RÉSISTANCE DU SENS MORAL
qu'ils voleront pour voler, qu'ils tueront pour tuer. Leur conscience morale faible ou absente ne proteste pas.
On comprend aussi qu'un fonds moral solide inné ou acquis par l'éducation constitue lui-même une suggestion primordiale antérieure qui neutralise ou rend plus difficiles les contre-suggestions ultérieures. Si je dis à un somnambule : « Personne ne pourra plus vous endormir que moi », il pourra être désormais réfractaire aux tentatives de sommeil provoqué faites par d'autres. Je lui dis : « Si on vous suggère de voler, de tuer ou de commettre n'importe quel acte mauvais, vous ne le ferez pas. » Il pourra être désormais cuirassé contre les suggestions criminelles dont il sera l'objet. Or, une personne douée de sens moral, élevée dans des principes religieux ou philosophiques qui se sont comme incarnés dans son âme, aura en elle une certaine force de résistance. Dans son enfance, on a inscrit dans son cerveau : « Tu ne tueras pas, tu ne voleras pas ! » Et cette suggestion primordiale dans un cerveau vierge pourra être assez fortement enracinée dans la conscience pour la prémunir contre les idées criminelles qu'on voudra lui suggérer dans la suite. Elle pourra faire un crime par impulsion ou hallucination ; elle ne le fera pas ou le fera plus difficilement avec l'idée de faire un crime.
De tout ce qui précède, je conclus qu un honnête homme peut, par suggestion, faire un crime. Peut-il devenir moralement criminel? La suggestion peut-elle directement affaiblir et pervertir le sens moral chez des sujets qui ont ce sens développé ?
Il est certain que si ce sens n'est que moyennement développé, s'il n'est pas d'une solidité parfaite, la suggestion expérimentale peut faire ce qu'elle fait tous les jours dans la vie courante : pervertir un enfant, débaucher une jeune fille ingénue, peu résistante, entraîner à des actes délictueux, par l'entraînement de l'exemple et des insinuations répétées, des natures relativement honnêtes, un peu faibles.
D'autre part, ces sujets momentanément pervertis par une mauvaise suggestion peuvent être ramenés au bien par une bonne ; la suggestion préalable du sommeil, l'hypnotisme, n'est pas nécessaire pour cela. Une parole persuasive prononcée par une personne autorisée agira aussi bien, dans l'état de veille, que dans l'état de sommeil vrai ou imaginaire provoqué !
Sans doute, une àme foncièrement et solidement honnête peut être momentanément égarée par la suggestion ; je ne pense pas qu'elle puisse être foncièrement dépravée par elle ; le sens moral ne peut pas chez elle être détruit, pas plus qu'on ne peut le créer chez ceux qui ne l'ont pas. Delbœuf a, dans une certaine mesure, raison de dire : « L'hypnotisé (il aurait dû dire : certains hypnotisés) n'est pas si peu lui que d'autres inclinent à le croire. Malgré toute sa docilité superficielle, il y a des choses qu'il ne fera absolument pas. Chérubin ne fera pas Jack l'Eventreur, ni Marie Alacoque la Marion Delorme. » Mais les anges et les saints sont rares ; les hommes les plus honnêtes ont quelques faiblesses, quelques germes de défaillance morale que la suggestion peut développer.
Peut-elle, agissant en sens contraire, bienfaisante, créer le sens moral absent ? Cette question intéresse au plus haut point le socialiste et le médecin-légiste. Elle s'impose, nous le verrons, lorsqu'il s'agit de juger la responsabilité morale. Durand (de Cros) écrivait en 1860 : « Le braidisme nous fournit la base d'une orthopédie intellectuelle et morale qui certainement sera inaugurée un jour dans les maisons d'éducation et les établissements pénitentiaires. »
Cette orthopédie morale a cependant ses limites : l'enfant naît avec un certain fonds psychique, je dirai volontiers avec un certain fonds de suggestions ataviques. D'une part, il reproduit certains caractères physiques, traits de physionomie, allures, gestes, intonation de voix et jusqu'à certains tics ou certaines difformités d'un parent ou d'un
ORTHOPEDIE MORALE loi
ancêtre plus ou moins éloigné; d'autre part, il reproduit certains caractères moraux et intellectuels qui peuvent constituer l'un des types psychiques héréditaires de la famille.
