AFFAIRE MEUNIER
sanglote. « Ah ! je l'aimais bien, mon petit! Que voulez-vous? C'était par amour pour Mademoiselle ! (sic) »
Enfin, le 15 octobre 1890, pour se venger du refus de Mllc J..., et se venger aussi de ses propres forfaits, Meunier allait s'embusquer près de la maison J... Dans la soirée, le capitaine J... sort. Il faisait nuit. Meunier Fa-t-il reconnu? On ne sait. Il l'a nié: il a prétendu qu'il voulait tirer sur M110 J... : cependant le capitaine tombait, l'épaule fracassée par un coup de feu !
La rumeur publique dénonça Meunier comme Fauteur de ce dernier attentat. Il fut arrêté et une perquisition faite chez lui eut pour résultat d'établir qu'il était l'auteur de tous les drames qui, depuis trois mois, avaient jeté la consternation et le deuil dans tout le pays.
L'attitude de Meunier avant les débats, au cours de ses interrogatoires, au moment de sa condamnation, pendant les quarante-huit jours précédant son exécution, a été celle d'un homme qui a repris possession de ses facultés de raison. Il a accepté, sans défaillance, la sentence du jury; il l'a reconnue méritée, et il a attendu l'expiation avec une résignation qui démontrait chez cet homme une force de caractère excessive. « J'ai tué mon sang, disait-il, je mérite la mort, je saurai mourir. » Qnand l'exécuteur faisait les lugubres et derniers préparatifs, Meunier la tète haute se tourna vers les personnes présentes dans la cellule : « Je ne suis pas un criminel, messieurs; « ah ! les femmes ! Par amour d'une fille tuer son propre sang î « Un homme qui n'avait jamais rien eu avec personne et qui « avait toujours eu uneibonne conduite! Quand vous voudrez, « je suis prêt. Un bon Français n'a pas peur de la mort, l'n « bon soldat comme moi ne la craindra pas. »
Traversant la cour de la prison, il aperçoit son défenseur. Il s'arrête, se retourne : « Donnez-moi une dernière fois la main, a M" X Merci, vous avez été bon pour moi ! !...1 »
Voilà donc un homme aux antécédents honnêtes qui devient un monstre, voleur, incendiaire, assassin, moins par passion amoureuse que par l'idée arrêtée, implantée dans son cerveau, qu'il doit épouser une certaine personne. Pour arriver à ces fins, il supprime tous les obs-
Note remise par M. de Nicéville, défenseur de Meunier.
tacles, ne reculant pas devant les plus épouvantables forfaits. Cependant Meunier avait le sentiment du devoir : il était employé modèle et bon père de famille. Il avait la notion du juste : « J'ai tué mon sang, j'ai mérité la mort ! » Il avait le sentiment patriotique : « Un bon Frauçais n'a pas peur de la mort. » La notion du devoir et du juste, le chauvinisme national, peuvent s'apprendre, sont suggérés par V éducation. Mais Meunier n'avait aucune sensibilité morale : il fume la pipe à côté du cadavre de son enfant ; il témoigne des regrets plutôt que des remords et de la pitié. La sensibilité morale est innée. Quand elle fait défaut, l'éducation ne la crée pas, comme elle crée le sens du devoir, de la justice et de l'honneur. Meunier a pu, dépourvu de sensibilité morale, rester honnête jusqu'au jour où une idée impérieuse, prenant possession de son cerveau, Ta poussé au crime. L'auto-suggestion, en dépit de la notion du devoir, a pu triompher sur son terrain psychique, non protégé par la barrière contre-suggestive absente du sens moral.
Dans les observations qui précèdent, la suggestibilité s'allie à une grande faiblesse du sens moral. Mais tous les criminels ne sont pas des amoraux. Une passion vive, l'amourpropre, la folie amoureuse, la colère, le fanatisme religieux, politique, socialiste peuvent égarer la raison et pervertir le sens moral.
Voici un exemple :
Emile Henry, le jeune anarchiste qui laaça une bombe à l'hôtel Terminus et finit sur l'échafaud, n'était pas un amoral. Elevé par un père honnête, il avait eu un passé irréprochable, avait fait de bonnes études, avait été admissible à l'Ecole polytechnique. Voici les renseignements qui furent donnés sur lui : Son professeur, à Fontenay-sous- Bois, a été frappé de la vivacité de son intelligence. Il était, à l'école J.-B. Say, très aimé de ses camarades : « C'était,