CONTRE-SUGGESTIONS
Ou guérit souvent, on ne guérit pas tout; ou soulage souvent, on ne soulage pas toujours. Les cas les plus simples, ceux qui paraissent le mieux devoir obéir à la thérapeutique suggestive, résistent parfois. Cela tient à la maladie dont quelques éléments nous échappent ; cela tient à l'individualité psychique qui, elle aussi, a des secrets qu'elle nous dérobe.
A côté de la suggestion du médecin, il y a la suggestion du malade qui raisonne, qui n'accepte pas, qui est dominé par ses impressions auto-suggestives conscientes ou in conscientes; le médecin est là une demi-heure au plus par jour pour suggérer ; l'imagination du sujet reste toute la journée seule pour suggérer à son tour et défaire parfois ce que le médecin a fait. 11 faut, chez quelques-uns, un entraînement suggestif, un milieu suggestif qu'on ne trouve pas toujours.
L'œuvre du médecin peut être contrariée par un entourage peu intelligent, par des contre-suggestions venant d'autres personnes. Avec le temps, de la patience, de la sagacité et la connaissance du terrain, qui ne s'acquiert ([ne par l'expérience, on réussit souvent, à travers des tâtonnements, dans les cas les plus difficiles, malgré les éléments contraires. La suggestion est une science et un art qui exige une grande expérience, un long apprentissage ;et c'est faute d'avoir voulu persévérer pour acquérir cette expérience que beaucoup de médecins échouent.
La suggestion trouve encore dans beaucoup de milieux médicaux et autres une hostilité considérable. On a commencé par nier les faits ; on ne les nie plus, mais ou dit qu'ils n'ont pas d'utilité pratique; on ajoute même que c'est dangereux. On prononce les mots d'hystérie, de suppression du libre arbitre, de dérangement des facultés intellectuelles; on terrorise les familles, on désuggestionne les malades.
Quand je ne suis pas sur de mon terrain, quand je crains
les influences contre-suggestives, et que je crois cependant que la suggestion peut être utile, je la fais sans hypnotisme, je la cache dans une pratique inofïensive, dans l'électricité, dans le massage, dans une friction, dans un médicament.
L'électricité surtout, quand elle n'a pas été employée déjà dans la maladie en cause, convient merveilleusement ; j'ai enlevé des douleurs, des névralgies, des spasmes, de l'aphonie nerveuse, de l'impotence fonctionnelle parl'électrisation suggestive en affirmant au malade que cela va le guérir, et en concentrant, pendant l'application de l'appareil, son attention sur les effets curateurs qu'il éprouve, en lui expliquant le mécanisme de la guérison, de façon à fixer l'idée de sa guérison dans son esprit et à faire ainsi, par voie détournée, de la psychothérapie suggestive.
OBSERVATIONS DE NEVROSES TRAUMAÏIQUES
C'est dans le champ des névroses que la psychothérapie trouve surtout son application. Nous allons relater d'abord quelques faits de névroses d'origine traumatique.
Nous avons vu que le traumatisme agit comme toutes les causes occasionnelles qui font éclore sur un terrain favorable des manifestations diverses, locales ou générales, en rapport avec la modalité particulière à chaque système nerveux. C'est ce qui ressortira, je pense, de la lecture des observations.
La névrose peut être caractérisée par une simple douleur. Une lésion peu importante détermine une douleur excessive qu'elle ne justifie pas ; ou bien une douleur qui, sans être excessive, survit à la lésion, retenue pour ainsi dire par le système nerveux qui ne peut plus s'en débarrasser. A cette douleur peuvent s'associer des troubles fonctionnels locaux de l'organe auquel est rapporté la douleur (Obs. 5 et 7) ; ou bien des symptômes de neurasthénie générale qui viennent tôt ou tard se greffer sur elle, [ainsi qu'on le verra dans les observations suivantes.
Dans les quatre premières, la névrose douloureuse, de
date relativement récente, a pu être enlevée rapidement par suggestion.
Dans la cinquième, datant de deux ans, elle n'a pu en dix jours de traitement, qu'être améliorée très notablement.
Dans les trois autres, datant de vingt à vingt-cinq ans, la suggestion n'a eu qu'une efficacité incomplète ou passagère. Prolongée pendant un temps plus long, aurait-elle réussi à déraciner des sensations aussi invétérées?
Observation I. — Contusion épigaslrique : accès de douleurs lancinantes dans la région ombilicale; vertiges. — Points douloureux xiphoïdien et rachidien et hémianesthésie sensitivo -sensorielle par suggestion. — Guérison des accès douloureux en trois jours, des vertiges en six jours, par suggestion hypnotique.
B..., âgée de vingt et un ans, journalière, entre à l'hôpital le 22 avril 1890. Le 19 avril, au soir, à la tuilerie de Villers, elle fut atteinte, à la région ombilicale, par un wagonnet circulant sur des rails. Elle ressentit une violente douleur et vomit; une demi-heure après, elle aurait eu des selles de sang pur, la valeur d'un demi-verre environ. Depuis ce moment, elle accuse des douleurs lancinantes dans l'abdomen, douleurs durant une heure, séparées par des intervalles d'une demiheure, qu'elle localise surtout vers la région ombilicale. Le 21, elle aurait vomi de là bile, deux fois dans la journée, et aurait eu une dizaine de selles diarrhéiques, ne contenant plus de sang ; elle n'a plus vomi depuis, cette nuit, elle a eu encore trois selles diarrhéiques.
La malade a accouché il y a 8 mois d'un enfant qu'elle a nourri jusqu'à ce jour. Pendant sa grossesse, elle a vomi tous les jours trois fois jusqu'au moment de l'accouchement. Gomme maladie antérieure, elle accuse une fièvre typhoïde il y a deux ans qui a duré deux mois et a été traitée à l'hôpital ; elle a prolongé son séjour à l'hôpital de deux mois encore, comme infirmière auxiliaire. Pendant ces deux mois elle eut, dit-elle, des étourdissements ou vertiges qui se seraient répétés deux fois par jour, chaque fois pendant une heure. Depuis elle a été bien portante ; elle est mariée et n'a pas eu de contrariétés conjugales. Elle n'a pas connu sa mère; elle a une sœur hys-
térique qui aune crise à peu près tous les huit jours. Elle-même n'a jamais eu d'antécédents nerveux.
