‹ Hypnotisme suggestion psychothérapieChapitre 79 sur 235 · AFFAIRE EMILE HENRY · texte numérisé non relu

AFFAIRE EMILE HENRY

dit l'un deux, un esprit très brillant et un excellent camarade. » Un professeur de cette école, M. Philippe, dit : « Je n'ai jamais vu d'élève plus accompli, et je ne puis pas concevoir encore comment il a commis son crime. »

« C'était, dit son patron, sculpteur ornemaniste, un excellent employé, régulier, ardent au travail, d'une gaieté d'humeur accomplie. » Un de ses amis, ouvrier tôlier, dit : « C'est un homme d'une grande valeur morale. En 1891, il s'est fait volontairement vagabond pour donner, chez lui, refuge à une famille de malheureux. »

M. Ogier d'Ivry, chef d'escadron à Valence, dit : « Emile Henry est mon cousin. Je l'ai vu une douzaine de fois. C'était, dans sa jeunesse, un charmant enfant, intelligent, un peu rêveur, mais à mon sens, déjà tout à fait déséquilibré. Il appartient, par ses origines, à cette race, de camisards, toujours portés aux résolutions extrêmes dans le mal comme dans le bien. Chez lui, c'est le mauvais génie qui l'a emporté. Je parle de lui sans aucune sympathie. J'ai horreur de son crime, mais, en toute justice, ce n'est pas un cerveau bien fait. »

« Je ne me l'explique pas, dit sa mère, car il était aristocrate dans l'àme. Il tenait de la famille de son père. Il avait si peur de se salir les mains qu'il ne voulait même pas ramasser un ballon lorsqu'il jouait avec son frère. Ah ! celui-là n'est pas comme Emile, il aime la société des ouvriers. Emile, lui, il lui fallait du luxe, et, à table, la qualité de la nourriture lui était indifférente, pourvu qu'elle fût servie sur une nappe bien blanche. » A l'issue du procès, la pauvre femme eut une syncope. Revenue à elle, elle s'écria : « Qui eût pu croire qu'Emile en viendrait là ! De son frère Fortuné, je me serais attendu à tout. Mais lui, si doux, si aimant, ayant des'goùts si artistiques! »

Comment cette nature honnête et généreuse fut-elle dévoyée? Comment ce mouton si doux devint-il enragé? Ecoutez ce qu'il dit aux assises : « Je ne suis anarchiste

que depuis peu de temps. Ce n'est guère que vers le milieu de 1891 que je me suis lancé dans le mouvement révolutionnaire. Auparavant, j'avais vécu dans des milieux entièrement imbus de la morale actuelle, j'avais été habitué à respecter et même à aimer les principes de patrie, de famille, d'autorité et de propriété. »

Mais les mensonges et les fourberies de l'état social dans lequel nous vivons le révoltèrent. Il avait cru que le monde répondait à l'idéal que rêvait son âme naïve, mais ardente et généreuse : il avait cru que le bonheur et la fortune allaient au travail, que le malheur et la misère étaient le châtiment de la paresse et de l'inconduite. Quand l'âge de la maturité arriva et que ses yeux s'ouvrirent à la vérité, une déception douloureuse envahit et bouleversa tout son -être moral. Il prit en dégoût et en haine l'organisation sociale qui commande ces injustices profondes et ne songea plus qu'à lutter contre elle pour hâter sa disparition. « J'ai apporté, dit-il, une haine profonde, chaque jour avivée par le spectacle révoltant de cette société, où tout est bas, tout est louche, tout est laid, où tout est une entrave à l'épanchement des passions humaines, aux tendances généreuses du cœur, au libre essor de la pensée. » Telle était sa disposition d'esprit, quand il fut mis en relation avec quelques compagnons anarchistes ; le terrain était préparé pour recevoir leurs doctrines et leurs suggestions. Il subit la folie anarchiste. Lui si doux, si aimant, devint fou furieux. Exterminer la société, lancer la dynamite sur cette bourgeoisie égoïste et pourrie, détruire tout, pour que, sur les ruines de l'ordre social actuel, s'édifie un ordre nouveau, celui de la justice et de la vérité, telle est la suggestion qui, longuement préparée, finit par l'obséder, l'enflammer, le transformer en assassin forcené. Pouvait-il lutter contre ce déterminisme psychique? Dans quelle mesure avait-il son libre arbitre? N'est-ce pas de la suggestion, l'idée devenue acte?

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