Ce n'est pas toujours dans les générateurs directs qu'on trouve l'équivalent des germes moraux et psychiques qu'où voit évoluer chez l'enfant. Il en est d'eux comme des germes morbides ; ceux-ci aussi peuvent, restés latents chez les parents, se développer seulement chez l'un des descendants.
Ainsi en est-il de l'empreinte physique et morale qui, modifiée par des influences diverses et inconnues, plus ou moins amendée ou neutralisée par la combinaison des facteurs de la génération, se retrouve cependant bien inconnaissable chez certains ascendants et descendants.
Quoi qu'il eu soit, l'enfant naît un peu ce qu'il est ; son avenir moral et psychique est dans l'œuf ; il a des instincts, des aptitudes, des modalités nerveuses et intellectuelles qu'il apporte au monde et qui subissent une évolution jusqu'à un certain point fatale. Voici deux frères élevés dans le même milieu, soumis aux mêmes exemples, à la même discipline, à la même éducation : l'un sera doux, docile, laborieux, honnête ; l'autre sera indocile, paresseux, mauvais, n'écoutant que ses penchants vicieux. Les parents useront sur lui sans résultat toute leur influence : châtiment, prédication, suggestion religieuse, rien n'y fera. La suggestion dans le sommeil provoqué sera infructueuse comme le reste. Chez tel autre, l'influence maternelle ne parvient qu'à recouvrir le naturel d'un vernis trompeur qui le masque ; le naturel revient au galop, dès que l'enfant vole de ses ailes.
Chez tel autre, cette influence bien dirigée réprime ou atténue les instincts héréditaires moins profondément incarnés, elle corrige dans une certaine mesure l'œuvre de la nature ; la suggestion est, dans ces cas, plus ou moins efficace.
Bernheim. — Hypnotisme, 2e édit. 11
Tels parents robustes et sains procréent un monstre physique ; tels autres, sains d'esprit et de corps, procréent un monstre moral incurable.
Entre ces cas extrêmes et intermédiaires, enfant né docile et bon, enfant né avec quelques mauvais instincts, susceptibles d'être corrigés par l'éducation, enfant né vicieux et rebelle à toutes les suggestions morales, toutes les transitions existent.
La suggestion par l'exemple, l'instruction et l'éducation, peut développer les germes qui existent ; elle peut augmenter la docilité naturelle, inspirer le goût du travail, exalter les instincts généreux, développer les aptitudes morales et intellectuelles qui sont à 1 état embryonnaire. Elle ne peut pas les créer chez ceux qui en sont dépourvus. Là où le sens moral n'existe pas, aucune suggestion, je le crains, ne le fait naître, pas plus que l'éducation physique ne peut faire pousser un membre qui fait défaut. L'une ne peut sans cloute remédier à certaines perversions instinctives incurables, pas plus que l'autre ne peut supprimer certains vices de conformation.
Mais ce sont là, fort heureusement, des cas extrêmes. La plupart des enfants naissent avec des germes bons et mauvais. La suggestion bien dirigée peut développer les uns, imposer silence aux autres.
J'ai souvent été consulté par des parents pour des enfants ayant certaines perversités précoces ; celles qui sont acquises par de mauvaises fréquentations sont justiciables de la suggestion ; celles qui sont natives résistent d'ordinaire aux suggestions les plus énergiques, alors même que le sujet peut être mis en apparence de sommeil profond.
Mais l'hypnotisme, c'est-à-dire la suggestion exaltée par le sommeil provoqué, si on veut l'appeler ainsi, ne fait pas, je crois, plus de merveille dans ce sens qu'un professeur sagace et expérimenté, sachant manier l'enfant à l'état de veille et lui introduire l'idée dans le cerveau.