Etat actuel (13 avril). — Constitution moyenne, tempérament lymphatique. Température 38°. Pouls 74, régulier, égal. Langue très peu chargée. L'examen du thorax ne démontre rien d'anormal. A l'examen du ventre, on ne constate rien d'anormal; ventre souple, dépressible sans ecchymose, sans douleur à la palpation. Mais si j'insiste en disant : vous avez mal en ce point ou en tel autre, j'arrive à localiser à volonté des points douloureux. Je crée ainsi très facilement une zone douloureuse au-dessous de l'appendice xiphoïde et une autre à la région rachidienne correspondante. Je reconnais ainsi que la malade est très suggestible et je lui fais dire qu'après avoir mangé, elle ressent au-dessous de l'appendice xiphoïde une sensation de brûlure et la même douleur à la région correspondante du dos. Aussitôt qu'explorant le rachis j'arrive en face de l'appendice xiphoïde, la malade pousse un cri et accuse des élancements douloureux. Enfin elle a, depuis son choc, des étourdissements ou vertiges continus. Après avoir rapidement constaté, sans appeler l'attention sur ce fait, que la sensibilité existe partout, je dis devant les élèves : » 11 arrive souvent, à la suite de ces accidents, que la sensibilité est abolie dans toute la moitié gauche du corps, à un tel point qu'on peut piquer les malades sans qu'ils le sentent. Alors aussi les malades n'entendent pas de l'oreille gauche, ne sentent pas de la narine gauche, ne voient pas de cet œil, etc. » Cela dit, j'explore la sensibilité et à la grande surprise des élèves, je constate une hémianesthésie avec hémianalgésie gauche très bien caratérisée. Aussitôt que l'épingle arrive vers la ligne médiane, à un centimètre environ à gauche de cette ligne, elle sent vivement. Le sens musculaire aussi est aboli à gauche. L'hémianesthésieest aussi sensorielle. La narine gauche ne sent rien; un fllacon d'acide acétique placé devant elle ne produit pas de réaction et elle dit ne rien sentir. Si je le mets devant l'orifice nasal droit, elle recule vivement et dit : c'est du vinaigre. Elle affirme ne pas entendre le tic tac de la montre devant l'oreille gauche. — Je mets du sel sur le bord gauche de la langue, en lui disant : c'est du sucre, elle ne perçoit rien. Je le place sur le bord droit, elle perçoit et reconnaît que c'est du sel. L'hémianesthésie visuelle est moins nette ; si je ferme l'œil droit, elle dit d'abord ne rien voir de l'œil gauche; si j'approche une épingle de la cornée, elle ne la perçoit pas d'abord ;
puis, si je la tiens quelque temps devant elle, elle la voit. — Il n'y a pas d'ovarialgie. — L'appétit est assez bon ; la digestion est normale. (Potion avec extrait thébaïque, 5 centigrammes.)
La malade semble avoir une intelligence assez moyenne, bien que son esprit soit peu cultivé ; elle n'a pas appris à écrire, mais elle lit très bien et fait bien ses comptes.
27. — Elle a eu une seule selle assez épaisse la nuit. Dans la journée elle n'aurait eu qu'une seule douleur lancinante de deux à trois heures de l'après-midi. Ce matin elle aurait déjà eu six accès de cinq à dix heures, chacun d'une demi-heure à une heure de durée ; ces douleurs sont très violentes, et ressemblent, dit-elle, à des piqûres d'aiguille ; elles existent dans la région sous-ombilicale. La nuit, elle a passablement dormi. Par la pression je détermine une douleur aiguë suggestive au-dessous de l'appendice xiphoïde occupant l'aire d'une pièce de deux francs et une douleur correspondante dans le dos. Fermant les yeux à la malade pour explorer Ja sensibilité, je constate que l'hémianesthésie sensitivo-sensorielle est très nette comme hier ; elle ne trouve pas son bras gauche, ne sait pas s'il est couché ou en Pair et cherche longtemps avant de la trouver sa main gauche avec la main droite (sans que je fasse la suggestion précise pour cela). — En ce moment la malade accuse sa douleur lancinante. La sensation de vertige existe toujours. J'endors la malade par simple affirmation ; en trois secondes elle est en hypnose profonde avec amnésie au réveil (je n'avais endormi aucune malade devant elle). — Je suggère le retour de la sensibilité et la disparition de la douleur. Au réveil, après trois minutes, celle-ci a disparu; la sensibilité est restaurée, mais ne se maintient pas ; après une minute, elle est de nouveau perdue.
Je l'endors une seconde fois et je suggère de nouveau, en insistant, le retour définitif de la sensibilité. Au réveil, celle-ci est définitivement restaurée pour le tact, la douleur et les organes sensoriels.
25. — La malade a encore eu deux selles diarrhéiques, malgré la suggestion. Elle a encore eu ses douleurs abdominales toute la journée, revenant régulièrement toutes les demiheures et durant une heure chaque fois. En même temps étourdissements, tout tourne autour d'elle. Elle s'est endormie à sept heures du soir, s'est réveillée à une heure, s'est rendormie et réveillée encore deux fois jusqu'à cinq heures. Ce ma-
tin elle se sent un peu mieux, elle a un peu mangé hier. On constate : de l'anesthésie avec analgésie dans la cuisse gauche; la jambe est sensible ; de l'anesthésie avec analgésie dans le membre supérieur gauche; le côté gauche de l'abdomen est sensible ; celui de la face et du thorax ne le sont pas. Les organes sensoriels sont sensibles.
Suggestion. — Au réveil, la sensibilité est revenue partout.
