fait appelle un commentaire. Si autrefois on admettait avec Charcot que la lésion du carrefour sensitif produit de l'amblyopie croisée, aujourd'hui on sait qup cette lésion, si elle atteint le faisceau optique, produit de l'hémiopie. « Le rétrécissement du champ visuel, dit Déjerine, fait toujours défaut dans rhémianesthésie organique; si on l'observe, il dépend d'un trouble fonctionnel surajouté, hystérique.... Une lésion de la partie postérieure de la cap-

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suie interne ne produit ni rétrécissement du champ visuel ni amblyopie. »

Notre observation tend à infirmer cette opinion et à montrer que l'amblyopie croisée avec rétrécissement du champ visuel si fréquemment constatée autrefois n'est pas toujours un phénomène hystérique, mais peut être liée à une lésion du carrefour sensitif.

J'admets volontiers avec Lannegrace et Grasset que cette amblyopie n'est pas un symptôme direct de la lésion des voies optiques, dans leur trajet intracérébral, mais une conséquence de la lésion de la sensibilité générale. L'anesthésie oculaire due à cette lésion de la racine sensible du trijumeau qui est dans la capsule blanche interne pourrait engendrer l'amblyopie, soit par trouble nutritif de la rétine d'origine vaso-motrice, soit par irrigation insuffisante de la rétine (Lannegrace) due à un spasme artériel (Bechterew). Notons que chez notre malade on avait constaté une décoloration de la rétine.

Ce qui découlé nettement de ces observations c'est que riiémianesthésie sensitivo-sensorielle peut s'ajouter directement par pur dynamisme psychique à l'hémiplégie organique ; elle peut être créée de toutes pièces par l'exploration médicale, qui fait de la suggestion inconsciente ; elle peut se greffer par auto-suggestion sur une diminution de la sensibilité de cause organique, grossie par le psychisme et transformée en anesthésie complète ; elle peut avoir une origine réelle organique par retentissement d'une lésion de voisinage sur les voies sensitives intracérébrales ; mais ce trouble fonctionnel, qui devrait être passager, peut survivre au choc, c'est-à-dire à la réalité organique, comme imagepsychique retenue par auto-suggestion.

Ce phénomène peut se passer sous toutes ses formes, chez des sujets nullement hystériques, comme le démontre notre seconde observation ; l'anesthésie psychique n'est pas toujours hystérique.

Certaines observations publiées comme exemples d'anesthésie corticale à distribution segmentaire doublant exactement la paralysie motrice n'ont peut-être pas la signification qu'on leur prête ; l'élément psychique possible n'ayant pas été dégagé.

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