DOULEUR DE L'ULCERE ROND
Avant de connaître la suggestion, j'avais bien constaté cette douleur, je la trouve notée dans mes observations, mais elle ne. m'avait jamais paru assez caractéristique pour servir à elle seule au diagnostic différentiel. L'ulcère rond est une lésion passive, une nécrobiose agrandie par l'action non corrosive, mais digestive du suc gastrique ; ce n'est pas une lésion inflammatoire, aucune congestion n'existe autour de l'ulcère; la séreuse de l'estomac est intacte, tant que l'ulcère n'arrive pas jusqu'à elle. Théoriquement l'ulcère ne doit pas être douloureux. Pourquoi d'ailleurs cet ulcère projetterait-il une douleur sur la paroi abdominale, et une autre, sur la colonne vertébrale, alors que l'estomac n'a avec ces deux régions aucune connexion vasculaire ni nerveuse? Soit encore pour l'épigastre dont la pression peut retentir sur l'ulcère ! mais à travers le rachis, la transmission n'est pas possible. La théorie commode des réflexes explique tout, il est vrai ! Et puis, si le fait existe cliniquement, peu importe la théorie ; il faut bien l'admettre.
Mais le fait lui-même me paraît douteux. Voici en effet ce que nous observons toujours. La région xiphoïdienne est la plus sensible de tout l'abdomen. Chez tous les sujets impressionnables la pression même légère de cette région détermine une sensibilité plus ou moins vive. Les malades affectés de gastrite, de gastralgie, d'ulcère rond, sont tous impressionnables ; la sensibilité de icette région se transforme très facilement chez eux en douleur; et le fait d'explorer pour la rechercher constitue souvent une suggestion suffisante pour l'exagérer; l'attention du malade appelée sur cette région l'exalte ou la crée de toutes pièces. Mes élèves savent avec quelle facilité chez tous les sujets je ne dis pas hystériques, je ne dis même pas neurasthéniques, mais simplement impressionnables, nous créons cette douleur xiphoïdienne, avec tous les caractères que nous voulons, réalisant ainsi sur nos malades l'idée pré-
conçue que nous avons. Il suffit ensuite que je parle devant le malade du point rachidien vis-à-vis du point xiphoïdien et que j'explore la région rachidienne, sans affectation, pour que, arrivé sur la vertèbre correspondante, le malade réagisse douloureusement. Ils savent avec quelle précision mathématique, pour ainsi dire, nous obtenons ce fait curieux chez tous nos neurasthéniques. C'est même un des procédés dont je me sers d'habitude à la clinique pour reconnaître l'impressionnabilité nerveuse et dépister l'origine auto-suggestive ou neurasthénique des douleurs. Je rappellerai seulement le cas suivant.
Une femme, âgée de soixante-douze ans, bien conservée, entre au service le 22 avril dernier, pour une hyperesthésie douloureuse avec crampes dans le membre inférieur gauche; depuis quinze mois elle ne pouvait marcher qu'en s'aidant d'une crosse et d'un bâton. Nous l'avons guérie en quelques jours par suggestion hypnotique ou du moins nous avons rendu la marche possible momentanément et calmé ses douleurs.
A son entrée, la cuisse et la jambe droites étaient par tout douloureuses à la pression. Ces douleurs n'avaient pas de localisation précise ; nous pouvions les localiser à volonté sur n'importe quel point. Alors j'eus l'idée de provoquer chez elle, rien qu'en la cherchant, la douleur de l'ulcère rond. En touchant la région xiphoïdienne et lui demandant si elle avait mal, elle y accuse une douleur intense, lancinante, qu'elle compare à des coups de canif. En disant que cette douleur occupe ordinairement une zone de l'étendue d'une pièce de 2 francs, je délimite au crayon dermographique cette zone très nette qui manifeste une douleur aiguë. Dans le point vis-à-vis de la région vertébrale, je crée, rien qu'en la cherchant, une aire douloureuse analogue. En disant ensuite devant elle que cette douleur est habituellement réveillée par la digestion, elle affirme, en effet, que, un quart d'heure après le repas, elle sent dans ces deux endroits des élancements douloureux.