26. — La malade n'a plus eu de douleurs du tout. A dormi, comme cela avait été suggéré, de sept heures du soir à cinq heures du matin. N'a eu de vertiges hier que dans l'aprèsmidi. Les points épigastrique et xiphoïdien ont disparu par suggestion. La sensibilité restaurée, s'est maintenue. A de l'appétit et a mangé assez bien hier. Suggestion.
27. — Continue à bien aller. Mange bien, digère bien; n'accuse plus que des étourdissements moins fréquents. Suggestion.
29. — Va bien. N'a eu que deux fois des étourdissements chaque fois une demi-heure. — Suggestion pour la cessation complète des étourdissements. — Les seins sont gonflés et sensibles.
30. — La malade a pris 30 grammes de sulfate de soude ce matin. On lui a tiré son lait. Elle n'a pas eu d'étourdissements du tout depuis la suggestion d'hier.
1er mai. — A eu une dizaine de selles à la suite de sa purgation. Les seins sont dégorgés et ne sont plus sensibles. N'a plus ni vertiges ni douleurs aucunes. La sensibilité est partout normale. L'appétit est excellent ; la digestion parfaite. La malade se sent tout à fait bien et demande sa sortie.
Il s'agit d'une femme, qui sans maladie nerveuse jusquelà, mais d'une impressionnabilité spéciale, a reçu une contusion à Tépigastre. Les douleurs lancinantes consécutives, les vomissements bilieux, les selles diarrhéiques et sanguinolentes pouvaient faire craindre quelque lésion interne. D'autre part la nature de ces douleurs survenant par accès réguliers durant une heure, séparés par des intervalles d'une demi-heure, n'affectant pas la forme de coliques, non exaspérées par l'ingestion des aliments, la digestion restant normale, l'existence des vertiges, me donnèrent l'impression d'une simple névrose. Une congestion vaso-
motrice gastro-intestinale due au choc, directement ou par action réflexe pouvait expliquer la diarrhée et les selles sanguinolentes, sans rendre compte de la douleur. La palpation de l'abdomen souple et indolore, l'absence d'ecchymose confirmèrent cette opinion. Je créai instantanément et consciemment un point douloureux xiphoïdien et rachidien que j'aurais pu créer par suggestion inconsciente et interpréter comme dénotant un ulcère de l'estomac. Je produisis de même une hémianesthésie seusitivo sensorielle des plus nettes que j'aurais pu créer aussi inconsciemment de la façon la plus simple, la plus ingénue du monde. Je •ne veux pas dire, entendez-le bien, que toute hémianesthésie accompagnant une névrose traumatique soit suggérée! Non ! cette hémianesthésie peut être spontanée : mais je tiens à mettre les cliniciens en garde contre la facilité avec laquelle on s'expose à suggérer certains symptômes qu'on s'attend à trouver.
La simple connaissance de ce fait servira à guider les recherches diagnostiques et à éviter l'erreur. La disparition instantanée des douleurs et de l'hémiauesthésie, la guérison complète en quelques séances, confirmèrent le diagnostic. Que serait-il advenu, ou qu'aurait-il pu advenir si, méconnaissant la nature réelle du mal ou la puissance de la suggestion, on avait institué un traitement actif, régime lacté, révulsifs, antispasmodiques, ou autres, propres à suggérer à l'impressionnabilité de la malade qu'il s'agissait d'une affection grave et de longue durée? Rien n'eut été plus facile que de maintenir la douleur, les vertiges, le point xiphoïdien, riiémianesthésie et de créer ainsi artificiellement, inconsciemment une névrose opiniâtre et de longue portée, qui, incarnée dans le système nerveux, aurait pu devenir plus rebelle à la suggestion. On verra dans d'autres observations que ce fait peut se réaliser.
NÉVROSE TRAUMÀTIQUE 365
Observation IL — Névrose traumatique douloureuse Ihoracique et hypocondriaque. Guérison par suggestion.
L... (Pierre), cinquante-six ans, journalier, entré le 12 juin 1890 à l'hôpital pour une douleur abdominale d'origine traumatique.
Il y a quinze jours, il fit un effort en portant une charge et ressentit immédiatement une vive douleur au rebord costal axillaire droit, qui l'obligea à arrêter son travail pendant une heure. Il put cependant le reprendre jusqu'à il y a huit jours, époque à laquelle il dut s'arrêter définitivement. Le lendemain de l'effort, il vint à la consultation ; on lui fit mettre un vésicatoire. La douleur parut se propager vers l'ombilic. Elle revient régulièrement tous les jours vers dix heures du matin et dure toute la journée, s'irradiant du rebord costal droit à l'appendice xiphoïde, avec des alternatives de rémission et d'exacerbation ; le malade accuse en outre une sensation de brûlure qui coupe la respiration et remonte même jusqu'à la gorge; cette sensation accompagnerait les exacerbations de la douleur costo-xiphoïdienne.
L... est marié, père de deux enfants; il ne fait pas d'excès alcooliques. Comme antécédents, il signale une fièvre typhoïde avec dysenterie qui a duré dix mois, en Afrique, en 1858. Depuis santé très bonne.
État actuel. — Constitution assez bonne. Tempérament mixte. Artères athéromateuses.
Actuellement le malade accuse la sensation d'un corps dans la région laryngée, du manubrium au cartilage thyroïde; une douleur, à droite de la ligne blanche sur l'épigastre, qui le prend chaque fois qu'il veut prendre son travail. Cette douleur le prend aussi spontanément à dix heures du matin et dure jusqu'à cinq heures du soir; elle est la même, qu'il ait ou qu'il n'ait pas mangé; après les repas, il a, depuis son accident, des éructations pendant cinq à six minutes seulement, à la suite desquelles les douleurs se calment pendant quelques minutes, puis reparaissent. D'ailleurs l'appétit est bon ; pas de pituite ni de nausées ; selles régulières. L'examen de la poitrine démontre un état normal du cœur et des poumons. La pression à droite détermine une sensibilité assez vive au niveau du cinquième espace intercostal, du sixième, du septième, jusqu'au rebord costal; cette sensibilité vive à la près-
sion se continue sur la région épigastrique et hypocondriaque à droite seulement de la ligne blanche jusqu'à la hauteur de l'ombilic. Le ventre est d'ailleurs mou, excavé ; le foie ne dépasse pas ; l'estomac n'est pas dilaté ; rien d'anormal.
