AFFAIRE PRANZINI
Certainement Pranzini avait assassiné et volé avec préméditation ; mais il est possible, je ne dis pas que ce soit, qu'il ait affirmé de bonne foi que ce n'était pas lui. Ce n'est pas de sang-froid qu'un criminel, pour la première fois poignarde deux personnes. Obsédé par l'idée du crime, décidé à l'accomplir, il était, pendant qu'il frappait, dans un état d'exaltation mentale, dans un état de conscience spéciale. Puis, l'acte commis, comme dégrisé, revenu à son état de conscience normal, il pouvait n'avoir qu'un souvenir vague de l'acte, il pouvait de bonne, foi s'imaginer l'avoir vu commettre par un autre lui-même, par un autre que lui-même.
Les expériences sur des sujets mis en état de somnambulisme ou suggestion hallucinatoire rappellent souvent d'une façon saisissante cet agissement naïf de Pranzini, après le crime. Il ne se rendait probablement pas un compte exact de ce qui s'était passé, et devant le souvenir confus qui l'égarait, « Deus caecat quos vult perdire », négligea les précautions élémentaires pour ne pas se trahir.
Ces modifications dans l'état de conscience produites par une forte excitation de Pâme, et laissant à leur suite de l'amnésie plus ou moins complète, peuvent se réaliser spontanément par une sorte d'auto-suggestion morbide, surtout chez les hystériques. Rappelons les observations de double conscience, d'altérations de personnalité, de condition seconde, dont la célèbre Félida étudiée par Azam est la plus connue. Dans son état normal elle est sérieuse, triste, indifférente pour tout ce qui n'est pas en rapport avec le mal dont elle souffre, les sentiments affectifs peu développés, la volonté très arrêtée, le travail très acharné. Dans le second état, le caractère est vif, gai, enjoué, la physionomie mobile et souriante, l'imagination et les sentiments affectifs sont surexcités, la volonté est moins arrêtée. Dans cet état, elle se laisse séduire, devient grosse, parle de sa situation sans inquiétude et sans tristesse ; tandis que,
quelque temps après, se trouvant dans l'état de condition première, elle éprouve, quand on lui apprend sa grossesse qu'elle ignorait alors, une commotion nerveuse avec crises convulsives.
N'est-ce pas le même cas que celui de l'observation relatée par le Dr Bellanger ? Chez celle-ci, la condition seconde était provoquée par la suggestion médicale ; chez Felida, elle l'était par auto-suggestion.
Cette condition seconde, véritable vie somnambulique, dans laquelle le sujet agit et vit, conduit par des instincts et des impressions auto -suggestives contre lesquels sa raison ne peut lutter, peut donner lieu de la part du sujet à des actes délictueux ou criminels. Rappelons l'observation du Dr Garnier1. Un jeune homme, en condition seconde ou vie somnambulique, déménage tranquillement une boutique de brocanteur et transporte successivement les objets mobiliers dans la cour de sa maison ; celle du Dr Motet 2, concernant un individu qui commit dans cet état un outrage public à la pudeur ; celle de M. Proust 3 : un jeune homme, sujet à des crises dévie somnambulique, fut condamné pour escroqueries faites dans cet état.
Voici un nouvel exemple d'automatisme somnambulique qui aurait aussi pu intéresser la médecine légale :
En décembre 1896, un monsieur de Besançon m'amena son fils, un petit jeune homme de seize ans, dont il me raconta l'odyssée suivante : Garçon sérieux, instruit, de mœurs très régulières, n'ayant jamais donné le moindre mécontentement à sa famille, bachelier avec dispense, il avait eu dans le cours de janvier 1896, un soir, après avoir dîné, un malaise, puis était tombé dans un fauteuil, avec une crise de nerfs. Au bout de dix minutes, il était revenu à lui sans se souvenir de rien. Depuis, il avait repris son travail, employé dans l'industrie de