Le lendemain, la malade accusait spontanément ces douleurs qu'elle disait avoir eu le soir, de cinq heures à neuf heures et demie, à Fépigastre et dans le dos, au niveau des zones suggestionnées. Si on presse au niveau du point xiphoïdien, elle
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contracte douloureusement ses traits. Cette douleur continue les jours suivants, bien localisée; elle survient spontanément un quart d'heure après chaque repas ; — et ce n'est qu'à grand'peine que j'ai pu déraciner cette auto-suggestion douloureuse.
Je pourrais relater nombre défaits analogues. Ils m'ont imposé plus qu'un doute quant à la valeur réelle de la douleur dite si caractéristique de l'ulcère rond. Ne suis-je pas autorisé à me demander jusqu'à quel point l'imagination du médecin ou du malade n'est pas pour quelque chose dans la spécification et la localisation si précise de cette douleur rongeante ou brûlante projetée par l'ulcère sur la peau de l'abdomen et du dos en face de lui?
Cet exemple ne serait pas le seul des erreurs médicales entretenues à la faveur d'une suggestion inconsciente.
Tous les, auteurs parlent de la sensibilité à la pression de la fosse iliaque droite dans la fièvre typhoïde. Or j'ai pu m'assurer que cette sensibilité, lorsqu'elle existe, n'est qu'un phénomène de suggestion médicale, qu'on peut aussi bien localiser dans la fosse iliaque gauche, qu'on peut aussi bien créer chez les sujets impressionnables qui n'ont pas la fièvre typhoïde. Le processus dothinentérique, est indolore, tant que la séreuse péritonéale n'est pas prise.
Dans l'appendicite, on décrit avec Mac-Burney un point fixe dune sensibilité extrême qui serait situé à quatre travers de doigt en dedans et au-dessus de l'épine iliaque antéro-supérieure. Pourquoi cette localisation si précise, alors que l'appendice a des topographies si variables. Je crois qu'il serait facile aussi dans la zone de la sensibilité douloureuse de l'appendicite de créer ailleurs le point maximun de la douleur.
Tous les auteurs décrivent aussi, avec N. Gueneau de Mussy, les points douloureux de la pleurésie diaphragmatique, la sensibilité des nerfs phréniques à la pression entre les deux faisceaux inférieurs du sterno-mastoïdien,
le bouton diaphragmatique.à l'intersection de deux lignes qui prolongent l'une le bord externe du sternum, l'autre la partie osseuse de la 10e côte, le point douloureux au voisinage de la vertèbre dorsale, à la hauteur du dernier espace intercostal. J'ai souvent observé des pleurésies diaphragmatiques plus ou moins douloureuses, mais sans cette précision topographique ; j'ai souvent chez les sujets sensibles pu greffer sur une douleur thoracique diffuse ces points douloureux précis marqués au crayon, par une exploration suggestive, et je conclus que la suggestion médicale intervient encore ici dans la pleurésie diaphragmatique pour reproduire le syndrome douloureux de Gueneau deMussy.
Beaucoup de malades nous arrivent sous la rubrique de sciatique chez lesquels je suis obligé d'infirmer ce diagnostic. Sans doute, si l'on n'y prend garde, il est facile chez eux de localiser par suggestion inconsciente la douleur sur le trajet du nerf incriminé. Mais si j'examine tout le membre, sans rien dire, sans trahir une idée préconçue, sans appuyer sur la chanterelle, je constate que la douleur est diffuse, et mal précise, qu'elle existe aussi bien sur la région antérieure, par exemple, sur le fascia lata, sur l'os et que je peux ensuite localiser ab libitum des points douloureux. Une affection rhumatismale, une douleur neurasthénique, une coxalgie, peuvent à ceux qui méconnaissent la suggestion en imposer pour une vraie sciatique.
Je dis plus. L'idée préconçue me paraît avoir joué un rôle suggestif dans la description si précise des points douloureux signalés par Valleix pour la sciatique. Voici un malade qui a bien une sciatique non douteuse. La douleur s'irradie de la région fessière à la plante du pied le long de la face postérieure du membre ; elle est lancinante, s'accompagne d'engourdissement vers le mollet, de fourmillements dans les orteils. Cependant si je cherche les divers points douloureux, en procédant sans appeler l'at-