Le malade présente un tremblement marqué dans la main, qui s'exagère parles mouvements voulus. Il dit avoir toujours été nerveux, impressionnable, se mettre en colère pour rien; on crée facilement un point douloureux rachidien par affirmation.
14 juin. — Même état, douleur thoracique inférieure et hypocondriaque droite. Persistance de la douleur rachidienne d'origine suggestive.
Le malade est mis facilement en sommeil profond avec amnésie au réveil. Les douleurs sont complètement enlevées par suggestion.
16. — Depuis la suggestion d'avant-hier, répétée hier, le malade n'a rien ressenti jusqu'à hier soir à trois heures; alors il a eu de nouveau une légère sensation douloureuse à l'hypocondre droit. N'a plus eu de renvois, ni de sensation de corps étranger vers la région laryngée. Suggestion.
17. — N'a plus ressenti aucune douleur. On peut toucher toute la région thoracique et hypocondriaque sans réveiller de sensibilité. Digestion bonne.
18. — Va tout à fait bien. Sent que les forces reviennent. Peut faire des efforts sans réveiller de douleur. Sort guéri.
En résumé une douleur vive thoracique et abdominale consécutive à un effort, sans lésion, existe depuis quinze jours entretenue par un système nerveux impressionnable. Elle est enlevée en trois jours par suggestion sans autre traitement. Nous verrons dans plusieurs observations au contraire des douleurs de ce genre, traitées vigoureusement par des vésicatoires, des pointes de feu, et autres moyens puissants, sans suggestion, s'enraciner pendant des mois, et même des années, parce que le médecin n'a pas su reconnaître et neutraliser la cause psychique qui entretenait le mal.
Observation III. — Douleurs dorso-lombaires consécutives à des efforts musculaires, guérison presque totale par suggestion.
S... (Gélina), domestique, entre à l'hôpital le 16 mai 1889 pour des douleurs dorso-lombaires. En novembre dernier après
NÉVROSE TRAUMAT1QUE 367
avoir soulevé des gerbes et fait de grands efforts, elle ressentit des douleurs assez aiguës dans tout le dos. Après plusieurs jours le bras droit devient douloureux ; puis les reins. La douleur se localisa définitivement et se fixa dans les reins, lancinante, continue, s'exaspérant par les mouvements, et s'irradiant dans la cuisse droite jusqu'au genou, ne suivant pas un trajet déterminé, sans d'ailleurs empêcher la marche.
La malade est impressionnable, et n'a cependant eu aucune maladie nerveuse. Elle accuse depuis plusieurs années une douleur au creux épigastrique ; elle digère bien. Sa menstruation est régulière, abondante, durant quatre à cinq jours ; elle a souvent de la leucorrhée. Elle a eu, comme maladie antérieure, une fièvre typhoïde, il y a quatre ans. On constate le 19 mai : constitution bonne ; tempérament mixte. Apyrexie. Pas de douleur à la pression de la région lombaire, ni de la cuisse. La malade marche bien. La respiration est normale, ainsi que les autres fonctions. La malade n'a ni anesthésie, ni ovarialgie, ni engourdissements, ni fourmillements. Elle n'accuse que le seul phénomène subjectif, élancements douloureux dans les reins se propageant pendant la marche à la cuisse droite. Elle dort mal la nuit.
La malade est facilement hypnotisable au sommeil profond. Dès la première séance, la douleur a diminué et le sommeil a été meilleur la nuit. En continuant la suggestion tous les jours pendant une quinzaine, puis de temps en temps, l'amélioration augmente tous les jours; la malade reste encore à l'hôpital, où elle aide les infirmières à faire le service jusqu'au 10 juillet. Il ne lui restait plus qu'une sensation obtuse mal définie aux reins, mais elle n'accusait plus de douleur.
Est-ce bien une névrose traumatique? Si nous admettons qu'un effort musculaire est un traumatisme, nous pouvons ranger notre cas dans cette catégorie. En tous cas, il s'agit je pense d'une névrose. La douleur n'existe pas à la pression, mais seulement par les mouvements; elle est d'abord dans tout le dos, puis dans le bras droit, puis elle se fixe dans les reins. Cette propagation de la douleur après l'effort musculaire, en dehors de tout rhumatisme, de toute lésion, n'est pas en rapport avec une lésion purement locale. Sa persistance pendant plus de six mois sans aucun autre
symptôme et sa guérison par suggestion justifient bien l'idée de névrose.
Observation IV. — Hyperesthésie péri-ombilicale consécutive à une excoriation, datant de un an. — Guérison par une seule suggestion.
Emile L..., âgé de neuf ans, entré le 31 octobre 1889, dans mon service pour une fièvre typhoïde qui a débuté il y a huit jours. En l'examinant je constate au niveau] de l'ombilic une sensibilité douloureuse excessive. Dès que je touche cette région, l'enfant pleure et crie. Cette douleur est continue, dans une zone d'environ 5 centimètres autour de l'ombilic ; elle existe depuis un an. A son entrée, au moment où mon chef de clinique l'examinait, la mère l'a prévenu pour qu'il ne touche pas cette région où l'enfant ne supporte pas le moindre attouchement. L'apparition de cette douleur il y a un an a eu pour cause une légère excoriation de l'ombilic qui existe encore recouverte d'une toute petite croûte. L'enfant est d'ailleurs bien constitué et n'a jamais été malade.
J'hypnotise aussitôt l'enfant; je le mets instantanément en sommeil profond et je lui suggère la disparition de sa douleur; je lui montre en touchant la région qu'elle n'existe plus ; et peu à peu, je presse plus profondément, quand je vois bien que l'enfant ne réagit pas, que la suggestion prend bien ; et je lui démontre ainsi par pression profonde que la douleur est déracinée, ce que j'affirme pendant que j'exerce la pression. Au réveil, l enfant ne sent plus rien, n'a plus peur quand j'approche la main avec précaution pour ne pas réveiller cette peur; et j'arrive à comprimer l'ombilic sans douleur.