1 Garnier. Annales cVhygiène publique et de médecine légale, 1887.
2 Motet. Ibid., 1881.
3 Proust. Lecture faite à l'Académie des sciences morales et politiques, 1889.
AUTOMATISxME SOMNAMBULIQUE 189
son père, sans présenter aucun trouble. Le 14 novembre, à 10 heures et demie, le père l'envoie avec un chèque au Crédit Lyonnais, chercher 1 200 francs pour la paye des ouvriers. Une de ses sœurs ayant une course à faire de ce côté l'accompagne jusqu'à la porte de la banque. Le jeune homme entre, va au guichet, demande les 1 200 francs, court à une station de voitures, se fait conduire à la gare. Là, il rencontre un ami de son père auquel il dit qu'il attend un oncle de Montbéliard, ce qui était faux. Il prend un billet de première classe pour Dijon; de là, il envoie, timbrée de la gare de Dijon, une carte postale écrite au crayon, dans laquelle il dit « qu'à la sortie du Crédit Lyonnais deux bandits l'ont amené du côté de l'Allemagne, à Carlsruhe, qu'on vienne le chercher, qu'il souffre, etc. » Après quelques heures de séjour à Dijon, il prend le train de Marseille où il descend à l'hôtel que son père fréquente habituellement et donne son nom, M. Sorval, 4, rue de la Préfecture, au Havre. Le père envoie des télégrammes de tous côtés, entre autres à un cousin de Marseille qui est assez heureux après quarante-huit heures, pour mettre la main sur lui devant son hôtel. Le jeune homme dit : « Je ne vous connais pas, je ne suis pas X..., je suis M. Sorval. » Un rassemblement se forme devant l'hôtel, on prend fait et cause pour le jeune homme. Le cousin le conduit à la Sûreté; c'était le lundi 16 novembre, à 9 heures du soir. Là, pressé de questions, il finit par avouer son vrai nom; mais, au moment où il avoue, il est pris d'une crise nerveuse convulsive tellement violente que quatre homme s ne peuvent le maîtriser. La crise dure une heure; puis elle est suivie d'un sommeil qui dure depuis le lundi soir jusqu'au vendredi suivant à 4 heures. On l'a transporté chez son cousin : il prend des aliments pendant ce sommeil. Les médecins de Marseille appelés en consultation, tout en ne méconnaissant pas la névrose, pensent cependant, dit le père, qu'il y a beaucoup de malice dans tout cela ; l'enfant leur paraît faire tout ce qu'il peut pour ne pas se réveiller, par honte de ce qu'il a fait. Le lundi soir, à 4 heures, il se réveille enfin, sans souvenir aucun de tout ce qui s'est passé depuis le moment où il a quitté le Crédit Lyonnais. Tout le reste est lettre morte pour lui.
Ajoutons que le jeune homme n'avait dépensé des 1 200 francs emportés que la somme nécessaire à ses frais de voyage.
Le père est très perplexe. Les médecins de Marseille inclinent à croire à la culpabilité. Le médecin de la famille, à Besan-
çon, croit au contraire qu'il a agi d'une façon inconsciente. Le père, en raison des excellents antécédents de son fils, nature douce et honnête, franche et nullement vicieuse, serait aussi de cet avis, s'il n'avait trouvé dans une poche d'un pantalon de son fils un petit chiffon de papier sur lequel étaient écrits au crayon les mots suivants :
« Mademoiselle A...,
« Si vous m'aimez, trouvez-vous samedi prochain matin, à « onze heures, à la gare Viotte; j'aurai beaucoup d'argent et « nous fuirons ensemble à Paris et où vous voudrez. Répon- « dez en vous trouvant chaque jour, à onze heures, à votre « fenêtre donnant sur la rue X...
« Je vous assure que je ferai... »
Il y avait certainement préméditation. Le père s'étant rendu à l'adresse indiquée trouva la jeune fille demeurant chez ses parents. Elle affirma, avec une apparence complète de franchise, ne connaître nullement ce jeune homme et n'avoir reçu aucune lettre.
J'interrogeai le petit héros de l'aventure; il déclara sincèrement ne rien se rappeler, et paraissait de très bonne foi. Sa face pâle, son expression vague, ses grands yeux fixes accusaient le nervosisme psychique. Je le pris seul, son père s'étant retiré; je lui demandai s'il connaissait Mlle A..., s'il avait eu de l'affection pour elle, l'engageant à me le dire confidentiellement, sans fausse honte. Il me dit simplement : « Je vous assure que je ne lui ai jamais parlé, et que je n'ai jamais eu aucune affection pour elle. Nous avons causé d'elle entre jeunes gens, mais je ne la connais pas autrement. » Je lui demandai des explications sur le nom de Sorval et lui suggérai de se souvenir. Il finit par se rappeler que ce nom se trouvait dans un ancien roman du Petit Journal dont il avait lu les feuilletons; mais il ne put se rappeler aucun détail du roman. Il eut d'ailleurs, pendant cet examen, des secousses nerveuses et des tics faciaux indiquant une diathèse hystérique. Il s'agit certainement d'un cas d'automatisme somnambulique.
Mais je suppose que le jeune homme, au lieu de soustraire la somme à son père, l'ait soustraite à un autre patron ! une plainte eût été déposée, l'affaire aurait paru