CHAPITRE XI
De l'amnésie. — Vie somnambulique ou état de conscience modifiée. — Actes commis dans cet état. — Affaire Pranzini. — Exemples d'automatisme somnambulique. — Affaire Chambige.
Pour concevoir certains méfaits ou certains agissements des criminels, il est nécessaire de rappeler un fait d'observation et d'expérience que j'ai signalé. Certains sujets, après avoir été soumis à une suggestion très impressionnante, avec hallucinations, émotions et actes divers, lorsqu'ils sont de nouveau désuggestionnés, ne se souviennent plus de ce qui s'est passé. La vie vécue suggérée est comme lettre morte.
Cette amnésie d'ailleurs n'est pas complète chez tous les sujets. Quelques-uns ont entendu parler autour d'eux, mais ne savent plus ce qu'on a dit ; d'autres se rappellent certaines choses, par exemple avoir bu, mais pas le reste. Tel, ayant conservé un souvenir vague de la scène vécue dans cet état somnambulique, se figure ne pas en avoir été l'acteur, et travestissant les faits, l'attribue à une autre personne. Un sujet que j'ai fait voler se souvenait au réveil qu'un tel objet en effet avait été volé, mais affirmait que c'était son voisin, pas lui, qui avait commis le vol. Le changement de personnalité consciente lui donnait l'illusion d'un changement de personne.
Ce qui est provoqué expérimentalement se réalise spontanément comme nous lavons dit plus haut; à la suite de certaines perturbations morales, de fièvre typhoïde, dexci-
tation alcoolique, même de colère furieuse, ou constate chez certains l'amnésie rétroactive ; tel sujet, je le répète, qui à la suite d'une forte excitation alcoolique ou autre a vociféré et tout cassé, peut avoir oublié tout ce qu'il a fait, et même les circonstances qui ont précédé son ivresse. Ainsi encore, certains criminels impulsifs disent de bonne foi ne pas se souvenir d'avoir perpétré le crime ; ils ne savent rien et affirment avec sincérité que ce n'est pas eux. On montre à X... l'objet qu'il a volé et qu'il porte sur lui, il répond naïvement qu'on le lui a donné.
Le souvenir de ces expériences me revint à l'esprit quand j'ai lu les détails de l'affaire Pranzini. Voici un chevalier d'industrie, intelligent, roublard, qui après avoir roulé un peu partout une vie aventureuse, faite d'escroqueries et d'expédients, était à Paris sans ressources. L'idée germa dans son cerveau d'assassiner une femme galante qu'il fréquentait, pour la voler. Il accomplit cette idée préméditée, la tua à coups de couteau, je crois, elle et son enfant. Que fit-il après le crime? De bonne heure, vers 5 ou 6 heures du matin, il le raconta dans un café voisin, a Quel affreux crime vient d'être commis dans telle maison ! » Puis il alla chez sa maîtresse et lui dit qu'il venait d'assister à un crime épouvantable, le uarrant dans tous ses détails. Luimême, quand l'assassin est entré, s'était caché dans un placard et avait tout vu ! Pourvu qu'on ne le soupçonne pas. Il lui demanda de l'argent pour s'en aller. Puis il envoya les bijoux à sa propre adresse : M. Pranzini à Marseille, se dirigea sur cette ville, distribua les objets volés dans les maisons de tolérance et fit si bien qu'on l'arrêta. Il nia toujours avoir perpétré le crime : « Un autre l'avait fait; il avait assisté dans sa cachette. » — « Et les bijoux?» — « On devait les lui avoir donnés. » Il maintint cette version jusqu'au bout, naïvement, bêtement, sans chercher à préciser les détails, niant toujours avec fermeté qu'il fût l'auteur du crime.