Une seconde suggestion hypnotique fait de même disparaître une légère céphalalgie frontale et une sensibilité exagérée des muscles du cou, existant depuis huit jours, due à la fièvre continue.
La guérison se maintient. Les jours suivants l'enfant montre lui-même en triomphant et en riant qu'il n'a plus mal.
La fièvre typhoïde continue son cours, bénigne, abortive (ce qui n'est pas dû à la suggestion) ; elle se termine le G novembre.
Ainsi une petite excoriation de l'ombilic produit une douleur; l'impressionnabilité nerveuse de l'enfant grossit
cette douleur : la peur d'un attouchement l'entretient ; il en résulte une zone d'hyperesthésie de nature purement psychique. La suggestion la guérit. Elle durait depuis un an. Combien de temps eût-elle duré sans traitement suggestif ?
Observation V. — Traumatisme sur la région épigastrique, il y a deux ans. Dilatation d'estomac consécutive : sensations douloureuses; état hypocondriaque. Tuberculose pulmonaire secondaire . Amélioration par la suggestion.
Pierre S..., âgé de trente-sept ans, journalier, entre à l'hôpital le 19 mai 1890. Il y a deux ans, il a été saisi à la ceinture par une courroie qui l'entraîna à 6 mètres de haut. On coupa la courroie pour le dégager et on le transporta sans connaissance à l'hôpital Saint-Nicolas. Au bout de trois quarts d'heure, il revint à lui, mais avait une sensation douloureuse à l'épigastre qui a persisté depuis. C'est une gène continue dans cette région qui lui coupe la respiration surtout quand il se baisse et veut lever une charge. Depuis ce moment il sentirait aussi comme un clapotement stomacal. Quand il mange, sensation de gène épigastrique, par moment des régurgitations aqueuses, sans pyrosis. D'ailleurs pas de crampes d'estomac, pas de nausée après le repas. Quelquefois seulement, deux ou trois fois par semaine, environ, il a après les repas une sensation de constriction qui dure une heure. Le malade n'a pu travailler depuis deux ans ; marié, père de trois enfants, sa femme est obligée de l'entretenir, car au moindre effort pour soulever une charge, la douleur vive existe a l'estomac. 11 est tombé dans un état de dépression morale très grande.
Depuis quinze jours il tousse ; la toux est quinteuse ; il a de l'expectoration séro-spumeuse visqueuse; il a maigri notablement; il sue abondamment la nuit, cinq ou six chemises chaque nuit.
Marié depuis onze ans, il a une femme bien portante; il a lui-même été toujours bien portant avant son accident; il a fait deux ans de service militaire.
Étal actuel (20 mai). — Constitution moyenne débilitée. Amaigrissement notable depuis l'accident. Tempérament lymphatico-nerveux. La température était de 37°, 4 le 19 au soir, de 37°,6 le 20 au matin, le pouls à 88 ample, régulier; le thorax
iiERNHEiM. — Hypnotisme, 23 édit. 24
est bien conformé, la respiration costo-abdominale. Sonorité thoracique normale; à l'auscultation, respiration vésiculaire, sauf dans la fosse sus-épineuse gauche où la respiration est très rude avec retentissement de la voix : elle est un peu soufflée à droite. A l'examen de l'abdomen on constate une sensibilité à la pression depuis L'appendice xiphoïde jusqu'à deux travers de doigt au-dessus de l'ombilic, dans un espace transversal de quatre travers de doigt. Sonorité stomacale et clapotement jusqu'à l'ombilic (dilatation d'estomac). Le foie ne déborde pas. Les autres fonctions sont normales. Le malade n'accuse que ces sensations épigastriques : le clapotement l'obsède : quand il marche, dit-il, cela va mieux : il lui semble que l'eau descend et que le poids disparait. Cette sensation permanente semble dégénérer en vraie hypocondrie; son faciès est triste, préoccupé, concentré.
Avant son accident, il n'avait jamais souffert. Diagnostic : Névrose traumatique épigastrique. Dilatation de V estomac. Tuberculose pulmonaire récente. Prescription.* Phénacétine, 1 gramme. Potion avec r> centigrammes d'extrait thébaîque pour arrêter la fièvre et combattre la toux. J'essaie la suggestion hypnotique qui est difficile; car aussitôt les yeux fermés, survient une petite toux quinteuse incessante qui continue tant qu'on observe le malade. J'affirme nonobstant que cette toux ne signifie rien, que la douleur épigastrique disparaît, etc.
La phénacétine est supprimée le 23, l'extrait thébaîque le 21, la température est redevenue normale depuis ce jour ; la suggestion est continuée tous les jours: la petite toux nerveuse se reproduit encore pendant la seconde et la troisième séance; puis elle disparaît à peu près, et le sommeil provoqué devient plus profond. — Le 22 mai le malade dit manger mieux, sans douleur; la nourriture passe bien: le pain sec, dit-il, s'arrête encore un peu. La sueur diminue aussi. Dans la nuit du 22. il ne sue qu'une chemise. Les régurgitations aqueuses disparaissent a partir du 20.
Bien que le malade niante bien et dorme bien, cependant la sensation de clapotement d'eau dans l'estomac l'obsède toujours: sa pensée ne peut pas s'en détacher, ,1e lui fais un lavage d'estomac; il contient le café au lait pris le matin. Malgré ce Lavage il se plaint toujours.
Dans la nuit du 20 au 27. il dit avoir grelotté toute la nuit ; ce matin il va mieux: la température est normale; mais le 27 au soir elle est à 38°,5 et le 28 au matin à 38°, 2. Il se plaint ton-
jours de sa douleur à l'épigastre. II ne tousse plus d'ailleurs ou presque plus et dort bien. Je continue la suggestion.
