SORCELLERIE
moderne, montrent que toutes ces histoires de sabbat, de succubes, d'incubes, toutes ces scènes diaboliques n'étaient autre chose que des phénomènes hallucinatoires suggérés; toutes ces scènes, toutes ces turpitudes, la suggestion peut les provoquer artificiellement, soit comme rêves réellement vécus, soit comme souvenirs illusoires rétroactifs laissant dans l'esprit des suggestionnés l'impression d'une vérité absolue. Les ensorcelés racontaient comme si c'était arrivé ; les sorciers eux-mêmes faisaient des aveux comme ce paysan de Vaud qui fit la déclaration suivante : « Je suis coupable, tout disposé à faire l'aveu de ma scélératesse : puissent les hommes m'accorder leur pardon à présent que je vais quitter la vie. J'ai pris l'engagement de fléchir le genou devant le maître de l'enfer, j'ai bu du suc extrait de la chair d'enfant, suc que les adorateurs de Satan conservent précieusement dans des outres ; ce breuvage procure un savoir qui n'appartient qu'aux initiés K » En présence des aveux sans cesse répétés et que n'arrachait pas seulement la torture, comment douter de ce qui paraissait l'évidence même. Les meilleurs esprits croyaient aux démons et aux sorciers et cette croyance n'a été déracinée ni dans le xvne ni même pendant le xvine siècle. Malgré le livre immortel de Jean Wyer qui, le premier, chercha à démasquer la vérité et à établir que la possession n'est autre chose que l'hystérie ou l'aliénation mentale, malgré les écrits de Montaigne et de Pierre Charron qui montrent que tout est folie et imagination, l'idée séculaire était trop enracinée. Luther, Fernel, Ambroise Paré croyaient au diable. « Au xvme siècle encore, Baillou, Félix Plater, C. Lepois, Sennert, Sylvius, etc., après de magnifiques travaux sur les affections nerveuses et mentales, n'ont pas complètement secoué le joug des démons, de la possession, des possédés. Dans ce siècle, la démono-
1 Nider. De malefico maleficorum, t. I, p. 485.
pathie a à son passif les Bénédictines possédées de Madrid, la folie desUrsulines de Londres, les femmes séculières de Chinon, la mort sur le bûcher de quatre-vingt-cinq sorciers et sorcières à Elfdaleen en Suède, le procès de plus de cinq-cents villageois de la Normandie, une épidémie d'hystérie parmi les jeunes filles et garçons qui peuplaient l'hospice des orphelins de Hoorn, la choréomancie de l'Allemagne, le Tarentisme de la Pouille, les Jumpers ou Sauteurs, cinquante dévotes atteintes de démonomanie dans les environs de Lyon, etc. , sans compter une foule de cas individuels où généralement la vie a été arrachée par le bourreau1, » En 1750, le Jésuite Gérard faillit être brûlé vif par arrêt du parlement de Provence pour avoir ensorcelé la belle La Cadière. Une religieuse de famille noble fut brûlée à Wurtzbourg, convaincue de sorcellerie.
Aujourd'hui les bûchers sont éteints ; le diable n'a plus pour adeptes que les enfants et les ignorants. Les possédés sont rares ; on ne les exorcise plus ouvertement. Les sorciers n'existent plus que dans les asiles d'aliénés ; on ne les brûle plus. La suggestion malfaisante du diable et de l'enfer ne prend plus guère sur l'humanité plus éclairée; Dieu seul reste et les influences célestes qui continuent leurs suggestions bienfaisantes sur les esprits crédules.
Au xvie siècle, le réformateur Paracelse, qui ouvrit à la thérapeutique une voie nouvelle, rejetait quelquefois la sorcellerie, mais continua à croire aux sciences occultes. Il étudia l'action réelle de beaucoup de médicaments, mais admit pour d'autres des propriétés occultes, des arcanes; il avait foi aux signatures cabalistiques. Tout dérive, dans l'homme et le monde, de la divinité ; le principe conservateur des êtres sublunaires dérive des astres ; l'homme est doué d'un double magnétisme ; l'aimantation des personnes saines attire l'aimantation dépravée des malades. On ve-
* A. Chéreau. Article Sorcellerie, in Diction, encyclopédique des sciences médicales.