Le 29, la température est redevenue normale; le malade se trouve mieux, l'estomac est moins sensible ; il a eu quelques filets de sang dans son expectoration ; le soir la température est à 37°,6. — Suggestion (3° degré). Le 30, la température 37; le malade se trouve bien, et fait moins attention à son estomac. — Soir température 37°, 5.
Le 31, température 37; le malade ne tousse plus, n'a plus de sueurs nocturnes; reste encore de la respiration rude et légèrement souillée dans les sommets. L'estomac va mieux; les digestions sont bonnes. Il dit que cela « hoche » encore un peu dans son estomac, mais moins et cela ne le préoccupe plus autant. 11 a essayé hier de soulever une charge en se penchant le corps en avant et se redressant, il a encore eu une légère sensation épigastrique; mais ce n'est plus la douleur vive qu'il avait ; et il croit pouvoir reprendre son travail, pour nourrir ses enfants, ce à. quoi il n'avait pas songé depuis deux ans. Il demande sa sortie.
En résumé, un homme bien portant, jusque-là, est pris, à la suite d'un traumatisme à l'épigastre qui n'a pas laissé de trace, d'une sensation douloureuse, permanente, obsédante. La digestion n'est que peu troublée. Cet homme ne peut pas travailler à cause de cette douleur. La nutrition s'altère profondément ; le moral se déprime et, finalement, cette misère physiologique et psychologique crée un terrain favorable sur lequel éclot une tuberculose.
Les sensations épigastriques ne sont pas purement subjectives; on constate une dilatation d'estomac avec clapotement. Cette dilatation a-t-elle un rapport avec le traumatisme? Il n'y a pas de déplacement de viscère. Il n'y a pas d'ulcère rond de l'estomac. Il est possible que l'attention concentrée sur la région épigastrique, devenue sensible, ait troublé la digestion stomacale, et produit une dilatation par atonie et séjour prolongé des aliments. Ou bien cette dilatation qui n'est peut-être qu'un gros estomac a-t-elle existé antérieurement et le traumatisme n'a-t-il fait qu'ap-
peler l'attention du malade sur les symptômes gastriques, notamment sur le clapotement qu'il n'écoutait pas avant ? Le malade dit avoir perçu ce clapotement aussitôt après l'accident, et jamais avant. Il ne me paraît guère admissible que celui-ci ait pu créer d'emblée cette dilatation ; bien que cependant j'ai vu celle ci se produire rapidement, dans la grossesse, dans un cas de hernie épiploïque engouée, par exemple. Quoi qu'il en soit, c'est cette sensation de clapotement qui, obsédant le seusorium du malade, devenant douloureuse par suite de son impressionnabilité nerveuse, le condamnant à l'inaction, a créé indirectement la tuberculose.
Un traitement suggestif institué dès le début eût sans doute prévenu ce résultat. Actuellement, en une dizaine de jours, l'état du malade s'est amélioré notablement au point qu'il a conçu spontanément l'idée de reprendre son travail. Un traitement psychique plus long serait nécessaire pour obtenir une guérison complète, le faire vivre en paix avec son clapotement, déraciner totalement la douleur qui l'empêchait de travailler, restaurer le physique et le moral <3t enrayer l'évolution tuberculeuse.
Observation VI. — Douleur dorsale rachidienne sans lésion d'origine traumatique datant de vingt ans. — Pscudo-ovarialgie suggestive.
Mmo L. P..., âgée de quarante-huit ans, célibataire, entre le 15 mai 1890 à l'hôpital, venant de la Haute-Saône, pour une douleur rachidienne consécutive à une chute datant de vingt ans. Elle est malade depuis vingt-cinq ans. A cette époque, elle fut prise de vomissements abondants, survenant immédiatement après les repas ; aliments solides et liquides étaient rejetés. Cela dura cinq années; tous les remèdes restaient impuissants. Au bout de ce temps, elle fut guérie graduellement par le café noir. Elle avait beaucoup maigri.
Elle avait repris ses travaux, dans les champs, lorsqu'un jour, en descendant de son lit, le plancher s'effondra, et elle tomba sur le dos dans la chambre au-dessous. Elle ne perdit
pas connaissance et n'eut aucune douleur sur le moment même. Pendant les trois semaines qui suivirent, elle eut la sensation d'un bouleversement général, sans douleur; peu d'appétit, digestion difficile ; pas de sommeil. Survint alors une douleur à la partie inférieure de la région dorsale, douleur contusive intense. Cette douleur a persisté depuis : elle est plus intense au moment des époques; elle existe surtout quand la malade veut faire un effort, se coucher sur un côté : elle est continue, n'empêche pas la marche. La malade dort peu, quelquefois seulement deux heures, en moyenne cinq heures par nuit. Elle a été traitée par les pointes de feu, l'application de deux cautères, des emplâtres ; il y a deux ans on a fait pendant huit jours des injections de morphine; elle a eu des ventouses, des douches ; elle a fait une saison à Luxeuil. La douleur est restée localisée à la partie inférieure de la région dorsale; elle est plus vive depuis deux ans.
Depuis l'année dernière, elle accuse de plus une douleur audessus de l'aine gauche ; elle dit que l'ovaire est gonflé. En l'interrogeant nous apprenons que cette douleur existe surtout depuis que son médecin l'a recherchée par la pression et a constaté le gonflement de l'ovaire. Toutefois, elle prétend qu'elle souffrait déjà un peu antérieurement de ce côté en marchant.
Depuis cinq ans aussi elle ressentait vers le rebord costal gauche une construction douloureuse; cette douleur est intermittente, survient environ tous les trois à cinq jours, quand elle fait un effort, et dure une heure. La malade ne peut se coucher sur le côté gauche.
En 1864, la malade a eu, dit-elle, un spasme occasionné par un incendie, dans la même soirée : ce spasme consistait en un hoquet qui dura douze heures, avec renvois, sans vomissements, avec anurie. Le lendemain, nouveau hoquet avec anurie pendant huit heures. Le surlendemain, nouvel accès pendant six heures. Les accès se répétèrent ainsi pendant huit jours, en diminuant chaque fois de longueur, le dernier dura une heure. Puis pendant deux ans les accès de hoquet revinrent tous les trois, puis tous les six mois. Depuis elle n'en a plus eu ; elle n'a jamais eu d'autres crises nerveuses.
La malade est habituellement constipée et ne va à la selle que tous les trois ou quatre jours. Ses époques sont irrégulières ; depuis novembre dernier, elle ne les a que tous les deux mois; elles sont très peu abondantes.
État actuel. — Constitution moyenne, tempérament mixte; la malade est impressionnable. Son intelligence est nette ; elle sait lire et écrire. Sa mère est morte à quatre-vingt-sept ans; elle a un frère et des sœurs bien portants.
Apyrexie. Les fonctions respiratoire et cardiaque sont normales. L'appétit est assez bon; la digestion est un peu laborieuse; les liquides passent bien, mais les potages, les aliments solides passent moins bien et déterminent des renvois et des aigreurs; il n'y a pas de dilatation d'estomac; le foie a son volume normal.
On constate une sensibilité dans toute la région abdominale gauche, sans rénitence ni gonflement. J'explique à haute voix devant les élèves que la douleur existe dans tout le côté, mais qu'elle n'est aiguë que dans la région de l'ovaire; je montre la région que je localise faussement à deux travers de doigt audessous et à gauche de l'ombilic. Gela fait, je palpe successivement tous les points de l'abdomen. Partout elle accuse une douleur sourde; mais aussitôt que j'arrive sur le point que j'ai qualifié arbitrairement de point ovarique (j'aurais pu le localiser n'importe où) la malade pousse un cri et contracte douloureusement ses traits; la douleur est aiguë. Mon collègue Gross, à qui la malade avait été adressée, l'avait touchée et n'avait rien constaté d'anormal. La douleur dorsale datant de quinze ans est localisée au niveau de la onzième et de la douzième vertèbre dans l'étendue d'une pièce de deux francs. La pression détermine là de la sensibilité; mais ce n'est pas une douleur aiguë. Celle-ci ne se manifeste qu'à l'occasion des mouvements du tronc. Je suggère facilement une douleur xiphoïdienne, très nette, analogue à celle de l'ulcère rond.
Il n'y a pas de troubles de sensibilité, ni sensoriels.
Le 15 mai. après l'avoir examinée, j'essaie un traitement suggestif. La malade n'ayant jamais été électrisée, j'affirme que Pélectrisation seule peut la guérir. Avec un appareil à induction, j'électrise les points douloureux, en concentrant son attention sur l'effet produit, expliquant que la douleur nerveuse disparait par Faction de l'électricité.
Le 16, même état. La douleur ovarique persiste à la pression au point où je l'ai localisée la veille. Partout ailleurs, c'est une douleur obtuse. Continuation de Pélectrisation suggestive tous les jours.
Le 17, même état. Le 18, la malade annonce qu'elle va mieux; elle a bien dormi la nuit.
Le 19. elle se trouve beaucoup mieux. Je fais la suggestion hypnotique (2e degré) à la suite de Pélectrisation.
Le 20; hier la malade a eu quelques douleurs légères; l'électrisation de ce matin les a enlevées complètement.
Le 21, la malade se plaint de douleurs plus vives intercostales ; elle a eu hier la digestion plus laborieuse et passablement de renvois. Les douleurs intercostales sont enlevées par suggestion. — Electrisation.
Le 23. La digestion se fait mieux; les douleurs intercostales ont disparu.
Le 24. La malade se plaint toujours ; cependant elle affirme qu'il y a du mieux. Je constate que le point douloureux pseudoovarique existe toujours.
La malade désire retourner chez elle; je l'engage à continuer l'électrisation pendant quelque temps jusqu'à guérison complète.
Voici donc une personne qui fait une chute inoffensive sans lésion. Cette chute occasionne une douleur dorsale qui devient persistante, depuis vingt ans résiste à toutes les médications, empêche la malade de se livrer au moindre effort, et reste pour elle un tourment, une obsession continue jusqu'à la fin de ses jours. C'est là une névrose douloureuse d'origine traumatique. Aucune lésion ne la justifie. Seule l'impressionnabilité nerveuse du sujet explique pourquoi le système nerveux a retenu cette douleur. Elle avait eu antérieurement, pendant cinq ans, des vomissements nerveux rebelles à toutes les médications sérieuses et que seul le café noir, recommandé sans doute avec force suggestion à l'appui, est arrivé à guérir. Plus tard, elle a eu, à la suite d'une frayeur causée par un incendie, des crises de hoquet spasmodique qui se sont répétées pendant deux ans. Ces phénomènes prouvent que le système nerveux de notre malade a de la tendance à conserver les modalités imprimées. Est-ce le traumatisme en tant que traumatisme qui a provoqué la douleur dorsale? N'est-ce pas plutôt Fémotion consécutive à la chute ? Pendant trois semaines, en effet, la malade n'a ressenti qu'un malaise
nerveux général ; et c'est au bout de ce temps seulement que la douleur dorsale s'est manifestée et qu'elle s'est fixée, entretenue par une auto-suggestion inconsciente.
Voilà, de plus, depuis un an, une douleur abdominale du coté gauche qui peut avoir été créée, ou du moins fixée, à son insu, parle médecin cherchant l'ovarialgïe. Nous avons créé de toutes pièces un point douloureux pseudo-ovarique que nous avons localisé à volonté; si bien que plusieurs jours après, la compression de ce point réveillait toujours une douleur aiguë. Cette douleur, née par la suggestion dans le sensorium, était projetée par lui sur la région préteudue ovarique. N'est-ce pas la démonstration palpable de la nature auto-suggestive de la douleur rachidieune? Et ce fait n'est-il pas, au point de vue thérapeutique, gros d'enseignement? La maladie a été rigoureusement combattue dès le début : pointes de feu, cautère, emplâtres, douches, morphine, tout a été mis en œuvre ; tout, sauf le traitement psychique. On ne connaissait pas à cette époque le rôle de l'autosuggestion dans les maladies, le rôle de la suggestion en thérapeutique. Plus on s'acharnait par des médicaments énergiques contre le mal, plus on enracinait daus l'esprit de la malade l'idée que ce mal était opiniâtre. La psycho-thérapeutique eût sans doute déraciné la douleur à l'origine. Peut-elle réussir encore aujourd'hui que cette douleur a vingt ans d'âge et est devenue une habitude organique?
Observation Vît. — Hyperesthésie clans la jambe gauche datant de vingt-six ans, consécutive à une chute. Nouveau traumatisme en août 1889 : Jtygroma gauche consécutif. Impotence fonctionnelle, depuis. — Restauration de la marche par suggestion, en janvier 1890. Persistance de la douleur.
S... (Eugénie), âgée de cinquante ans, cuisinière, entre à l'hôpital le 20 janvier 1890, pour une névrose traumatique des membres inférieurs. A l'âge de vingt-quatre ans, elle tomba dune échelle, perdit connaissance, resta trois quarts d'heure
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sur place, elle conserva la jambe gauche ecchymosée pendant plusieurs jours. A la suite de cette chute elle ressentit pendant deux ans des douleurs spontanées dans le membre inférieur gauche, plus particulièrement dans le talon, de sorte que pendant la nuit, elle était obligée pour dormir de placer sa jambe (Mi dehors du lit sur une chaise, afin que le talon n'appuyât pas sur le lit. Elle continua néanmoins à faire son service, mais elle ne marchait que sur la pointe du pied, et souvent elle descendait les escaliers en s'asseyant sur les marches. La douleur du talon disparut, mais depuis ce moment la marche est restée difficile ; elle boite légèrement, et a conservé à la jambe une hyperesthésie surtout vers la moitié inférieure du tibia, qu'on ne peut toucher sans déterminer une vive douleur. La jambe, est restée faible et se fatigue rapidement. Depuis ce temps aussi le bras gauche est resté beaucoup plus faible que l'autre.
En outre, à la suite de cette chute, elle eut une suppression presque complète des règles qui persista pendant deux ans • tous les mois cependant elle perdait un peu ; mais le linge était à peine marqué. Au bout de deux ans environ, une religieuse lui fit prendre du vin de gentiane et après trois mois de ce traitement, les règles reparurent assez abondantes. A cette époque, les douleurs dans la jambe étaient moins intenses et moins continues; mais elle avait toujours l'hyperesthésie à la pression; et de plus, quand elle avait trop marché le jour, les pieds étaient enflés. Au mois d'août dernier, la malade étant domestique chez le D1' Andreux, à Pont-Saint-Vincent, appelée par un coup de sonnette, se pressant pour aller ouvrir la porte, trébucha sur son genou gauche et tomba, la tète portant sur une caisse à charbon. Elle se fit deux blessures au côté gauche de la tète et perdit beaucoup de sang. Deux jours après, dit-elle, elle s'aperçut d'un gonflement sous la clavicule gauche qui n'eut pas de suite. Dix jours après, ce gonflement se porta au genou gauche ; il se produisit là probablement un hygroma de la grosseur d'une orange, qui fut ponctionné par le Dr Aiidreux avec un appareil aspirateur. Elle resta cinq jours au lit; à la suite de cette chute et de la frayeur qu'elle éprouva, ses règles se supprimèrent de nouveau.
Dans le courant de novembre les douleurs qui depuis l'âge de vingt-quatre ans, n'avaient jamais abandonné la jambe, devinrent plus intenses ; une douleur vive spontanée se manifeste d'abord en un point situé au tiers inférieur et interne de
la jambe, puis envahit le cou-de-pied, puis sous l'influence delà fatigue, se généralisa à la jambe tout entière. Depuis deux ans déjà l'autre jambe, la droite, était aussi devenue douloureuse, ce qu'elle attribue à la fatigue éprouvée par cette jambe qui supportait presque seule le poids du corps. Les temps pluvieux exaspéraient cette douleur. Elle ne put depuis le dernier accident que faire de la couture, c'est à peine si elle pouvait se tenir debout.
Elle se présenta à la consultation de l'hôpital, mais ne put être admise faute de place ; elle se logea dans une chambre en ville. Elle revint le 20 janvier, se fit aider pour monter en tramway; puis vient à pied depuis la place du Marché, en se tenant contre les murs et s'appuyant sur une canne ; elle mit trois quarts d'heure pour faire ce trajet d'environ cinq cents mètres. Cette femme n'a jamais eu de maladies antérieures.
Etat actuel. — Constitution moyenne. Tempérament un peu lymphatique. Apyrexie. La malade se tient debout, le corps incliné du côté droit, le bassin abaissé du même côté. Elle ne peut marcher qu'en se cramponnant aux montants des lits qu'elle ne quitte pas ; et en marchant, elle s'incline très fortement en avant et sur le côté gauche; elle marche, les jambes raides, presque sans mouvements dans les jointures.
Depuis deux mois l'état est resté stationnaire ; l'insomnie est devenue une règle générale : à peine a-t-elle eu depuis cette époque quatre ou cinq nuits passables.
On détermine par la pression des douleurs très vives qu'on peut localiser sur des points spéciaux à volonté, surtout sur le trajet des veines, car la malade prétend que ce sont ces veines, qui sont chez elle assez apparentes, qui sont la cause de ses souffrances. Cependant la douleur parait être particulièrement intense le long du bord antérieur et de la face interne des tibias. Les jambes sont légèrement œdématiées. — Les autres organes fonctionnent normalement. Pas de douleur abdominale ; pas d'anesthésie ; aucun autre symptôme hystérique.
La malade est mise facilement en sommeil profond. Je la fais marcher pendant son sommeil et lui suggère la disparition des douleurs. Au réveil la malade marche mieux ; elle se tient plus droite ; elle n'a plus besoin de se cramponner aux montants des lits. Elle reconnaît que depuis quatre mois elle n'a pas marché aussi bien.